Discord icon

Cinquième partie : Flammes (2)

Plus Celestia avançait, plus elle avait du mal à progresser. C'était comme si le bois tout entier s'était ligué contre elle pour l'empêcher de mettre une patte devant l'autre. Les branches tout d'abord. Elles étaient nombreuses, tombantes juste devant le visage de l'alicorne, griffant son museau quand elle forçait le passage. Les buissons qui laissaient leurs épines dans le flanc vierge de l'adolescente, le sol spongieux qui s'accrochait à ses sabots comme si c'était de l'argile, emprisonnant le bas de ses pattes en un plâtre désagréable. Les cailloux pointus qui se fichaient dans la corne de ses sabots malgré ses fers. Les souches à demi-enterrées, qui cognaient contre ses ergots.

 

A quelques pas au delà d'elle, Japet ne semblait pas avoir tous ces soucis. Il avançait dans les bois d'un pas rapide, la frondaison s'écartant autour de lui comme s'il nageait au milieu d'une mer végétale.

 

_Aïe ! cria Celestia quand une pomme de pin lui tomba sur le haut du crâne.

 

L'adolescente releva la tête pour entr'apercevoir une ombre chocolat qui bondissait d'un arbre à un autre. Et voilà que les écureuils se liguaient contre elle maintenant.

 

_Avance, dit simplement Japet, sans se retourner. Il ne faut pas perdre de temps.

 

Celestia grommela. Ils marchaient depuis bien trop longtemps. D'abord quitter l'Elysium par un chemin escarpé à flanc de montagne, passer dans un véritable labyrinthe de pierre, et puis ça, cette fichue forêt. Celestia avait l'impression que ce maudit bois avait été planté là juste pour compliquer la tâche à ceux qui voulaient atteindre le Tartare. Ce qui, en n'oubliant pas que le lieu était une prison, pouvait parfaitement se concevoir. Mais l'alicorne était trop à cran pour prendre le temps de réfléchir. Ils mettaient simplement trop de temps à atteindre leur objectif.

 

_Eh sérieux, ça va nous prendre encore longtemps ? demanda la jeune jument, faisant un écart pour ne pas se prendre les sabots dans une racine.

 

_Nous sommes bientôt arrivés, répondit Japet.

 

_Tu dis ça depuis le début, grogna l'adolescente. On ne pourrait pas faire une pause ? On marche depuis ce matin, bordel.

 

Japet ralentit le rythme pour permettre à Celestia de le rattraper. Elle était encore à mi-chemin qu'il faisait briller sa corne, et écartait autour d'eux, dans un rayon de quelques mètres, les plantes et les branches. L'étalon jaune était tout simplement en train de créer une petite clairière. Celestia avait beau savoir que sa race était capable de prodiges magiques, c'était toujours impressionnant à voir. Les alicornes avaient une aisance naturelle pour les sortilèges que toute licorne aurait tué pour avoir.

 

La jeune jument rejoignit Japet alors que ce dernier se couchait dans l'herbe, sortant de son sac une fine galette dorée. Il en avait donné le nom quand ils avaient préparé leurs affaires ce matin, mais l'adolescente à la crinière rose était incapable de s'en souvenir. Lemb-quelque chose. Ce n'était pas comme si c'était important en tout cas. Japet cassait la galette en petits morceaux tandis que Celestia se couchait à son tour sur le sol, et prenait son propre repas, un simple sandwich aux pâquerettes.

 

Celestia mangeait en silence, mais elle brûlait de questions à poser à son guide. Pourquoi est-ce-que c'était lui qui avait été choisi pour l'accompagner au Tartare déjà ? Est-ce-qu'il pouvait lui en dire plus sur l'Elysium ? Et aussi, Celestia voulait lui demander pourquoi est-ce qu'il cachait une partie de son visage. Mais elle sentait que ce devait être un sujet sensible. Et sans être spécialement avenante, l'adolescente préférait éviter de vexer celui qui la guidait jusqu'à la prison. Une simple question de bon sens en définitive.

 

_Pose ta question.

 

_Hein ?

 

_Pose ta question, répéta Japet. Je vois bien que ça te démange, alors pose-là. T'auras besoin de te concentrer quand tu seras sous terre, et vaut mieux y aller l'esprit libre.

 

_Ça ne te dérangera pas, hein, juré ?

 

Japet leva la patte en signe de bonne foi.

 

_Qu'est-ce que tu veux savoir, petite ?

 

_Pourquoi est-ce que je me souviens de rien sur l'Elysium ? J'y suis née, et j'y ai grandi pendant dix ans. Là, j'ai quelques souvenirs qui me reviennent, mais pendant que j'étais en Equestria, j'avais que dalle. Comment ça se fait que j'ai oublié tout ça ?

 

_L'Elysium est un lieu magique, expliqua l'alicorne, grignotant un morceau de sa galette. Il est rempli de sortilèges anciens. Et y en a un qui floute les souvenirs quand on est plus là haut.

 

_Genre un truc d'amnésie ? questionna t-elle.

 

_Non. T'oublies pas vraiment. C'est juste que t'y penses de moins en moins, c'est remplacé par des trucs plus frais. Et petit à petit, ça disparaît dans la brume.

 

_Mais ça sert à quoi ?

 

_A protéger la Cité. T'as dû remarquer : on évite au maximum les contacts. On est plus une légende qu'autre chose pour beaucoup, mais le sort de mémoire permet de limiter les risques. Comme ça, personne ira baver sur nous dans une taverne, tu comprends ?

 

Celestia hocha la tête. C'était plutôt malin. Bon, elle comprenait beaucoup moins pourquoi est-ce que les alicornes tenaient tant que ça à rester dans leur coin. Ce que Celestia aimait, c'était l'aventure. Découvrir des nouvelles terres, croiser des museaux inconnus. Comment faire ça si on restait perché en haut de sa montagne ?

 

_Deuxième question ?

 

_Pardon ? demanda Celestia, qui mit quelques secondes à se rendre compte que Japet avait parlé à nouveau.

 

_Si tu as une autre question, tu peux la poser. Mais pas plus, on se remet en route après.

 

Celestia fronça les sourcils. En toute logique, elle aurait dû demander des choses sur sa quête, sur le Tartare. Mais elle se dit que Japet la tiendrait au courant quand ils seraient à la prison de toute façon. Autant demander quelque chose qui lui tenait vraiment à cœur :

 

_Pourquoi est-ce-que vous appelez tous Alma, « tante » ?

 

_L'Alma, rectifia l'étalon jaune d'un air pincé. Ça ne se fait pas de dire son titre sans quelque chose devant. C'est impoli.

 

_Ouais, Alma, l'Alma, c'est bon c'est pareil. Ça répond pas à ma question.

 

_Pour la même raison qu'elle nous appelle « ses neveux et ses nièces », et qu'entre nous, on s’appelle « cousin » et « cousine ».

 

Japet finit sa galette tout en parlant, projetant des miettes dorées dans sa robe couleur miel.

 

_A l'origine, l'Elysium a été fondée par une seule famille d'alicornes. On sait pas d'où y venaient, mais ce qui est sûr, c'est que c'est eux qui ont commencé à construire la Cité de Cristal. On est tous leurs descendants. Ce qui fait que toi, moi, Erèbe, toutes les alicornes, on est de la même famille.

 

_Ma seule famille, c'est Luna, répondit Celestia comme pour souligner le fait qu'elle se retrouvait seule avec sa petite sœur.

_Je parlais pas de famille proche. Je parlais en remontant des générations en arrière. Et pour pas oublier ça, les plus jeunes alicornes appellent les plus âgées «tante ». C'est une marque de respect.

 

_Ca veut dire qu'il y a d'autres « tantes » mis à part l'Alma ?

 

_Je t'avais accordé une seule question de plus, rappela Japet en se dressant lentement sur ses pattes pour se relever. En route maintenant.

 

Comprenant qu'elle n'aurait pas sa réponse maintenant, Celestia engloutit son reste de sandwich. Réfléchissant à ce que venait de dire Japet, elle se rendit compte que c’était sûrement la raison pour laquelle elle n’avait pas de nom de famille. Elle était juste Celestia, comme sa sœur était Luna. Elle s’était toujours demandée pourquoi elles s’en arrêtaient aux prénoms. Mais si toutes les alicornes venaient de la même famille à la base, ça prenait tout son sens.

 

Pendant le long trajet qui les avait conduits de l’Elysium à cette forêt, Celestia s’était plusieurs fois posée la question devant la difficulté qu’elle avait à avancer : avait-elle fait le bon choix en se proposant de descendre au Tartare, chercher un artefact dont elle ne connaissait rien ? Mais à chaque fois que cette interrogation se formulait dans sa tête, une autre pensée, beaucoup plus forte venait la remplacer. Celle qui disait qu’il fallait ces Éléments pour défendre la Cité de Cristal. Celle qui disait qu’avec cette arme, Discord allait payer pour ses crimes. Alors quand ses pattes tremblantes de fatigue voulaient s’arrêter, Celestia serrait les dents et se laissait envahir par la rage. Elle repensait à ses parents assassinés par le draconequus. A Habte aussi. Et même si elle n’avait pas aimé celui qui aurait dû devenir son mari, elle avait fini par l’apprécier. Parce que ce n’était qu’un adolescent, comme elle, perdu dans un monde qui ne lui convenait pas. Et qui n’avait pas hésité à donner sa vie pour ralentir l’esprit du chaos, alors que rien ne l’y obligeait.

 

La colère lui redonnait de la force.

