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Où est-elle ?

Un nouveau jour commençait pour Equestria et ses poneys. Du moins, cela serait le cas dès que la Princesse aurait levé le Soleil, en attendant, il faisait encore nuit.

Une petite jument arpentait les couloirs du palais royal, la lumière de la lune passant au travers des larges fenêtres éclairait son chemin. Son trot était le compromis parfait entre célérité et discrétion, chacun de ses pas ne produisant que le plus feutré des sons. Sur sa tête reposait un plateau, posée sur ce dernier une tasse de la plus belle porcelaine contenant une boisson fumante, boisson qui n'ondulait qu'à peine au rythme de ses pas. Sa livrée de domestique tirée à quatre épingles mettait au défi la moindre poussière de venir s'y déposer.

C'était une vétérante. Chaque jour, depuis des années, c'était elle qui allait voir la Princesse à son réveil pour lui apporter son thé. La souveraine n’accomplissait rien, pas même son devoir le plus sacré, avant de l'avoir bu et c'était elle qui le lui servait. Une pensée qu'elle conservait au plus profond de son cœur, tel un bijou précieux, un diamant de fierté inaltérable.

Ce jour ne serait pas différent des autres, arrivée devant la porte de la chambre de l'alicorne elle toqua trois fois et énonça un « Princesse, votre thé » d'une voix formelle et mesurée. Pas de réponse. Cela pouvait arriver, aussi répéta-t-elle la procédure, juste un tout petit peu plus fort. Toujours pas de réponse. Elle se résolut donc à entrer.

La pièce, tout comme le couloir, baignait dans un subtil mélange de pénombre et de lumière lunaire. Face à l'entrée se trouvait le lit royal, un vrai chef-d’œuvre de l'artisanat Equestrien. Rien ne semblait sortir de l'ordinaire à première vue. La princesse devait être encore alitée.

« Princesse, lâcha la servante alors qu'elle s'avançait vers les baldaquins, votre thé. »

Le silence fut sa seule réponse.

L'appel se changea en interrogation à mesure que le trouble de la jument allait grandissant. « Princesse ? » Répéta-t-elle, sa voix une octave plus haute qu'à l'accoutumer.

Mais toujours aucune réponse. Comment aurait-il pu y en avoir une de toute façon ? Arrivée au niveau du lit, la ponette vit que ce dernier était vide, la princesse n'était pas là.

Mécaniquement, la jument se dirigea vers les pièces attenantes. L'étude, les commodités, même le balcon, à chacune d'entre elles son « Princesse ? » prenait de plus en plus la forme d'un écho distant et suppliant.

Mais la princesse demeurait introuvable. Où était-elle ?

*****

Une nouvelle nuit s'achevait pour Equestria et ses poneys. Du moins, cela serait le cas dès que la Princesse aurait baissé la lune, ce qui ne saurait plus tarder.

Cette dernière se tenait sur son balcon comme à l’accoutumée, attendant que sa sœur se présente au sien, alors elles pourraient commencer leur petit ballet cosmique. Elle attendait depuis un certain temps déjà, sa sœur semblant tarder à se réveiller, ce qui ne lui ressemblait guère.

Alors la voici qui attendait et plus elle attendait, plus elle réfléchissait pour passer le temps qui commençait à se faire long. Ce à quoi elle réfléchissait à cet instant, c'était à quel point il était curieux qu'en tant que Princesse de la Nuit elle dorme pendant cette dernière et vive pendant le jour au même titre que sa sœur. Cela ne devrait-il pas être l'inverse ? N'était-ce pas le cas à une lointaine époque ? Peut-être.

Un tel mode de vie n'était pas dommageable en soi, mais il s’avérait qu'à sa charge céleste s'ajoutait celle de patrouiller dans les rêves des poneys, chose qu'elle ne pouvait pas faire en dormant, pas encore du moins. Cela l'obligeait donc à sacrifier de son temps de sommeil, voire à faire des nuits blanches, ce qui l’empêchait d'accomplir son devoir aussi souvent qu'elle le voudrait. Il devait y avoir une autre façon de faire, mais laquelle ?

« Princesse ? »

L'alicorne, perdue dans ses pensées, sursauta et fit brutalement volte-face vers la source de cette petite voix fluette, à savoir une servante tout aussi fluette qui portait un plateau de thé sur la tête, thé qui ne semblait plus très chaud.

La princesse retrouva rapidement une contenance et s'adressa à la jument de son ton le plus impérieux : « Oui, c'est à quel sujet ? »

La domestique se contenta de la regarder fixement sans dire un mot, son visage affichait le masque du formalisme indifférent propre aux serviteurs, mais il lui semblait y déceler une certaine tension, comme si ces traits menaçaient de s’affaisser à tout moment.