 

Celestia sentait son pouvoir. Mais elle savait qu’elle ne devait pas totalement s’y abandonner. Pas tant qu’elle ne serait en face de celui qu’elle avait fait l’erreur d’aimer. Mais quand elle serait museau à museau avec Discord, elle ouvrirait les vannes de sa rage. Et le draconequus devrait faire face à un flot de haine qui le broierait des sabots aux cornes. Puis, quand l'esprit du chaos ne serait plus que cendres, que Celestia aurait pris soin de disperser ces cendres aux quatre coins d’Equestria en ayant d’abord craché dessus, elle n’aurait plus qu’à effacer Discord de sa mémoire. Et là, l’adolescente aurait sa revanche sur le meurtrier de sa famille.

 

Cette pensée la fit sourire. Et ce fut donc d’un pas plus alerte, bien que douloureux, qu’elle suivit Japet jusqu’à l’orée du bois.

 

Alors qu’elle franchissait un énième buisson épineux, Celestia remarqua un profond changement dans le décor. Ils venait d’arriver sur une plaine noire. Ça pouvait sembler étrange d’employer ce terme mais c’était le seul qui semblait approprié à la jeune alicorne : tout autour d’eux, la terre était noire. Le sol était recouvert d’un tapis de suie et de cendres qui collait à la corne des sabots. Mais cela attirait moins l’attention que l’immense créature qui se dressait à quelques pas des alicornes, plantée devant ce qui semblait être l’entrée d’une caverne.

C’était un chien. Ou du moins, c’était quelque chose qu’on pouvait rapprocher du chien, mais d’une taille gigantesque. Le monstre avait le poil noir, une queue effilée, et surtout, possédait trois têtes. Des babines pendantes, des crocs sortant le long de ses trois bouches...la simple vue de la créature fit reculer Celestia de quelques pas.

 

_Tu n’as pas à avoir peur, dit Japet.

 

_T’es marrant, répondit l’adolescente d’une voix blanche. T’as vu comment il est grand ?

 

_C’est normal qu’il soit grand, il est là pour garder l’entrée du Tartare. Mais il te laissera passer.

 

_Comment tu peux savoir ça ?

 

_Parce que Cerbère n’est là que pour empêcher de sortir de la prison, pas d’y entrer. Surtout si on a une bonne raison d’y aller.

 

_Attends. T’es en train de me dire que je ne pourrais pas sortir de ce trou ? s'inquiéta Celestia.

 

L’idée d’aller chercher l’Élément de la Loyauté semblait bien moins séduisante d’un coup.

 

_On peut entrer et sortir du Tartare. Peu de gens l’ont fait, mais c’est possible. Le Nocher t’expliquera tout.

 

_Le Nocher ? répéta Celestia.

 

_Je ne connais pas son vrai nom. Il est là pour guider les visiteurs dans les profondeurs de la prison. Il t’aidera. Mais il faudra le payer.

 

Celestia hocha la tête pour montrer qu’elle avait compris. Mais une question lui trottait dans la tête :

 

_Tu ne viens pas avec moi ?

 

 

_Je n’ai pas le droit de le faire. C’est toi qui t’es portée volontaire pour descendre, tu dois y aller seule. Mais quand tu ressortiras, je serais là pour te raccompagner à l’Elysium.

 

La jeune jument ne put s’empêcher de se dire qu’elle se tapait tout le sale boulot. Mais après tout, Japet avait raison, c’était elle qui avait levé le sabot quand l’Alma Mater avait mis la solution du Tartare sur la table.

 

Celestia resserra les sangles de son sac contre ses flancs, déglutit, et s’aventura hors du bois. La suie, molle sous ses pas, se colla par paquets poisseux au bas de sa jambe. Mais l'adolescente était trop impressionnée par le gigantesque chien à trois têtes dont elle se rapprochait pour se soucier de l’état de sa patte. Cerbère la toisa d’un regard neutre. Il avait les yeux rouges et jaunes, ce qui rappela douloureusement à Celestia que Discord partageait ce trait. Mais Cerbère ne semblait pas agressif. Il se poussa sur le côté, déplaçant lentement son énorme corps pour que Celestia puisse passer. Les sabots de l’ancienne princesse des licornes, maculés de cendres, résonnèrent bientôt sur la roche dure de la caverne. La grotte s’ouvrait sur un tunnel extrêmement sombre, qui se perdait totalement dans l’obscurité. Celestia hasarda un regard en arrière et ouvrit la bouche de surprise, quand elle découvrit que l’ouverture derrière elle n’était plus là. Un cul-de-sac lui interdisait toute retraite.

 

Celestia souffla par les naseaux et fit la seule chose qu’elle pouvait faire : elle avança droit devant elle.

 

 

¤¤¤

 

Le Commandant Haboob passa prudemment la tête par une trouée de nuages. Le ciel était bleu, le soleil immobile comme depuis plusieurs semaines. Rien ne semblait clocher. Loin au dessous, Equestria était un tableau de champs, de forêts, et de villages. Tout était comme d’habitude. Et c’était bien ça le plus inquiétant. Rien n’avait annoncé le drame de Stormpit avant qu’il n’arrive. Encore maintenant, Haboob avait du mal à réaliser que la capitale pégase n’était plus que ruines. Enfin s’il restait encore un nuage en état pour faire une ruine, ce qui n’était même pas sûr.

 

Haboob n’était pas à Stormpit quand l’incident s’était produit. Il allait inspecter des avant-postes aux frontières de la nation. Passer en revue les soldats, serrer quelques sabots, distribuer des médailles, bref, faire son travail de chef de la Junte. Haboob avait toujours trouvé ce genre de cérémonie barbante mais cette fois, il remerciait les nuages d’y être allé. S’il était resté à son poste de Stormpit, il ne serait sans doute plus ici. Le puits des tempêtes qui s’était descellé. C’était tellement fou, tellement incroyable. Les vents faisaient partie de la cité depuis toujours, et même si chaque pégase savait qu’ils étaient dangereux, personne n’aurait imaginé que les bourrasques auraient ravagé un jour la ville. Haboob se serait borné à faire donner une cérémonie en l’hommage des victimes si la situation n’était pas encore plus grave qu’il n’y paraissait.

Parce que les rapports des rares survivants de Stormpit indiquaient que le puits ne s’était pas descellé par accident. Ils avaient parlé d’une créature monstrueuse, patchwork d’autres animaux qui était apparue au beau milieu de la cité militaire. Et quand les pégases avaient essayé de sauver la ville, en arrêtant du mieux qu’ils le pouvaient le cyclone, le monstre avait massacré chaque poney volant qui avait tenté quelque chose. Il n’y avait guère que les fuyards qui avaient survécu à cette journée.

 

C’était un jour sombre pour Equestria. Un jour sombre parce que la Junte avait été frappée en plein cœur. Pas seulement à Stormpit, c’était bien ça le pire. Mais dans les jours qui avaient suivi la destruction de la cité militaire, de nombreux officiers supérieurs pégases avaient été tués. Le capitaine Auster, qui avait été foudroyé avec toute son unité. Le lieutenant Leste, broyé par un bloc de pierre tombé d’on ne sait-où. Les assassinats s’étaient succédé, jusqu’à ce que la Junte ne compte plus que quelques officiers. Pour endiguer la panique, Haboob avait convoqué une réunion secrète de la Junte dans les cieux equestriens. Il avait chargé Austru, son bras-droit de rassembler les grands officiers qui restaient. C’était peut-être maladroit d’invoquer une assemblée générale alors que quelqu’un, ou quelque chose en voulait à l’autorité pégase. Mais Haboob estimait que se cacher ne résoudrait pas le problème. Ils étaient des soldats, ils devaient faire quelque chose.

 

Tournant la tête une dernière fois à gauche, puis à droite, Haboob s’élança.

La réunion se passerait dans le quartier-génuage, déplacé pour l’occasion dans un banc d’altostratus, afin de le camoufler. C’était la procédure standard en cas de danger, du reste. Si on ne savait pas qu'une des masses de gaz avait été spécialement aménagée, on passait complètement à côté. La dissimulation, couplée à la présence discrète de gardes dans un rayon de plusieurs kilomètres autour de la zone, devait leur assurer un minimum de tranquillité.

 

Haboob atterrit à la porte du quartier-génuage et frappa trois fois du sabot, avant de donner le mot de passe. On lui ouvrit, et le militaire entra aussitôt.

 

Dès les premières minutes, le pégase sable sentit la tension. Une petite dizaine d’officiers étaient rassemblés, discutant à voix basse, visiblement très inquiets. Le capitaine Austru tentait de calmer ses frères d’armes, avec plus de difficulté qu’autre chose.

Les visages se détendirent néanmoins quand ils aperçurent leur chef s’approcher d’eux. Tous les pégases firent un salut militaire parfait, qu’Haboob leur rendit bien volontiers. Au moins, certaines choses restaient les mêmes.

 

_On est que ça ? demanda Haboob en prenant place.

 

_Le lieutenant Ljuke devait arriver il y a plus d’une heure, expliqua un des officiers, mais j’ai peur qu’il lui soit arrivé quelque chose en route. Déjà qu’on a perdu Nirta ce matin...

 

_Nirta est mort ? demanda Haboob.

 

_Déchiqueté avec toute sa famille, précisa le poney volant. Sa maison a été réduite en charpie, comme si on avait lancé des lames dessus.

 

Haboob fronça les sourcils. Ce n’était vraiment pas bon. Ils perdaient des poneys de valeur, le reste de la Junte s’affolait et en plus, ça l’obligeait lui à reformer un cabinet.

 

_Bon, déclara sobrement le pégase couleur sable, je suppose que ça veut dire que vous savez déjà pourquoi on est là, hein ? Est-ce que quelqu’un à la moindre info sur cette merde qui nous tombe sur la gueule ? Mousson ?

 

Un pégase brun avec une tache de naissance rouge entre les deux yeux avait levé la patte pour prendre la parole.

 

_J’étais en route vers Stormpit quand c’est arrivé mon Commandant. J’ai vu les vents sortir du puits et tout réduire en morceaux. J’ai voulu foncer aider pour empêcher qu’il y ait trop de dégâts, mais je me suis écrasé contre une plaque de verre.

 

_De verre ? répéta Haboob, abasourdi.

 

_Oui mon Commandant, confirma Mousson, y avait une sorte de paroi de verre qui empêchait de passer. Ni moi, ni aucun des pégases de mon unité n’avons pu passer. Tout ce qu’on a pu faire, c’est voir Stormpit se faire détruire. Et quand le puits des tempêtes a tout ravagé, on a vu quelque chose quitter la cité.

 

_Le monstre dont tout le monde parle ? demanda Austru.

 

_Oui capitaine. Cet espèce de serpent avec une tête de poney. Avant de partir, il s’est tourné vers les survivants, leur a crié “bon vent”, et il a rigolé. Puis la seconde d’après, il avait disparu.

 

_Ça colle avec les rapports des assassinats, dit l’aide de camp d’Haboob. Un genre de serpent bizarre, blindé de pouvoirs, qui tue et qui fait des blagues à propos de ça. Les habitants de Canterlot avaient signalé un truc s'en approchant juste après l’abbaye, vous vous rappelez ?

 

_Ça voudrait dire que c’est le même qui a tué le roi Hélios, sa femme, le Négus, son fils...

 

 

 

_Arrêtez d’utiliser le mot “roi” pour parler d’Hélios, dit sèchement Haboob. Je vous rappelle que le titre n’existe plus.

 

_Pardon mon Commandant, s’excusa le poney en se reprenant. Ce que je veux dire, c’est que c’est sûrement cette même créature qui a tué tous ces gens à l’abbaye, et qui maintenant est contre nous.

 

_Mais pourquoi ? demanda Mousson. Quel intérêt il a à faire ça ?

 

_Le chaos, dit soudainement un soldat en bout de table.

 

Le silence se fit et les regards se tournèrent vers lui.

 

_Vous pourriez préciser, Takn ?

 

_Ce monstre veut abattre l’ordre. Quel qu’il soit. Il a commencé par Hélios et Strawberry, maintenant il s’en prend à la Junte, parce que nous sommes la dernière autorité qui reste en Equestria.

 

_Personne ne veut juste plonger tout ce qui existe dans l’anarchie, juste comme ça, dénia Mousson.

 

_Certains veulent juste voir le monde brûler, dit Takn avec gravité. Et notre ennemi est de ceux-là.

 

_Absurde, contesta un de ses frères d’armes. Je suis de l’avis du lieutenant Mousson, même la Horde avait un objectif. Vous n'allez pas me dire que cette créature est plus primitive que les griffons, non ?

 

Takn eut un mouvement de sabot.

 

_On peut discuter de la volonté de notre ennemi pendant des heures, et laisser le reste d’entre nous se faire massacrer. Quand la Junte ne sera plus là, il n’y aura plus aucune autorité d’aucune forme en Equestria. Et là, croyez-moi, il se déchaînera sur la population civile. Pour s’amuser. Ou alors, on peut établir un plan d’action pour le stopper. Le vaincre, et lui faire regretter ce qu’il a osé nous faire. A vous de voir ce que vous préférez.

 

Haboob pinça les lèvres. Takn avait parlé avec sagesse, mais il n’empêchait pas que c’était à lui, Commandant Suprême de la Junte de tenir ce genre de discours.

 

_La question ne se pose même pas, déclara le dictateur militaire d’Equestria. On va lui botter la croupe si fort que nos sabots vont sentir ses amygdales pendant aux moins trois semaines.

 

 

Quelques rires polis éclatèrent dans l’assemblée. Haboob réalisa que Tramonstane ne passait peut-être pas son temps à jurer que parce qu’il était dans sa nature de le faire. Ce genre d’humour fédérait les soldats autour de leur leader.

 

_Est-ce qu’on sait où est ce connard de monstre ?

 

_Il disparaît après chaque assassinat, dit Mousson.

 

_Alors ça veut dire qu’on va lui tendre un piège. Il veut notre peau ? Je vais lui offrir un appât auquel il pourra pas résister. Et quand il se pointera, on lui envoie toute l’armée dans la gueule. On verra s’il fait encore le malin après ça.

 

Les officiers appuyèrent les paroles d’Haboob de quelques acclamations. L’idée d’une bonne bataille motivait les militaires. Seul Austru semblait faire grise-mine.

 

_Ca vous semble une mauvaise idée, capitaine ? demanda le pégase, d’un ton plus accusateur qu’autre chose.

 

_C’est juste que ça me semble un peu risqué de mettre tous nos nuages dans le même sabot mon Commandant, se défendit le poney volant blanc. Si on perd, Takn a raison. Equestria sera condamnée.

 

_Austru, je sais que vous êtes plus une tête d’œuf qu’un vrai soldat, mais si ça vous fait flipper à ce point là, vous n’avez peut-être pas votre place ici.

 

_Ça n’a rien à voir avec la peur, monsieur ! s’exclama le capitaine, piqué au vif. J’envisage toutes les possibilités, et celle de garder des troupes au cas où ne me semble pas idiote !

 

_Alors je vous donnerais le commandement des renforts, dit Haboob en haussant les épaules, si ça vous éclate.

 

Voyant qu’il ne pourrait gagner cette discussion, Austru se tut, croisant les pattes sur sa poitrine.

 

_Bon, déclara Haboob au reste de ses officiers, pour ceux qui ont quelque chose qui pend encore au bas de leur virilité, voilà comment je vois les choses...

 

Et tandis que le Commandant Haboob exposait son plan, il sentit un certain apaisement l’envahir. Il avait réussi à rassurer ses soldats, à les fédérer autour de lui, et à élaborer une tactique pour exterminer celui qui avait osé assassiner ses officiers. Le Commandant Tramonstane lui-même aurait-il mieux fait ?

 

 

Haboob était vraiment digne d’être le premier poney d’Equestria.

 

 

 

¤¤¤

 

Celestia avançait dans le tunnel sombre depuis si longtemps qu’elle en avait perdu la notion du temps. Est-ce qu’elle marchait depuis des heures ? Plus encore ? Tout ce que l’adolescente pouvait dire, c’était qu’à force de faire claquer la corne de ses sabots contre la roche, toute la suie était tombée de sa patte. Elle avait lancé un sort de lumière, mais le halo de sa corne illuminait à peine autour d’elle. Tout juste si elle pouvait voir au delà de son museau. Et puis ce tunnel n’était pas rassurant. Celestia ne percevait aucun bruit, ne sentait aucun souffle sur sa robe.

C’était comme si le chemin qu’elle empruntait semblait ne pas avoir de fin. Juste les ténèbres, et l’écho de ses pas.

 

La jeune jument n’était pas une froussarde mais elle n’avait jamais été tout à fait à l’aise avec l’obscurité. D’accord, la nuit avait été son alliée quand elle faisait le mur, et toutes ses autres bêtises d’adolescente, mais il n’empêchait pas que Celestia préférait le jour. Tout le contraire de Luna en fin de compte. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, sa petite sœur avait toujours été un oiseau de nuit, capable de rester debout jusqu’à ce que le rose de l’aurore pointe à l’horizon. Sa cadette se serait sûrement amusée à explorer ce tunnel. Enfin.

 

L’alicorne déglutit, et reprit sa marche. Elle avait avancé de ce qui lui semblait être une bonne dizaine de mètres, quand elle dressa l’oreille. Pour s’assurer de ne s’être pas trompée, elle s’immobilisa. Le bruit venait de plus en plus proche. Quelque chose venait vers elle. Ça ressemblait à un pas, mais un pas irrégulier, comme si la personne qui marchait boitait. Quoiqu’il en soit, Celestia n’était pas rassurée pour autant. Encore moins quand elle vit une forme se détacher de l’obscurité pour venir vers elle. Elle en poussa même un cri de peur.

 

_Il ne faut pas avoir peur, déclara l’ombre.

 

Cette voix. Elle était traînante, sombre, et glacée. La chose qui possédait cette voix ne pouvait pas être ponette c’était impossible ! Et pourtant, la forme se rapprocha tant que Celestia put la voir à la lumière de sa corne. C’était bien un poney. Enfin... ça y faisait penser. Sur le coup, Celestia crut avoir affaire à un pégase. Il en avait la forme en tout cas, celle d’un étalon d’assez grande taille, à la robe sombre, même si l’alicorne pouvait être induite en erreur par l’obscurité du tunnel. Mais deux choses clochaient : une , les yeux du nouveau venu. Celestia avait beau ne pas avoir croisé tous les pégases d’Equestria, elle en avait vus assez pour se faire une idée générale sur cette race.

Et elle était à peu près sûre de ne jamais en avoir aperçus avec cette pupille si rétractée qu’on aurait dit une fente. Et surtout, les pégases avaient des ailes de plumes. Là, des deux côtés du poney, se déployaient des ailes de peau. Comme celles des chauves-souris.

 

Est-ce que c’était un genre de race particulièrement rare de pégase ? Et comment est-ce qu’on devait appeler ça, d’ailleurs ? Des chauves-pégases ? Des pégases-souris ?

 

_Je sssssuis désolé sssssi je t’ai effrayée, dit la créature en souriant à Celestia.

 

La dentition du chauve-pégase était pourrie. Des dents jaunes et noires, mouchetées de rouge et bardées de trous, desquels s’échappait une salive noirâtre sans discontinuer. Le filet coulait sur le menton de la créature, avant de goutter lentement au sol. Celestia était dégoûtée, mais son interlocuteur ne semblait pas gêné le moins du monde.