« Non » fut sa seule réponse, énoncée d'une voix presque étouffée, avant qu'elle ne se détourne de l'alicorne. Cette dernière regarda avec des yeux ronds cette petite servante qui venait de l'ignorer et qui à présent arpentait ses appartements, appelant une princesse qui ne semblait exister que dans sa tête. C'en était assez.

« Mais enfin ! s'écria-t-elle. Qu'est-ce que signifie tout ceci ? Je vous somme de vous expliquer. »

La voix de l'autorité fondant sur elle la servante se retourna dans l'instant, dans ses yeux, cependant, on y discernait non pas de la peur, mais du désespoir.

« Je cherche la princesse », souffla-t-elle, presque à demi-mot, comme si le simple fait de l'admettre était un crime innommable.

« Par la princesse, vous voulez dire ma sœur ? » demanda la princesse de la lune.

« Oui, répondit la jument. Je suis allée dans ses appartements, continua-t-elle, pour lui apporter son thé – elle désigna des yeux le plateau qu'elle portait – mais elle n'était pas là. Je l'ai cherchée, partout, mais elle n'était nulle part. » Plus elle parlait, plus le vernis de son stoïcisme s'écaillait. Malgré tous ses efforts, sa voix, qui tentait d'être neutre, semblait sur le point de se casser à tout moment. « Je suis venue ici parce que je me disais que, peut-être, elle était avec vous. »

Il y eut un bref silence, puis, ses yeux suppliant la souveraine en silence, elle posa sa question : « Est-ce que la princesse est avec vous ? »

« Non, répondit-elle, elle n'est pas avec moi. »

Un nouveau moment de silence. La ponette demeurait immobile, son visage vide de toute expression, son regard fixant un horizon lointain, bien au-delà de la Princesse et de sa chambre.

Sa tête pencha de façon infinitésimale, rompant le fragile équilibre des objets qui étaient posés. Le plateau tomba, la fragile tasse de porcelaine se brisa à peine eut-elle touché le sol, une flaque de thé froid depuis déjà longtemps vint souiller un tapis hors de prix.

Quelques secondes de silence encore, puis ce fut l'explosion. Un hennissement déchirant retentit, faisant vibrer les murs du palais eux-mêmes. La petite domestique venait de se transformer, pas littéralement fort heureusement, en une de ces furies de légende. Sa figure impassible se muant en un masque de pure panique.

« La princesse a disparu ! » hurla-t-elle à s'en déchirer la gorge.

Avant que l'alicorne ne puisse dire ou faire quoi que ce soit, la servante avait déjà quitté sa chambre en trombe, galopant dans les couloirs à s'en faire exploser les pattes, sans jamais cesser de s'égosiller

« La princesse a disparu ! La princesse a disparu ! La princesse a disparu ! »

Tout le château aurait entendu sa litanie avant que quiconque ne parvienne à l'arrêter.

« La princesse a disparu ! La princesse a disparu ! La princesse a disparu ! »

Un écho qui dura bien après son départ.

Luna ne savait pas exactement ce qui était en train de se passer, mais elle comptait bien tirer tout cela au clair.

*****

Des recherches avaient été organisées, la garde réquisitionnée, le château fouillé de fond en comble, mais Celestia demeurait introuvable. Il en était de même pour la servante, mais cela était de moindre importance.

Voyant que la gravité de la situation venait de monter de plusieurs crans et se sentant à court d'options, Luna avait décidé d'appeler Twilight Sparkle et ses amies en renfort.

« Voilà, vous savez tout », dit-elle, concluant ainsi son résumé des événements à la Princesse de l'amitié. Cette dernière, pensive, faisait les cent pas, passant en revue les différentes possibilités dans son esprit.

« Où et quand l'avez-vous vue pour la dernière fois ? demanda-t-elle

— Sur son balcon, au moment où elle abaissait le soleil et moi levais la lune.

— Vous a-t-elle paru différente d'une façon ou d'une autre à ce moment-là ?

— Je n'ai rien remarqué, si effectivement quelque chose n'allait pas en cet instant, elle avait très bien su me le cacher.

— Que s'est-il passé ensuite ?

— Nous sommes rentrées dans nos tours respectives, c'est la dernière chose dont je peux être sûre. Je me suis couchée peu après, j'ignore ce qu'il en est pour Tia.

— Et il n'y avait aucune de trace de lutte dans sa chambre, de lutte ou de quoi que ce soit de suspect, c'est ça ? »

La princesse acquiesça.