 

_Vous êtes le Nocher ? demanda l’adolescente, se souvenant de ce qui lui avait dit Japet.

 

_Ccccc’est moi, dit l’étrange pégase avec une courbette. Je ssssserai votre guide ici... mademoiselle ?

 

Un blanc passa.

 

_Là, ccccc’est le moment où tu me dis ton nom, gloussa le chauve-pégase.

 

_Celestia, dit la jument d’une voix blanche.

 

_Mademoiselle Cccccelestia, dit-il en se courbant à nouveau.

 

Point positif, il était plutôt amical. Mais ça ne changeait rien au fait que l’alicorne le trouvait répugnant.

 

_Je suis ici pour...

 

_Je sssssais pourquoi tu es là. Le vieux Charon sssssait tout.

 

_Ah, dit Celestia avec un petit sourire. Ça veut dire que vous allez m'emmener récupérer la Loyauté, c’est ça ?

 

_Je te conduirai où tu voudras aller, lui assura Charon. Mais d’abord, tu vas devoir me payer le prix de ton voyage.

 

Celestia posa son sac à terre avant de le fouiller du museau. Il devait bien lui rester un ou deux bits qui satisferaient le Nocher. Elle avait la tête dans ses affaires quand elle sentit une odeur épouvantable envahir ses narines, comme un mélange d’œuf pourri et de poisson qu’on aurait laissé au soleil. Elle frissonna de dégoût quand elle sentit le sabot du chauve-pégase se poser doucement sur sa nuque.

 

_Ccccce n’est pas d’argent dont j’ai besoin, chuchota-t-il à l’oreille de l’adolescente, un peu de sa salive coulant dans le cou de l’alicorne, provoquant une remontée de bile dans la bouche de Celestia.

 

L’alicorne se mit à se concentrer de toutes ses forces pour éviter de penser au fait que la salive noire dégoulinait jusque sur sa poitrine, créant un sillon nauséabond dans son pelage.

 

_Un jour, poursuivit Charon, et cccccela ssssse peut que ccccce jour n’arrive jamais, je viendrais te demander un ssssservice. Ccccce jour là, tu feras ccccce que je te demanderai sssssans poser de question. Ton ardoise sssssera alors effacccccée, et tu auras remboursssssé ta dette. Tu as compris ?

 

Celestia eut un mouvement affirmatif de la tête. Charon s’écarta alors d’elle. La jeune jument profita de ce court instant pour cracher sa salive pleine de bile dans son sac. Pas très propre d’accord, mais l’urgence prédominait. Quand elle releva la tête, elle nota que le tunnel s’était transformé : des torches étaient apparues aux murs, et leur feu révélait un chemin dallé. En fait, Charon patientait tranquillement devant ce qui semblait être un escalier qui s’enfonçait dans les profondeurs de la terre.

 

_On y va ? demanda-t-il en ouvrant la voie.

 

Celestia nota au passage que Charon avait une cutie mark. Une barque, avec une perche. Elle préféra ne pas trop de se poser de question sur la signification de cette marque, et s’engagea à la suite du chauve-pégase.

 

_Tu sssssais, ççççça fait longtemps qu’on a plus eu de visite ici, dit-il à Celestia, sans se retourner. On perd un peu la notttttion du temps iccccci, mais quand même, ççççça commenccccce à dater.

 

Celestia pensa que si Charon accueillait tous les visiteurs du Tartare, y avait peut-être une raison pour laquelle les touristes ne se bousculaient pas ici.

 

_Il est vraiment bizarre cet endroit, commenta Celestia en faisant un écart pour ne pas déraper sur la salive de Charon qui avait coulée jusque sur les escalier.

 

_Ccccc’est le Tartare, rit doucement le guide.

 

_C’est un genre de prison, c’est ça ?

 

_Pour faire sssssimple, oui, répondit le Nocher. Disons que ccccc’est iccccci que viennent ccccceux qui ont commis des crimes sssssi horribles, que la justiccccce normale ne sssss’applique pas.

 

_Je croyais qu’on y gardait les monstres et les animaux dangereux ?

 

_Ausssssi. On va dire que tout le monde ssssse garde l’un l’autre. Nous, on est jusssste là pour sssss’asssssurer que tout ssssse passssse bien.

 

_Nous ? répéta une Celestia intriguée.

 

_Les gardiens, précisa Charon en se désignant du sabot.

 

Celestia blêmit. Ça voulait dire qu’il existait d’autres chauves-pégases ? Aussi dégoûtants que Charon ?

 

L’alicorne et son guide finirent par arriver en bas des escaliers. Une grande porte de bois leur barrait la route.

 

_Tu vas devoir desssscendre tout en bas pour trouver ccccce que tu cherches. Et passssser plusieurs sssssalles. Voilà la première.

 

Il poussa doucement de la patte. La porte s’ouvrit sur une lumière crue qui aveugla Celestia, dont les yeux s’étaient accoutumés à la pénombre du Tartare. Elle décida d’attendre plusieurs secondes que le flou se dissipe. Mais le flou ne s’en allait pas. Elle ne voyait que cette ouverture, débordante de lumière blanche. Elle se retourna pour interroger Charon, mais le Nocher avait disparu. Comme les escaliers d’ailleurs. Ou ses affaires. Celestia se trouvait à nouveau dans un tunnel obscur, dont les ténèbres semblaient sans fin derrière elle.

 

L’adolescente n’avait pas plus le choix que plus tôt. Alors elle avança dans la lumière.

 

Cette dernière était si crue que l’alicorne dut fermer les yeux à nouveau. Derrière la barrière de ses paupières closes, elle sentait la brûlure du soleil. Du soleil ? Sous la terre ?

 

Elle eut l’impression que la lumière diminuait, et se sentit assez aguerrie pour ouvrir un œil, puis l’autre. Elle se trouvait à l’extérieur, sous un grand soleil qui brillait dans un beau ciel bleu. Elle sentit le souffle du vent sur son museau, ses mèches roses voltigeant doucement. Elle se rendit compte qu’elle était en hauteur, debout sur une rangée de gradins de pierre. Autour d’elle, les gradins se répétaient encore et encore, formant un cercle parfait. Au centre de ce cercle, à plusieurs mètres en dessous d’elle, Celestia remarqua qu’on avait déposé du sable. Tout ça ressemblait un peu trop à une arène à son goût.

 

Pourtant, personne ne se battait sur la piste. En fait, Celestia était toute seule dans le cirque.

Qu’est-ce qu’elle devait faire ? Elle donna quelques coups d’ailes pour se propulser en hauteur et voir au delà des murs de l’arène. Il n’y avait rien. Pas rien comme un paysage vierge, non, rien comme rien. Du vide. Du noir. Même le bleu du ciel s’arrêtait aux limites de l’arène.

 

Une pensée fit paniquer la jeune alicorne : et si elle était coincée là pour toujours ? Et si Charon l’avait trompée pour la retenir ici ?

 

Elle secoua la tête et se força à reprendre sabot. Elle avait déjà vu assez du Tartare pour comprendre que c’était un lieu où les choses ne marchaient pas comme ailleurs. Il y avait sûrement un moyen de sortir de cette arène. D’ailleurs, est-ce que ce n’était pas une porte qu’elle voyait là-bas, tout au bout du cirque ? Une grande porte de bronze, ouverte sur la même lumière blanche qu’elle avait franchie en entrant ici.

Celestia décida d’aller vérifier d’elle-même. Elle décida de passer par le chemin qui lui semblait le plus pratique, en sautant dans le sable de l’arène. A peine ses sabots touchaient-ils la roche désagrégée, qu’elle regretta son action.

 

Un monstre venait d’apparaître devant elle. Il avait la taille d’un bœuf et ressemblait d’ailleurs à cet animal, avec son corps massif et ses deux cornes. Mais un bœuf dont le dos était recouvert d’écailles. La tête de la créature avait l’air lourde, et le monstre ne semblait pas pouvoir relever le crâne. Il sembla à Celestia que le groin de l’animal était celui d’un porc.

 

L’espace d’un instant, l’adolescente espéra que la bête la laisserait passer sans faire d’histoire. En fait, jusqu’à ce qu’elle charge.

Celestia hennit de peur quand elle vit l’immense masse foncer sur elle. De réflexe, elle bondit sur le côté, roulant dans le sable, des grains se fichant dans sa robe. Elle ne s’était pas encore relevée que la bête la chargeait à nouveau. Celestia sentit le sol trembler, et aurait juré voir des paquets de sable projetés à plusieurs centimètres au dessus du sol, juste par la cavalcade du bœuf. Elle donna une impulsion brusque de ses ailes, qui la propulsèrent en avant, juste assez pour éviter de se faire encorner. L’adolescente se mit alors à battre des ailes pour essayer de trouver refuge en hauteur, sur les gradins.

 

Mais elle n’y arriva pas. Peu importait la force qu’elle mettait dans ses coups d’ailes, elle n’arrivait pas à atteindre les gradins. Elle restait désespérément bloquée à un mètre au dessus du sol, tout juste hors de portée du bœuf.

 

Cette relative sécurité lui permit de réfléchir quelques secondes. Bon. Elle jeta un regard vers la porte de bronze et grimaça de la voir close. Elle était à peu près prête à parier qu’elle devrait vaincre l’animal avant de pouvoir passer. Tout à fait le genre d’épreuve stupide qu’on devait réussir pour pouvoir passer. Son avantage sur le bœuf était clair : elle pouvait voler, lui non. Par contre, l’animal avait pour lui la force et le poids. Celestia sentait que si elle se faisait toucher ne serait-ce qu’une fois, ça signifiait rouler sous les sabots de l’animal. Et se faire broyer par cette masse de muscle et de graisse. Mais il y avait autre chose que la bête n’avait pas.