Twilight continua sa petite ronde sous l’œil circonspect de tous les poneys présents, marmonnant sporadiquement des morceaux d'hypothèses : « ...Attaquée pendant son sommeil... connaissait l'agresseur... un changelin l'aurait remplacée... hypnotisée peut-être... »

Elle s’arrêta finalement pour faire face à l'alicorne lunaire.

« En l'état actuel des choses, je ne vois que deux hypothèses, soit une force très puissante aurait escamoté la princesse...

— Escamoté ? l’interrompit Luna, mi-amusée, mi-intriguée par son choix de mots.

— Oui, escamoté, reprit-elle avec le plus grand sérieux, soit elle est partie de son plein gré. »

La souveraine étudia les deux pistes que lui avait présentées la jeune alicorne.

« Par ''force très puissante'' je suppose que tu fais référence à Discord, lui dit-elle, c'est le seul à ma connaissance qui soit capable d'un tel tour.

— Oh, je ne pense pas que Discord ferait ce genre de chose. » C'était la petite voix fluette de Fluttershy qui venait de s’interposer.

« Bien au contraire, rétorqua la princesse de la nuit, faire disparaître Tia pour ensuite regarder les poneys privés de princesse et de soleil courir dans tous les sens complètement paniqués, c'est exactement le genre de farce qu'il affectionne.

— Ce que Fluttershy voulait dire, précisa Twilight, c'est que Discord ne fait plus ce genre de chose.

— Ce n'est qu'en l'interrogeant que nous pourrons en être totalement sûres, dit la souveraine, quant à l'idée que ma sœur ait pu délibérément s’éclipser ainsi – elle secoua la tête – cela ne lui ressemble pas, jamais elle ne négligerait ainsi son devoir.

— À moins que l'on ne l'ait contrainte, déclara la jument lavande.

— Ce qui rejoindrait ce que j'ai dit précédemment. »

La conversation connut une fin plus abrupte que prévu quand un membre de la garde fit son apparition.

« Princesse Luna, dit-il d'un ton martial.

— Oui ? Lâcha l'intéressée.

— Tout est prêt pour votre allocution.

— Votre allocution ? s'interrogea la jeune alicorne.

— Oui, lui répondit la princesse, nous avons largement dépassé le moment où le jour aurait dû être, Twilight Sparkle. Le peuple s'éveille et voit que la lune trône toujours dans le ciel, la panique est garantie à moins que je ne la tue dans l’œuf. D'où cette allocution qui, je l'espère, devrait suffire à calmer les esprits le temps que nous résolvions cette crise.

— Un moyen plus sûr d'apaiser les poneys ne serait-il pas que vous leviez le soleil vous-même ? se risqua la jument.

— Comme Tia le faisait à l'époque ? Je pourrais, si j'avais utilisé les éléments de l'harmonie pour la bannir sur le soleil, ce qui n'est pas le cas. Et même ainsi je ne suis toujours pas certaine de comment elle a fait. Ce genre de chose est plus complexe qu'il n'y paraît.

« Je dois y aller, ajouta-t-elle alors qu'elle s'éloignait déjà du groupe, nous nous reparlerons quand j'en aurai fini, dans l’intervalle essayez de contacter Discord et de trouver un moyen de retrouver ma sœur. »

Sur ces derniers mots, Luna s’éclipsa, laissant la Princesse de l'amitié et ses amies à leur réflexion.

*****

D'épais rideaux pourpres se dressaient face à elle, au-delà se trouvait le balcon sur lequel elle allait énoncer son allocution et encore au-delà se trouvait une foule de poneys dont elle n'avait pas encore pu déterminer le nombre.

Il serait hautement risqué pour quiconque de présumer qu'elle pourrait être nerveuse. Après tout ce n'était que la première fois qu'elle s'adressait ainsi au peuple poney depuis...quand exactement Canterlot avait été construite déjà ? Non, l'idée qu'elle puisse être nerveuse était parfaitement ridicule.

Elle se repassa mentalement son discours une dernière fois, il était loin d'être l'exacte vérité, mais le peuple n'avait pas besoin de l'exacte vérité, il avait besoin d'être rassuré.

Tout allait bien se passer, c'est du moins ce qu'elle se disait. Une grande inspiration, un signe de tête aux deux sentinelles pour qu'elles écartent les larges pans de tissus et elle s'élança.

La foule qui s'étendait à ses sabots était moins grande qu'elle ne le craignait, mais plus qu'elle ne l'aurait espéré. Elle était plus calme aussi, pas de brouhaha ou de cacophonie, juste des vagues de murmures qui avaient cessé à l'instant où elle s'était montrée, instaurant un silence plus intimidant que s'ils s'étaient tous mis à hurler à l'unisson

Mais elle n'était pas jument à se laisser intimider aussi facilement, les premiers mots, toujours les plus durs, franchirent le seuil de sa bouche sans effort.

« Mes très chers sujets, déclama-t-elle d'une voix parfaitement maîtrisée, poneys d'Equestria.

— Elle a recommencé ! hurla une voix dans la foule.

— C'est la nuit éternelle à nouveau ! » cria une autre.

La foule se mua peu à peu en un amas de cri sans cesse plus incohérent.

« C'est un coup des zèbres, ça ! Faut leur faire une bonne guerre ! »

« Porte mes poulains ! »

La princesse continua malgré tout, haussant simplement la voix : « Vos craintes sont infondées, la Princesse Celestia, ma sœur, est simplement indisposée, ce qui l’empêche, temporairement, d'accomplir son devoir. Cette situation n'est cependant pas appelée à durer, elle sera bientôt rétablie et le jour pourra à nouveau se lever. Il est inutile de paniquer, il vous faut juste faire preuve d'un peu de patience. »

Ses paroles eurent l'exact effet inverse sur la foule dont les clameurs redoublèrent d'intensité :

« Malade ? La princesse n'est jamais malade ! »

« Elle ment ! »

« Pourquoi la croirait-on ? Elle n'est pas notre princesse ! »

« Elle a mangé la princesse, mangeons-la. »

« Ouais ! Mangeons les zèbres. ! »

« Manger des gens ! »

« Je suis entièrement constitué de fromage ! »

« Tout le monde te déteste sauf moi ! Porte mes poulains ! »

Elle écouta ce torrent d'insultes et d'absurdités jusqu'à ce que sa patience soit épuisée, puis elle parla, avec la voix royale :

« SILENCE ! »

Même les cris de la servante parurent faibles et mesurés en comparaison, toutes les voix se turent dans l'instant, des feuilles mortes emportées par un ouragan. Tympans et vitres vibrèrent d'agonie à l'unisson, piégeant l'écho du Mot, lancinante menace envers quiconque oserait à nouveau ouvrir la bouche.

« En guise de bonne foi, reprit l'Alicorne de la Lune d'une voix plus mesurée, Nous allons baisser la Lune. »

Et elle s’exécuta, avec pour seul effort la production d'une simple pensée, prodige rendu possible par des années de pratique. Plus rapidement qu'à l'accoutumée l'astre descendit des cieux, plongeant vers l'horizon et entraînant avec lui les étoiles et la nuit. Mais nul soleil ne se dressait pour prendre sa place, nul jour n'apparaissait pour prendre sa suite. Seulement les ténèbres telles qu'aucun poney n'en avait jamais vues, une noirceur plus grande que le monde qui semblait prête à s'abattre à tout moment sur ce dernier.

De nouvelles voix s'élevèrent, porteuses d'un nouveau genre de panique :

« Le ciel est vide ! »

« Il va nous dévorer ! »

« Notre seigneur s'éveille ! »

« Sgl'tra izt'ha sg'reuuuuuuuuuuu'z »

Mais elles furent bien vite étouffées par les murmures.

Elle ne t'a jamais aimée, elle ne s'est jamais souciée de toi.

Pas ceux de la foule, ceux que nulle voix n'avait prononcés et que nulle oreille n'avait entendus. Ceux qui étaient là depuis toujours, se révélant seulement dans l'obscurité la plus profonde.

Tu n'étais que le miroir dans lequel elle pouvait se pâmer, l'ombre qui la rendait plus éclatante encore.

C'était le verbe de l’abîme au sein du cœur de chaque être. Le reflet qui vous pousse à briser le miroir en hurlant. La plus redoutée de toutes les vérités.

La souveraine tapota du sabot la pierre nue de son piédestal, un compte tangible dont elle seule connaissait le sens.

Avec les éléments, elle avait tout pouvoir, pourtant, c'est l'exil plutôt que la rédemption qu'elle a choisi. La source de ses larmes était tout autre, de même que l'origine de ses sourires de porcelaine. Ce n'est pas le regret qui l'animait, mais la peur d'être seule.

Une autre pensée, peut-être plus dure que la précédente, et le processus s'inversa. Lentement, presque difficilement, la lune émergea de l'horizon, péniblement comme si la frontière entre ciel et terre était devenue du goudron.

Les murmures s'espacèrent, en même temps qu'ils se renforcèrent.