 

Celestia concentra sa magie dans sa corne, et la relâcha droit sur le bœuf. Le tir frappa de plein fouet l’animal, qui ne sembla pas si incommodé que ça.

 

L’alicorne se pinça les lèvres. Ça se présentait mal. Encore plus quand elle remarqua que le sable de l’arène, là où se trouvait le groin de la créature, prenait une teinte noirâtre à chaque expiration de l’animal. Est-ce que le bœuf avait un genre de souffle empoisonné ?

 

Elle commençait de plus en plus à regretter de s’être portée volontaire pour venir ici.

 

Puisque la magie n’avait pas marché, autant tenter quelque chose de plus terre à terre. Celestia se recula de quelques coups d’ailes et cala son menton sur sa poitrine. Puis elle chargea, corne en avant. Aidée par sa vitesse, elle fut sur le bœuf en quelques instants. Celestia ferma les yeux au moment de l’impact. Elle sentit sa corne s'enfoncer profondément dans le cuir de la créature, au niveau du cou. Mais pas le percer. La résistance de la peau était trop grande. Déjà, le cuir repoussait la corne de l’adolescente. Et quelques secondes plus tard, c’était comme si Celestia n’avait rien fait : là où elle avait frappé, le cuir présentait à peine une trace de son coup. En revanche, le bœuf ne resta pas sans rien faire. Un puissant coup de tête à l’encontre de Celestia, et avant même que l’alicorne ne se rende compte de ce qui se passait, le plat des cornes du bœuf la frappait en pleine poitrine. Elle partit en arrière, le souffle coupé. Elle battit des ailes pour ralentir sa chute, mais roula plus qu’autre chose dans le sable brûlant.

 

Celestia gémit. La tête lui tournait, et elle avait envie de vomir.

 

Malgré cette impression que le haut était en bas, et inversement, elle vit assez nettement la masse sombre du bœuf lui foncer dessus. L’alicorne en appela une fois de plus à ses ailes. Elle décolla juste assez pour éviter la charge.

 

L’extrémité de la corne de l’animal frappa son sabot avant droit avec une telle violence que l’ancienne princesse des licornes sentit quelque chose se briser, avec un craquement sinistre.

 

L’adolescente ramena piteusement sa patte au niveau de son visage pour examiner les dégâts. Son sabot pendait mollement, et dès qu’elle essayait de le bouger, une douleur cuisante embrasait tout son ergot. Une marque violacée, qui ne lui plaisait pas du tout, ornait désormais son pelage blanc, à l’endroit de l’impact.

 

La douleur lui fit monter les larmes aux yeux. Mais aussi raffermit sa décision de se débarrasser de ce maudit bœuf.

 

La magie offensive n’avait pas marché, la force brute non plus. Il était temps de se servir un peu de sa tête.

Celestia voleta jusqu’à l’extrémité de l’arène, pour laisser le temps au bœuf de voir exactement où elle allait. Elle atterrit sur trois pattes, maintenant sa jambe blessée au dessus du sol, pour ne pas raviver la douleur.

 

Le sable de la piste trembla. Le bœuf était déjà là. Celestia illumina sa corne, en roulant sur le côté. Encore une fois, l’animal la frôla, et l’effleura si près qu’elle sentit la pointe de sa corne tracer un sillon sur son flanc. Mais elle avait le contrôle de la situation. D’un simple sort de poussée, elle visa les sabots de la créature. Déséquilibrée, cette dernière glissa sur le flanc, s’écrasant dans l’arène avec force et fracas. Celestia ne perdit pas de temps. Se servant toujours de sa magie, elle força la tête du bœuf à se plier encore. Encore et encore, jusqu’à ce que son menton touche sa poitrine. La bête battait des quatre sabots pour se libérer de l’emprise de Celestia, et un duel de volonté s’était engagé entre les deux adversaires. Mais la jeune jument avait le temps comme allié.

 

Le bœuf, fatigué par ses efforts, souffla plus que de coutume. Droit sur lui-même. L’air empoisonné qui sortait de ses naseaux frappa directement sa poitrine. L’animal beugla quand il se rendit compte que son poitrail virait au noir, comme rongé par un acide invisible. Et à en juger par ses meuglements de plus en plus aigus, la douleur allait avec. A partir de là, tout alla très vite. L’animal paniqué, et rendu à moitié fou par la douleur, n’arrivait plus à se contrôler, et soufflait de plus en plus. Le poison ne se répandit que plus rapidement. Les cris du bœuf se firent de plus en plus faibles, avant de s’éteindre petit à petit. Par prudence, Celestia maintint son sort encore quelques minutes après que l’animal ait arrêté de bouger.

 

Elle stoppa sa magie, et se recula de quelques pas. Peut-être que le bœuf faisait le mort.

 

Cinq minutes plus tard, l’animal n’était toujours pas debout. Celestia en conclut qu’elle avait gagné. Souriante, malgré sa patte cassée, la sueur qui dégoulinait de sa nuque, et le sable qui s’était infiltré dans sa crinière rose, Celestia se laissa aller jusqu’à donner un bon coup de sabot dans le ventre du bœuf mort.

 

Et même un second pour la forme.

 

Quand elle releva la tête, elle nota que la porte de bronze était rouverte. Elle boitilla jusqu’à celle-ci, s’aidant de ses ailes pour ne pas trop s’appuyer sur sa blessure. Traversant l’arène, elle se mit à craindre l’apparition d’une autre créature. Mais non, le bœuf au groin de porc avait été son unique ennemi. C’était tant mieux en fait.

 

Celestia traversa la lumière en passant le chambranle de la porte. Elle se retrouva devant un escalier qui descendait, Charon planté devant les marches, affichant son aimable - mais répugnant - sourire. Décidée à avoir quelques mots d’explication avec le Nocher, Celestia se dirigea vers le guide d’un pas décidé sans s’apercevoir qu’elle n’avait plus mal.

Ce ne fut qu’au bout de quelques pas qu’elle nota que sa blessure avait disparu et que son sabot allait très bien. Elle avait même récupéré son sac.

 

_Je vois que tu as triomphé, dit simplement Charon.

 

_T’aurais pu me prévenir que dans tes salles y avait une saloperie qui voulait me tuer ! Y en aura d’autres des délires comme ça ? questionna une Celestia passablement énervée.

 

_Tu es au Tartare, rappela le chauve-pégase. Tu ne vas pas me dire que tu pensssssais que tu pourrais dessssscendre tout en bas comme ççççça ? Mais rasssssure-toi. Tu as battu le catoblépas qui voulait t’affronter, tu as donc gagné le droit de poursssssuivre le voyage.

 

_Qui voulait m’affronter ? répéta Celestia.

 

_Oui. Les détenus peuvent avoir acccccès à de meilleures conditttttions de vie au Tartare, mais tout à un prix. Cccccertains choisisssssent de combattre dans des genres de tournois. SSSSS’ils gagnent, on améliore leur ordinaire.

 

_Et s’ils perdent ? demanda l’alicorne. Et si moi j’avais perdu là-bas ?

 

_Crois-moi, tu ne veux pas sssssavoir ccccce qui arrive après, gloussa le chauve-pégase.

 

Celestia ne savait pas si c’était de l’humour. En tout cas, ça ne la fit pas rire.

 

_Allez en route, dit-elle à haute voix en engageant Charon à ouvrir la voie. J’ai un foutu Élément à récupérer moi.

 

Le Nocher hocha la tête et commença à descendre les escaliers, l’adolescente sur les talons. Quelque chose disait à l’adolescente que ce n’était pas encore tout de suite qu’elle verrait le bout du Tartare.

 

 

 

¤¤¤

 

 

 

Discord fit tournoyer son verre autour de son jus de fruit avant de l’engloutir. Paresseusement allongé sur un nuage, se servant de l’extrémité de sa queue comme appui-tête, il prenait un peu de repos. Il ne l’aurait pas cru mais assassiner à tour de bras, c’était assez fatiguant.

Déjà, réduire Stormpit en morceaux lui avait demandé un bel effort magique. Mais le jeu en valait la chandelle : voir cette tornade se mettre à dévaster les maisons-nuages, propulser les pégases au loin quand ils n’étaient pas broyés... ça avait un certain charme. Il avait fini par comprendre ce que voulait dire la Voix à Al Khali : c’était dans sa nature de faire le mal. Et même si c’était mentir que de dire qu’il n’avait pas aimé les mois qu’il avait passé à la surface en compagnie de Celestia, maintenant, Discord se sentait en phase avec lui-même. Equestria lui semblait être une grosse boule de pâte à modeler. Une sphère qui ployait sous sa volonté.

 

Il n’oubliait pas pourquoi est-ce qu’il faisait ça. Emmagasiner assez de magie chaotique pour distordre le temps, et se racheter. Mais il ne cachait pas non plus que la méthode lui plaisait. C’était divertissant de saper l’autorité équestrienne. Pas plus tard qu’il y a une heure, il avait éliminé un autre officier de la Junte en gommant ses ailes. Juste comme ça. Les tentatives désespérées du nouveau terrestre pour se raccrocher à un nuage et enrayer sa chute avait plié Discord en quatre. Au sens propre. L’art du chaos permettait de faire bien des choses.

 

Par contre ce qu’il n’avait pas prévu, c’était que suite aux assassinats, les officiers de la Junte se cacheraient. Discord avait supposé qu’en tant que militaires, ils viendraient l’affronter en face à face. La peur avait dû l’emporter. Ce n’était pas que le draconequus était contre une partie de chasse, mais il aurait préféré se débarrasser de la Junte d’un coup. Comme ça, il aurait pu passer à autre chose. Enfin, le gouvernement militaire pégase était au bord du gouffre. Discord pouvait bien prendre son temps.

 

L’esprit du chaos bailla, et envisagea de faire la sieste quand un mouvement attira son attention. Une montgolfière d’assez petite taille montait doucement jusqu’à lui. A son bord, deux poneys terrestres qui entretenaient le feu, et une licorne en costume, qui tenait respectueusement son chapeau en sabot.

 

_Monsieur Discord, balbutia la licorne, je m’excuse de vous déranger...

 

Le draconequus se redressa, plus intrigué qu’incommodé. Voilà qu’on venait le voir maintenant ?

 

_Mais j’ai cru comprendre que vous cherchiez les officiers de la Junte Militaire de Salut Public. Je sais où se trouve le Commandant Haboob, monsieur.

 

_Pourquoi est-ce que tu m’aiderais ? demanda Discord.

 

Une question qui avait du sens. Ce n’était pas très logique qu’un poney aide un esprit du chaos à traquer et massacrer l’autorité légitime de la nation.

 

_Oh et bien, bafouilla la licorne, disons que je fais partie d’un groupe de patriotes qui estiment que la Junte ne sert pas les intérêts d’Equestria. Alors si nous pouvons nous rendre utiles…

_En fait, t'es un collabo ? Tu te dis que si tu me livrais les pégases, il ne t’arrivera rien à toi ?

 

_Je pense aussi à ma famille, monsieur, se défendit la licorne. Mais...

 

Le poney lâcha son chapeau et joignit les sabots.

 

_S’il vous plaît, épargnez-nous. Nous vous aiderons à avoir tout ce que vous voulez, je vous demande juste de nous épargner.

 

Discord cilla. Décidément, les choses devenaient intéressantes. Voilà qu’on avait tellement peur de lui qu’on était prêt à tout et n’importe quoi pour bénéficier de sa clémence.

 

_D’accord, dit Discord, je ne te ferai aucun mal, je le jure. Maintenant, dis-moi où est Haboob.

 

_Le Commandant a été aperçu près de la mer de nuages de Caspar, monsieur. Il doit encore y être à l’heure actuelle.

 

Discord s’étira, et envisagea sérieusement de crever la toile du ballon pour que la montgolfière s’écrase au sol. Mais après tout, si la licorne était venue à lui, peut-être qu’elle lui serait utile plus tard. Autant garder des as dans sa manche. Discord n’était pas joueur de poker pour rien.

 

Il déchira une partie du nuage qui était à côté de lui, le jeta dans la nacelle du ballon, et claqua des doigts. Aussitôt, le gaz se transforma en une poignée de bits.

 

_Il y en aura d’autres si tu continues de me servir, promit le draconequus avant de déployer ses ailes et de filer.

 

Le vent dans son pelage fit du bien à Discord. Et il était excité à l’idée de ce qui allait bientôt se passer. Quoi de mieux que l’assassinat du premier poney d’Equestria pour clore une belle journée ?

 

 

¤¤¤

 

 

Celestia examina la porte en grimaçant. Qu’est-ce que ça allait être cette fois ? Après l’arène et le catoblépas, elle avait eu droit à traverser un étang de poix, et pousser un rocher jusqu’en haut d’une gigantesque colline. Quelquefois, elle en venait à se demander si elle n’était pas devenue l’héroïne d’un roman particulièrement idiot, à devoir passer mille épreuves clichées pour atteindre son but.

 

Avant de disparaître devant la porte, comme il l’avait fait à chaque fois, Charon avait juré à Celestia qu’il ne restait plus que cette salle à passer avant d’arriver là où elle voulait aller. Et l’adolescente était encline à le croire. Charon était peut-être répugnant et sentait très mauvais, mais mentir ne semblait pas faire partie de ses habitudes.

 

Celestia poussa donc la porte, et franchit l’habituel rideau de lumière crue. Le feu blanc l’aveugla une nouvelle fois encore. Mais cette fois, l’endroit où elle se retrouva ne prit pas forme.

Elle était dans une immensité blanche, les sabots sur quelque chose de solide mais qu’elle ne voyait pas. Il n’y avait rien autour d’elle. Pas de porte, pas d’ouverture.

 

Celestia souffla par les naseaux. Elle était encore tombée sur une énigme stupide, elle le sentait. Le problème c’était qu’au moins avec l’arène, le lac, ou la colline, elle avait su quoi faire. Là, elle n’avait aucun début d’idée sur la façon dont elle allait passer cette salle. La seule chose qui la rassurait, c’était qu’elle n’avait plus peur de rester coincée ici. Elle commençait à connaître cet endroit, à défaut de le comprendre.

 

L’adolescente s’avança donc. C’était peut-être une illusion, mais l’alicorne avait l’impression que le sol était relativement mou, qu’il s’enfonçait un peu sous son poids avant de stopper son sabot. Comme si on avait tendu une toile juste au dessus d’une surface dure.

 

Celestia s’avança encore, les yeux fixés droit devant afin de voir si quelque chose changeait dans la pièce vide. Et effectivement, quelque chose semblait changer. Une fumée envahissait la pièce. Pas une fumée épaisse, mais diaphane et prismatique. Celestia voyait ici une volute rose, et là un enroulement cyan. Les fumées se combinaient lentement, prenant des formes abstraites. L’alicorne crut distinguer un cercle, et un losange. Puis les volutes prirent d’autres apparences, plus concrètes. Un arbre. Un nuage.

 

L’adolescente resta interdite devant la forme que prenaient les volutes, qui tournaient à l’or.

 

_Papa ? balbutia Celestia.

 

Oui, c’était bien de son père dont la fumée avait pris l’apparence. Plus sa silhouette qu’autre chose, mais son père quand même.

 

L’Hélios de fumée ne répondit pas. Celestia ne pouvait même pas voir s’il souriait. Pas que parce que le gaz formait à peine les détails du visage de son père, mais parce qu’elle avait les larmes aux yeux. Ses pleurs s’accentuèrent quand une seconde alicorne de fumée se matérialisa aux côtés de la première. Et évidemment, cette deuxième avait les traits de sa mère.

Celestia se trouvait pour la première fois devant ses parents depuis son mariage.

Depuis leur assassinat par Discord.

Une partie d’elle-même savait que c’était faux, que ce n’était qu’une illusion du Tartare. Mais elle voulait que ce soit vrai.

 

Elle se sentait tellement bête. Avoir voulu se rebeller contre ses parents, se dresser contre son père.

 

_Je suis désolée, sanglota-t-elle devant les entités fantomatiques.

 

Oui. Désolée de les avoir haï, désolée d’avoir fait entrer Discord dans leur vie aussi. Car si elle n’était pas retournée dans Evercon pour chercher ce ballon, elle ne serait pas tombée sur le draconequus. Elle n’aurait pas fraternisé avec lui. Ils ne seraient pas devenus amis. Et tout ce qui s’était passé ensuite aurait pu être évité.

 

Celestia sentait un grand creux dans sa poitrine. Un creux qui lui faisait mal à chaque sanglot, comme si son ventre était un anneau de feu, qui s’élargissait à chaque inspiration, qui la déchirait de l’intérieur et qui l’avalait toute entière. Celestia baissa la tête et gémit. L’adolescente n’avait qu’une envie, c’était de se blottir comme une petite pouliche dans les pattes de ses parents. Inconsciemment elle fit quelques pas en avant et tendit le sabot. Sa jambe traversa le gaz, la déséquilibrant. Celestia roula à terre, dévastée par la douleur. Elle n’avait plus aucune volonté de se relever.

 

Elle voulait juste pleurer, se vider de toutes les larmes de son corps jusqu’à ce que sa mère vienne la réveiller dans son lit, qu’elle se rende compte que tout n’avait été qu’un cauchemar. Sa pensée d’être l’héroïne d’un roman la ressaisit mais cette fois, ce n’était plus une plainte. Elle l’aurait voulu. Le “ce n’était qu’un rêve”, elle le désirait tellement.

 

Mais ce n’était pas le cas. Elle n’était pas dans une fiction. Elle devait faire face à la réalité. La réalité c’était la mort de ses parents, c’était son exil de chez elle, c’était qu’elle se retrouvait toute seule avec Luna...

 

_Tia ?

 

Oh génial. Voilà qu’elle se mettait à entendre sa sœur.

 

_Tia ?

 

Et à la sentir en plus. Vraiment comme si on apposait un petit sabot sur son dos et que...

 

_Tia, répéta la voix pour la troisième fois, arrête de pleurer, ça me rend triste quand tu pleures, j’aime pas ça.

 

 

Celestia releva la tête, et souffla pour dégager une mèche de sa crinière qui lui était tombée devant les yeux. Luna était là. Pas sous forme de gaz diaphane comme Hélios et Aztarté, non, elle était là en chair et en os, avec sa robe violette et sa crinière bleue. Celestia ferma les yeux quelques secondes avant de les rouvrir. Sa sœur était toujours là, sa petite patte reposant toujours sur elle. Elle en sentait la chaleur.

 

_Lu ? interrogea l’adolescente. C’est toi ?

 

La petite alicorne regarda son aînée d’un air un peu idiot.

 

_Bah oui. Tu veux que ce soit qui ?

 

Celestia se remit doucement sur ses pattes.

 

_Mais...qu’est-ce que...

 

_Sois pas en colère d’accord ? demanda Luna en baissant le museau. En fait je voulais pas te laisser partir toute seule au Tratar, parce que j’ai entendu tante Alma dire que c’est dangereux, et moi je veux pas que t’ailles dans des endroits dangereux, parce que tu pourrais te faire bobo, et t’es ma sœur, et moi je veux pas que tu te fasses bobo, et...