Toutes tes souffrances sont de son fait...de leur fait...Vous avez tout sacrifié pour eux...le méritaient-ils ?

L'astre finit par reprendre la place qui était la sienne et les murmures finirent par s'estomper, bien que plus tardivement qu'elle ne l'avait estimé.

Non...ils vous trahiront...ils se trahiront...si vous leur laissez l'occasion...

Un nouveau genre de silence régnait sur la foule, plus aucune voix ne s'élèverait à présent, c'était une certitude.

« Je n'ai rien de plus à ajouter, conclu-t-elle, ne paniquez pas et soyez patient, tout sera réglé sous peu. »

La princesse fit alors volte-face et disparut derrière les épais rideaux pourpres.

*****

La souveraine retrouva le groupe de Twilight plus ou moins là où elle l'avait laissé, ce qu'elle n'avait pas laissé derrière par contre fut une scène pour le moins insolite. Les juments étaient collées l'une contre l'autre, alertes comme si quelque chose était sur le point de les attaquer à tout moment.

Face à elles, un garde royal, peut-être le même qui était venu la chercher un peu plus tôt. Il avait le regard vide, plus que ce que les standards de la garde conseillaient. La partie supérieure de son corps était souillée par une sorte de mucus noirâtre et sa voix, car il parlait, semblait aussi perdue que son esprit.

« Vide...tout est...vide », murmurait-il, éteint.

Quand les ponettes l'aperçurent enfin, elles semblèrent se détendre, même si ce ne fut qu'un petit peu.

« Qu'est-ce qu'il vient de se passer ? » lui demanda la Princesse de l'Amitié, à la fois à moitié choquée et à moitié en colère.

« Je vous retourne la question », répondit celle de la Lune.

Ce fut Applejack qui offrit un début de réponse : « Y'sé mis à faire b'en sombre, pis y'a eu un sp'èce d'tarnation d'ver à pomme gros c'mme une roulotte. L'a sor'tit d'nul part et l'es'yer d'boulloter l'garde c'mme Pinkie une d'mes tartes. Pis l'a l'mière elle l'est r'venu et l'machin l'était pu là. Y'avait pu que l'pov gars là-bas, même plus fichu d'causer comme y faut. »

« Sombre...froid...ne pouvais pas...respirer...ce poids sur moi...je me noyais...au fond de l'océan... » continua la sentinelle sans que personne ne s'en soucie plus.

« Ah, ceci », comprit finalement l'Alicorne de la nuit, chose qui fut difficile, car elle ne reconnaissait que la moitié des mots que la fermière utilisait. « Ceci, jeune alicorne, est pourquoi il doit toujours y avoir quelque chose dans le ciel. Souvenez-vous, je vous avais dit que ce genre de chose était bien plus compliqué qu'il n'y paraissait. Nous parlons de forces cosmiques après tout.

— Pardonnez-moi Princesse, dit Twilight visiblement gênée, mais je ne vois pas le rapport avec...Quoiqu'il vienne de se passer ici.

— Je me ferais une joie de t'expliquer tout cela plus en détail Twilight, mais une fois que nous aurons retrouvé ma sœur. À ce sujet, avaez-vous fait quelque avancement en mon absence ?

— Eh bien, à vrai dire oui, j'ai eu une idée...

— Un instant », l'interrompit-elle.

Luna se dirigea vers le garde qui continuait de parler tout seul dans son coin.

« Le poids de l'océan...Le poids de l'océan...Le poids de l'océan... répétait-il sans cesse.

— Cessez un peu vos sottises, je vous prie, l'admonesta-t-elle, et aller prendre un bain, vous en avez bien besoin. »

Ces paroles eurent, semble-t-il, l'effet escompté, car le soldat s'en alla sur-le-champ, toujours en marmonnant cela dit : « Oui...un bain...peut-être même trois...Il me faut du détergent...de la javel...ce serait bien... »

Ce détail réglé, elle s'en revint à la jument lavande : « Donc, tu disais ?

— Je disais que j'avais une idée. Que nous pourrions utiliser la Carte pour localiser la Princesse.

— Cette carte ne fonctionne-t-elle pas uniquement pour les problèmes d'amitié ?

— À la base, oui, mais avec le bon sort et quelque chose appartenant à la Princesse, il deviendrait possible de savoir où elle se trouve pour peu qu'elle soit encore en Equestria.

— Je présume que tu as déjà le sort en question en tête – l'alicorne acquiesça – mais de quelle possession de ma sœur aurais-tu besoin exactement ?

— Cela peut être un objet auquel elle tient énormément, mais pour s'assurer que le sort fonctionne de manière optimale, je dirais un fragment de son corps, comme un crin ou une plume, ça, se serait parfait. »

La Princesse de la Nuit réfléchit quelques instants.

« Je vois, finit-elle par répondre, prépare ton sort Twilight, je m'occupe du reste. Nous nous retrouverons à ton château quand les préparatifs seront terminés. »

Sur ces mots, les deux alicornes se séparèrent, celle de l'amitié et ses amies partirent dans une direction, celle de la Lune dans une autre totalement opposée, vers les appartements de sa sœur.

*****

Quand Twilight Sparkle vit la Princesse Luna franchir les portes de la salle de la Carte, elle venait tout juste de finir son sort, elle ne s'attendait pas à revoir l'alicorne aussi tôt.

« Princesse Luna, avez-vous trouvé ce dont nous avons besoin ? demanda-t-elle, craignant le pire.

— Certainement, regardez par vous-même », répondit-elle en leur présentant l'objet qu'elle avait ramené avec elle.

Il s'agissait d'une brosse à crins, un modèle d'un luxe si indécent qu'il arracha à Rarity un frisson de plaisir. Coincé entre ses poils quelque chose de quasiment indiscernable, translucide et aux couleurs sans cesse changeantes, un crin de Celestia.

« Ce fut plus facile que l'on ne l'aurait cru », ajouta sa sœur.

« Parfait ! Nous allons pouvoir commencer », s'exclama la benjamine des alicornes.

Le rituel ne fut guère long. On posa la brosse sur le bord de la table, la Princesse de l'amitié rassembla son pouvoir, la magie quitta sa corne pour frapper le crin avant de ricocher sur la Carte qui s'activa dans l'instant.

La représentation holographique d'Equestria se matérialisa comme de nombreuses fois auparavant, cette fois-ci cependant ce ne fut pas la Cutie Mark d'un des Éléments de l'Harmonie qui apparut, mais bien celle de l'Alicorne du Jour. Elle surplombait la Carte tout comme son astre surplombait le Royaume. Pendant quelques instants rien d'autre ne se passa, puis, soudainement, le symbole entama une lente descente.

Une exclamation étouffée monta de la gorge de Twilight : « Ça marche ! »

La Cutie Mark acheva sa course au-dessus d'une région d'Equestria bien connue de tous les poneys présents.

« La forêt d'Everfree ?! » crièrent-ils tous à l'unisson.

« Alors, c'est là que se trouve ma sœur ? » se demanda Luna.

« Attendez, ajouta la Princesse de l'Amitié, ce n'est pas n'importe quelle partie de la forêt, c'est... »

*****

« Cela n'aurait pas pris aussi longtemps, s'il n'y avait pas eu autant de contretemps », dit Zecora.

Son interlocuteur ne répondit pas, son silence évoquait autant la gêne qu'une compréhension qui rendait les mots superflus.

« Mais aussi long que fut ce chemin, l'on en voit maintenant la fin. Partir, vous pouvez, en toute hâte, vous devez. Ce qui sous le sceau du secret fut scellé, par la montre, peut se retrouver bien vite dévoilé. »

Alors que son hôte acquiesçait et allait s'exécuter, l'on toqua à la porte. Après lui avoir intimé de se tasser dans un coin et de ne surtout pas faire de bruit, la zébrelle alla ouvrir. Grande fut sa surprise de voir face à elle le Princesse Luna.

« Princesse ! » s'exclama-t-elle. Son regard dériva sur l'alicorne qui se tenait à côté de la première, Twilight. « Princesse... » Puis elle remarqua les juments qui se tenaient derrière elle. « Et ses amies. Que me vaut votre venue en pleine nuit ?

— La Nuit, justement, lui répondit la jument bleu sombre, elle a duré bien plus que raison et je suis venue y mettre un terme, ce qui n'est pas sans une certaine ironie.

— Princesse, répliqua la chamane, avec tout le respect dû à votre rang, vous me parlez de choses dont je ne suis pas au courant. »

L'Alicorne ne sembla pas d'humeur à argumenter plus longtemps, elle tendit une patte et s'en servit pour écarter la zébrelle de son chemin, cette dernière tenta bien de résister, mais la force de la Princesse était de loin supérieure à la sienne.

Luna était à moitié entrée dans la hutte enténébrée quand elle cria : « Tia ! Je sais que tu es ici, alors sors de là tout de suite ! Ne penses-tu pas qu'il y a eu assez de désordre comme çà ? »

Quelque chose bougea au fin fond de la case, une forme massive qui s'extrayait difficilement d'un espace visiblement bien trop petit pour elle. La Princesse recula alors pour lui permettre d'avancer en pleine lumière.