 

Vu le débit phénoménal de la pouliche, Celestia doutait qu’elle soit en train de rêver. Il n’y avait que Luna pour pouvoir parler aussi vite quand elle le voulait.

 

_Alors je t’ai suivie, toi et cousin Japet, et même que je devais faire attention à ce que vous me voyez pas parce que si vous m’aviez vu, ben vous auriez été en colère, et vous auriez voulu que je remonte à l’Elysium, mais moi je voulais pas te laisser, et...

 

_Attends, murmura l’adolescente, se massant les tempes des sabots, t’es en train de me dire que t’as réussi à me suivre jusqu’ici.

 

Luna hocha la tête.

 

_Sans problème ? demanda Celestia.

 

_Bah non.

 

_Mais l’arène ? Et l’étang ? Et le ga...

 

Celestia regarda autour d’elle et coupa d’elle-même sa phrase. La pièce blanche ne l’était plus. Les deux soeurs se trouvaient dans une caverne des plus normales, qui n’avait rien de spécial. Les figures gazeuses avaient disparu.

 

_Comment est-ce que t’as fait pour venir jusqu’ici en fait ?

 

_Bah je suis passé devant le gros chien, dit Luna en haussant les épaules. Et quand j’étais dans le Tratar, y a un drôle de poney avec des ailes comme celles de Monsieur Sîn qu’est venu me demander ce que je faisais ici, alors j’ai dit que je venais voir ma sœur - toi - , et on a descendu un escalier, et j’ai poussé une porte et t’étais là. Il a juste fallu que je promette de l’aider plus tard quand il le voudrait.

 

Celestia ne comprenait plus rien. Pourquoi est-ce que elle, elle avait dû affronter une saleté de bœuf tueur, traverser un lac de poix, faire rouler en haut d’une colline un rocher énorme, et devoir faire face aux fantômes de ses parents, alors que Luna avait été prise par le sabot dès le début ? Est-ce que les chauves-pégases étaient plus coulants avec les enfants ?

 

Et à propos de chauve-pégase... Charon était adossé à une des parois de la grotte, entre deux portes closes. Il patientait sans rien dire, attendant visiblement que les sœurs alicornes n’aillent à sa rencontre.

Celestia, les pattes toujours un peu chancelantes, clopina jusqu’à lui, Luna sur les talons.

 

_Tu es presssssque arrivée au bout CCCCCelessssstia, annonça le Nocher de son sourire édenté. Ccccceux que tu cherches ssssssont derrière cccccette porte.

 

Il pointa du sabot la porte à sa droite.

 

_Mais sssssi tu le désires, tu peux choisir ccccccelle-là et remonter à la sssssurface, expliqua le guide en désignant la porte qui était à sa gauche.

 

_Et pourquoi est-ce que je ferais ça ?

 

_Je ne vais pas te mentir, dit Charon, les draconequusssss sssssont des esssssprits dangereux. Sssssurtout que même sssssi tu arrives à récupérer l’objet que tu es venue chercher, ccccce n’est pas dit qu’ils te laisssssent remonter en paix. Tu pourrais ressssster bloquée iccccci.

 

Celestia considéra la chose pendant un instant. Mais remonter maintenant, ça voulait dire avoir tout enduré pour rien. Ça voulait dire revenir à l’Elysium les pattes vides. Ça voulait dire perdre la seule arme qui pouvait vaincre Discord.

Celestia ne renoncerait pas à sa revanche.

 

_Je vais les voir, dit-elle avec aplomb. Ça peut pas être pire que ce que Discord m’a déjà fait de toute façon. Par contre... Luna.

 

La petite alicorne releva les yeux vers sa sœur.

 

_Toi, tu remontes, ordonna son aînée. Le Tartare est très dangereux. Ce n’est pas un endroit pour une enfant.

 

_Je suis pas une enfant ! se défendit Luna. J’ai sept ans d’abord ! Et même bientôt sept ans et demi !

 

Le trait de fierté de sa cadette piquée au vif fit sourire Celestia. Elles tenaient vraiment du même sang.

 

_Tu as raison, s’excusa l’alicorne blanche. Tu n’es pas une enfant. Et c’est pour ça que tu ne feras pas de crise et que tu vas m’obéir, pas vrai ?

 

Luna ouvrit la bouche pour répondre mais piégé par sa propre fierté, elle la ferma aussitôt. Celestia gloussa pour la première fois qu’elle était entrée dans le Tartare, et effleura le front de sa petite sœur de l'extrémité de son aile.

 

_Attends là haut avec cousin Japet. Je ne serai pas longue.

 

Puis, après un dernier regard à sa cadette, Celestia franchit la première porte de Charon. Elle avait des draconequus à voir.

 

¤¤¤

 

La mer de nuages de Caspar était un phénomène plus qu’autre chose. Située dans les grandes hauteurs d’Equestria, non loin des Trois Pics, à la frontière de la Horde Griffon, la mer portait ce nom car les nuages s’y amalgamaient de façon parfaite. Si on se plaçait en hauteur, on ne voyait qu’un grand amas blanc. D’où le terme de mer qui s’était imposé naturellement.

 

C’était un lieu qu’appréciaient les pégases car plus d’une fois, ils y avaient remporté de belles victoires. Le terrain leur permettait de déployer au mieux leurs capacités et de triomphe en triomphe, la mer de nuages de Caspar avait revêtu une réputation de victoire assurée pour peu qu’un combat s’y déroule. Le Commandant Tramonstane l’avait très bien compris lors de la guerre contre les griffons, quand il s’était arrangé pour que les derniers contingents de la Horde se fassent repousser jusqu’à Caspar, avant d’y être écrasés. De cette façon, la victoire des Trois Pics avait rejailli sur la mer de nuages, ajoutant encore à sa réputation.

 

C’était la raison pour laquelle le Commandant Haboob avait décidé de tendre un piège à leur adversaire à cet endroit. Parce que l’armée pégase s’y battrait avec confiance. Parce que la mer de nuages n’avait jamais trahi les soldats. Parce que Caspar serait une nouvelle victoire.

 

Haboob avait revêtu son armure du Commandant. Le caparaçon, la lance attachée à son flanc qui lui permettait de charger en gardant les sabots libres. Et puis son casque ouvragé, dont la crête flamboyante rappelait son rang. Le pégase avait toujours estimé que c’était cette dernière la plus importante sur le champ de bataille. Parce que la crête transportait avec elle une signification. C’était un repère pour les poneys perdus dans la poussière du combat. C’était le symbole d’un chef. C’était une marque de terreur pour les ennemis d’Equestria.

 

Une terreur que l’assassin de la Junte allait bientôt connaître. Pendant un temps cette dernière avait été attaquée par surprise mais elle allait rebondir. Haboob avait repris les choses en sabot. Avant la fin de la journée, leur ennemi serait mort et la Junte triomphante pourrait à nouveau s’occuper de la nation.

 

Le pégase couleur sable était confiant. Ils avaient fait plusieurs exercices et tout s’était bien passé. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ? Il avait réuni plus d’une centaine de pégases, l’élite des soldats d’Equestria pour participer à cette bataille. Des poneys vétérans qui en avaient vu d’autres. C’était rien de moins que l’élite pégase qui combattrait aujourd’hui. Et même si les choses se révélaient plus compliquées que prévu, ils avaient encore autant de renforts sous la patte. D’accord, pas des poneys aussi doués que leur force principale mais ça serait toujours autant de troupes fraîches à jeter à la figure de leur ennemi. Et puis il était seul. Eux étaient des centaines.

 

Ça se passerait bien.

 

Haboob leva les yeux vers le lointain et vit une ombre approcher à toute vitesse. L’assassin venait. Le pégase s’autorisa un sourire et caressa la sangle de son casque.

 

Tout irait bien.

 

Leur adversaire s’approchait encore.

Dans quelques secondes, il serait à portée. Haboob emplit ses poumons d’air et les vida en lançant le signal. Aussitôt, une nuée de pégases surgit de la mer de nuages et fit bloc autour de son chef. Une armée de poneys volants en armure se tenait prête. L’assassin pourtant, ne semblait pas troublé par cette embuscade. S’attendait-il au traquenard ? Haboob décida que cela n’avait aucune importante.

 

Haboob cria une seconde fois, lançant le cri de guerre de la Junte. Et il chargea, à la tête de ses poneys.

 

 

Rien n’allait clocher. Ils étaient des centaines en armes, il était seul. Ils étaient prêts au combat, il venait de tomber dans un piège. Ils avaient encore des troupes à disposition, il n’avait qu’une seule vie.

Ils allaient gagner cette bataille.

 

La mer de nuages de Caspar s’ornerait d’un nouveau triomphe pégase. Ou du moins, c’était ce que pensait le Commandant Haboob avant que leur adversaire ne pointe une serre d’aigle dans leur direction, et que le chaos ne frappe la Junte.

 

 

¤¤¤

 

Celestia se trouvait dans un nouveau décor. Mais cela ne la surprenait pas. Elle s’y était attendu en passant la porte. En fait, la vraie surprise aurait été que rien ne change.

 

L’alicorne se trouvait sur le parvis d’un temple en ruines. De grandes colonnes de granite, qui montaient si haut que Celestia devait tordre le cou pour voir le toit du bâtiment. Le temple avait été construit sur un rocher au milieu de l’océan. L’adolescente entendait les vagues s’écraser sur la pierre, elle sentait les embruns salés de la mer. Elle était sûre que si elle s’approchait au bord du bâtiment, elle pourrait y voir l’écume mourir.

 

Elle se surprit à traîner les sabots en s’avançant à l’intérieur du temple. Il y avait là quelque chose qui ne lui plaisait pas, une ambiance qu’elle trouvait malsaine. Comme si elle marchait jusque dans la gueule d’un monstre.