Il existait bien peu de scènes aussi incongrues que celle-ci. Émergeant de la hutte de Zecora, se contorsionnant légèrement pour faire passer des proportions pour lesquelles cette porte n'avait pas été conçue, son crin et son pelage en un état déplorable, comme si elle avait dormi à même le sol, la Princesse Celestia en personne.

« Princesse ! s'écria Twilight Sparkle. Quand j'ai vu la carte pointer la hutte de Zecora, je n'y ai pas cru, je pensais que j'avais raté mon sort, mais...Vous êtes là, vous êtes vraiment là.

« Je ne comprends pas, vous étiez là depuis tout ce temps ? Comment êtes-vous arrivé là ? Et pourquoi avez-vous disparu comme ça ? »

Chaque fois que la zebrelle tentait de répondre quelque chose, elle était interrompue par une nouvelle question. Seule l'alicorne du Jour, d'un seul geste de l'aile, parvint à faire taire son ancienne élève, c'était donc à elle que revenait la charge de tout expliquer.

« Twilight, commença-t-elle, vois-tu, il m'arrive de souffrir d'insomnies. Quand cela arrive, je prends un somnifère, mais, du fait de mon métabolisme d'Alicorne, seules certaines préparations très spécifiques sont à même de m'assommer et ces préparations, seuls les zèbres sont à même de les fabriquer.

— Alors, chaque fois que vous n'arrivez pas à dormir, vous allez chez Zecora ? demanda Twilight à son ancien professeur.

— Bien sûr que non, répondit-elle, j'ai des réserves. Malheureusement, le moment où je devais me réapprovisionner s'avéra être aussi celui où j'en avais besoin.

— Donc c'est pour cela que vous êtes allée chez Zecora. Mais, cela a vraiment pris autant de temps pour préparer votre somnifère ?

— Il s'agit d'une préparation complexe, mais pas à ce point. La vérité c'est que... – la Princesse parut soudainement très gênée. J'ai eu un geste malheureux, ce qui a conduit à l'ingestion du somnifère, somnifère qui n'avait pas encore été dosé. Je...me suis effondrée sur place...comme une masse. La pauvre Zecora a passé plus de temps à essayer de me réveiller qu'à préparer sa potion, chose qu'elle n'est parvenue à faire que peu de temps avant que vous n'arriviez.

— Alors, c'était aussi ''bête'' que ça ? Une simple suite de malchance ?

— Eh bien, oui.

— Mais dans ce cas, pourquoi on aurait dit que Zecora essayait de vous cacher ?

— Eh bien...

— Assez de ces palabres, intervint Luna. Il nous faut y aller, ma sœur, tu as un soleil à lever et des poneys à rassurer...Surtout des poneys à rassurer.

— Ils ont paniqué tant que ça ? se demanda la souveraine.

— Comme tu n'as pas idée, répondit sa sœur.

— Dans ce cas, tu as raison, il ne nous faut plus tarder. »

Il y eut une volée d'au-revoir et quelques excuses à l'intention de la chamane, puis le groupe s'en retourna au Palais sans perdre plus de temps.

*****

Le retour de la princesse au Palais se fit dans la plus grande discrétion, après tout, la version officielle stipulait qu'elle ne l'avait jamais quitté. Une version que personne n'oserait plus contester, Luna y avait veillé.

Aucun détail supplémentaire ne serait donné, ce qui signifiait aucune nouvelle allocution, ce en quoi tout le monde leur en serait reconnaissait. Les poneys n'en avaient pas besoin de toute façon. Il suffisait qu'ils voient leur princesse sur son balcon et le soleil en train de se lever pour qu'ils considèrent l'incident clos et qu'ils l'oublient aussitôt.

L'itinéraire pour la ramener à sa tour fut soigneusement étudié pour être à la fois le plus rapide et le moins peuplé possible, ce qui ne signifiait pas désert pour autant. La Souveraine l'apprit à ses dépens quand elle croisa la route d'une servante, excepté que ce n'était pas une servante, c'était LA servante. Celle dont les vociférations démentes avaient failli déclencher une panique générale, celle dont nul n'avait pu retrouver la trace et dont presque tous avaient oublié l'existence. Où s'était-elle cachée pendant tout ce temps et comment avait-elle su que sa princesse était revenue étaient des mystères qui resteraient à jamais irrésolus.

Dire qu'elle avait croisé le chemin de l'alicorne était d'ailleurs un bien bel euphémisme, elle s'était littéralement jetée sur elle au détour d'un couloir. On aurait voulu l'assassiner qu'on ne s'y serait pas mieux pris. Mais la jument voulait tous sauf du mal à sa souveraine, elle s'accrocha à sa patte comme un chien qui accueillerait le retour de son maître après une longue absence, inondant au passage son pelage de larmes.

« Princesse, princesse, princesse », ne faisait-elle que répéter d'une voix cassée.

Cette dernière ne parvint à s'en débarrasser qu'une fois arrivée à sa chambre et pour cela, elle dut quasiment lui claquer la porte au nez.

Dans la quiétude de ses appartements, la Princesse s'autorisa à souffler, au propre comme au figuré. Elle se repassa le film des événements dans sa tête et ne cessa de se demander comment quelque chose d'aussi anodin avait pu prendre de telles proportions. Ce n'était pas la première fois quand on y pensait, le monde était ainsi fait.

Son regard dériva vers la fenêtre grande ouverte. Sa sœur avait raison, tout ceci n'avait que trop duré et il était grand temps d'y mettre un terme.

Bientôt, tout fut à nouveau à sa place. Deux Princesses, deux balcons, deux tours, deux astres accomplissant leur ballet cosmique à l'unisson.

Alors qu'elle contemplait le soleil qui approchait de son Zénith, Celestia entendit un battement d'ailes, sa sœur venait de quitter son promontoire pour venir se poser à ses côtés sur le sien.

« Qui était-ce, cette fois ? demanda-t-elle d'un ton perdu entre le sérieux et l'amusé.

— Luna, je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler, rétorqua la princesse du jour en feignant l'ignorance.

— Je comprends que tu voulais préserver les apparences devant Twilight, mais même elle à eu du mal à avaler ton histoire de somnifère d'une traite, alors moi. Je te connais, grande sœur, donc, je te le redemande : Qui ?

— Mon histoire était moins éloignée de la vérité que tu ne sembles le croire. Esquiva une fois encore l'Alicorne du Soleil. Zecora a vraiment eu le plus grand mal avec les dosages, la pugnacité de notre physiologie marchant dans les deux sens, ce qui nous préserve de la plupart des toxines nous rend aussi particulièrement rétives à la pharmacopée.

— Ce n'était pas Discord quand même ? l’interrompit-elle.

— Discord ?! s'exclama Celestia, sincèrement choquée. Par les astres, non. Te parais-je donc si dépravée ? »

Un petit sourire complice se dessina sur le visage de Luna.

« Disons, dit-elle, que tu as tendance à être quelque peu impulsive quand tu te sens seule...Quand tu t'ennuies...Quand tu as tes chaleurs... »

Dans un soupire la princesse du jour capitula.

« C'était un garde, lâcha-t-elle.

— Quel garde ?

— Je ne sais plus, un garde, ils se ressemblent tous de toute façon.

— Toi, Cadence et même Twilight. Un jour il faudra que l'on m'explique ce que les Alicornes trouvent aux gardes, dit la Princesse de la Nuit en roulant des yeux.

— On les a littéralement à portée de sabots, ils ne disent jamais non, ils sont aussi bien élevés que bien bâtis, lui répondit sa sœur

— C'était une question rhétorique, Tia, une-question-rhétorique, répliqua l'Alicorne en levant les yeux vers le ciel. La prochaine fois, ajouta-t-elle, car nous savons toutes les deux qu'il y aura une, pense à prendre tes précautions, même si cela t'est difficile.

— Promis » dit-elle.

Il y eut un léger moment de silence avant qu'elle ne poursuive sur un ton bien plus espiègle : « D'ailleurs, maintenant que tu m'y as fait penser, c'est vrai que toi, je ne t'ai jamais vue montrer le moindre intérêt pour les gardes.

— Et c'est moi qui suis censée plonger à chaque instant dans les ténèbres et le vice, se désola-t-elle, un grand sourire au visage.

— En fait, je ne t'ai jamais vue montrer le moindre intérêt pour quelques étalons que ce soit, continua-t-elle de plus en plus hilare. »

Luna se rapprocha alors de sa sœur et vint placer son aile sur son encolure.

« Tia, dit-elle, cela sera l'objet d'une autre discussion que nous aurons une autre fois. » L'Alicorne déploya alors ses ailes. « En attendant, conclut-elle, profite bien de ta journée, tu l'as méritée. »

La Princesse regarda sa sœur s'envoler au loin avant de reporter son attention sur son astre et le pays qui s'étendait sous lui.

Un nouveau jour commençait pour Equestria et ses poneys.

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