Mais elle avait trop bataillé - et parfois au sens propre - pour venir ici. Elle allait affronter les draconequus, récupérer la Loyauté et filer d’ici.

 

Le vent passa en sifflant dans le bâtiment. Celestia réalisa que plusieurs portions des murs étaient effondrées et leva un regard inquiet vers le toit du temple, espérant qu’il tienne bon. L’idée de se faire broyer le crâne par un moellon lui déplaisait assez.

 

Ce fut quand elle baissa le museau qu’elle les vit. Les démons.

 

Ils étaient trois, disposés en triangle parfait, Celestia au centre. Tous les draconequus partageaient le corps serpentin de Discord, ainsi que sa tête de poney mais cela s’arrêtait là. Les cornes, les sabots, les pattes étaient différentes. Ici, Celestia remarquait que l’esprit du chaos avait une jambe de chien.

Là, une corne d’insecte. Ici encore, le draconequus semblait s’appuyer plus sur un os que sur de véritables pattes.

 

 

C’était la première fois que Celestia voyait des esprits du chaos depuis Discord. Elle sentit sa gorge se serrer et étouffa un sanglot à la pensée de son ancien petit ami. Ils avaient beau être différents, ils lui ressemblaient. Et Celestia avait une furieuse envie de leur sauter au visage pour les rouer de coups. Mais elle se retint. Ça n’aurait sûrement pas été une bonne idée en définitive.

 

_Tu as réussi à venir jusqu’à nous, s’exclama un des draconequus.

 

_C’est impressionnant, poursuivit l’autre. Descendre jusqu’au bout du Tartare pour nous trouver, il te fallait du courage.

 

_Ou de la folie, gloussa la premier.

 

Le troisième draconequus ne parlait pas, lui. Il se bornait à rester silencieux et à observer la scène.

 

_Ne t’en fais pas pour Alkhali, expliqua le second draconequus en désignant son frère de la patte. Il n’est pas très causant. Plutôt logique pour l'élément du vide.

 

Du vide ? Est-ce que ça voulait dire que tous les draconequus correspondaient à un élément de magie chaotique, comme lui avait expliqué Discord pendant leur partie de poker ? Le vide, l’altération et la corruption ?

 

_C’est étonnant, murmura le premier esprit du chaos en se grattant le menton de sa patte de chien, tu ne semble pas surprise de nous voir. Est-ce que...tu aurais déjà eu affaire à nous ?

 

Avant que Celestia n’ait pu faire un geste, il avait claqué des doigts et le sol sous lequel l’alicorne se trouvait venait de se modifier. Tout s’était penché et Celestia avait glissé jusqu’à arriver tout près du draconequus. Il avait souri avant de claquer des doigts à nouveau et de tout remettre comme cela l’était plus tôt.

Encore couchée sur le flanc, hébétée de ce qui venait de se passer, Celestia était au moins sûre d’une chose. L'élément de cet esprit du chaos là, c’était l’altération.

 

Ce qui voulait dire que le dernier, celui aux jambes d’os était la corruption. L’adolescente devait être prudente. Pour essayer de calmer les battements de son cœur, elle essaye de se souvenir des mots de l’Alma Mater. Elle avait nommé les draconequus. Tous avec des lettres qui se suivaient. Alkhali, comme l’avait dit une des chimères. Discord, le dernier. Il manquait B et C. B comme ? Et C comme ?

 

_J’aime quand on répond à mes questions, grogna le draconequus.

 

 

_Je connais un peu les draconequus, répondit Celestia en se remettant droite. Je connais Discord.

 

A l’annonce du nom, les trois frères s'entre-regardèrent.

 

_Alors elle a réussi, murmura pensivement l’esprit du chaos.

 

_Qui ? demanda l’ancienne princesse des licornes.

 

_Et bien Lucimare, répondit sèchement l’autre draconequus. Je pensais qu’elle n’avait pas eu le temps d’envoyer Discord hors de l’Elysium. Elle était vraiment douée.

 

_Dommage qu’elle était mortelle. Elle aurait fait une grande draconequus, admit son frère.

 

_Je peux savoir à qui je parle ? demanda sèchement l’alicorne.

 

_Tu en es sûre ? questionna le draconequus aux jambes d’os en claquant des doigts. Tu ne voudrais pas plutôt dormir ?

 

Celestia se sentit soudain très fatiguée. Ses yeux se fermaient tous seuls et elle piquait du museau.

 

_Tu peux te reposer si tu veux, proposa l’esprit du chaos d’un ton doucereux. Tout ce que tu as à faire, c’est te laisser aller. Regarde, il y a même un lit.

 

Oui, juste sous le museau de Celestia, un lit venait d’apparaître. Un lit dans lequel elle pourrait s'écrouler, fermer les yeux, et dormir, dormir jusqu’à temps qu’elle se réveille en pleine forme, dormir...

 

_NON ! sursauta soudain l’adolescente, utilisant la voix royale de Canterlot.

 

L’envie de dormir s’en alla. Le lit aussi. Et l’alicorne fut stupéfaite en voyant sa patte revenir lentement au blanc. Est-ce qu’elle avait rêvé ou est-ce que son pelage avait viré au gris ?

 

_Bel esprit de résistance, avoua le draconequus qui l’avait tentée. Ça mérite bien une réponse. Je suis Brouille.

 

_Et moi Confusion, affirma le dernier esprit chaotique.

 

Alkhali, Brouille, Confusion et Discord. Le compte était bon.

 

 

_Et toi c’est quoi ton nom petite mortelle ?

 

_Celestia, répondit l’alicorne, encore sur ses gardes face à un nouveau tour de Brouille. Je suis ici...

 

_Pour ceci, pas vrai ? demanda Confusion, exhibant d’on ne sait-où un joyau taillé, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à ceux que Celestia avait vus dans la tour de l’Alma Mater. Je t’avais dit que c’était une bonne idée de prendre ça avec nous quand on est partis, gloussa le draconequus à l’intention de son frère.

 

_Dis plutôt bannis, le corrigea Brouille.

 

Confusion grommela.

 

_De toute façon, si tu veux cette pierre, il va falloir la mériter.

 

_Avec tout ce que je me suis tapé pour venir jusque là, ça vous suffit pas ? gronda l’adolescente.

 

Les draconequus éclatèrent de rire. Même Alkhali semblait légèrement sourire.

 

_Tu as réussi à venir jusqu’à nous mais c’est tout, objecta Brouille. Pour repartir avec ça, il va falloir nous battre.

 

Les mots provoquèrent des suées froides à Celestia. Elle avait encore le souvenir de la puissance phénoménale de Discord à son mariage. Tout ça pour un draconequus. Et là elle allait devoir en combattre trois ?

 

_Rassure-toi, dit Confusion, on a beau être des draconequus, on suit quelques règles quand même. Tu vas nous défier. A ce que tu veux. Si tu gagnes, tu t’en vas avec l’Élément par ici.

 

Un vortex se forma au centre de la pièce. Celestia crut distinguer les tunnels obscurs du Tartare au travers.

 

_Tu n’auras qu’à suivre le tunnel pour sortir. Par contre si tu perds...

 

_...et bien tu découvriras que passer l’éternité ici ça peut être long, gloussa Brouille. Surtout vers la fin.

 

Éclat de rire général des deux draconequus qui parlaient. Celestia regretta très franchement que le sens de l’humour ne soit pas une composante de la magie chaotique. Ils en auraient eu besoin.

Bon. Un défi.

Elle devait battre les esprits du chaos à plate couture sinon elle était bonne pour rester coincée ici. Dans quoi est-ce qu’elle était douée ? Elle n’avait que dix-sept ans par sa crinière. D’accord, elle n’était pas trop mauvaise en magie mais elle était sûre qu’elle ne faisait pas le poids face aux trois démons. Comment battre un draconequus ?

 

Se posant la question, Celestia se rendit compte qu’elle l’avait déjà réussi. Dans les nuages juste avant qu’elle ne fasse l’amour pour la première fois avec Discord. Mais elle doutait que le truc des choppes marche à nouveau. A moins que...

 

_Je veux des accessoires pour le défi. C’est possible ?

 

_Je contrôle la réalité des matières, rappela d’une manière un peu hautaine Confusion. Ça devrait aller.

 

_Alors je veux une table et un grand verre opaque.

 

Confusion haussa les épaules et claqua des doigts.

Aussitôt, une partie du sol s'éleva pour devenir une table de fortune et dans un second claquement, une partie s’en détacha, devenant un récipient de pierre.

 

Celestia demanda au draconequus de poser l’Élément de la Loyauté sur la table et une fois ceci fait, elle le recouvrit du verre de pierre.

 

_Voilà les règles, annonça Celestia. Je parie que je peux prendre l’Élément dans mon sabot sans toucher le verre, et sans utiliser ma magie.

 

_Tu es sérieuse ? demanda Brouille. Ce sont vraiment les conditions du défi ?

 

_Ce sont mes règles, confirma Celestia. Vous acceptez de jouer ?

 

_Et comment ! confirmèrent les draconequus.

 

_Bien. Parce que pendant qu’on discutait j’ai gagné.

 

Les esprits du chaos marquèrent un temps d’arrêt. Est-ce qu’elle avait eu le temps de prendre le joyau avant qu’ils ne le remarquent ?

 

_J’ai gagné, répéta l’adolescente. Vous avez qu’à vérifier si vous me croyez pas.

 

 

Confusion approcha sa patte de chien du verre de pierre. Ce fut quand il le souleva qu’un éclair de compréhension passa dans les yeux de Brouille. Mais le draconequus de l’altération ne le vit pas. Il écarta le verre et constata que le joyau était toujours là, sur la table de pierre. La gamine n’avait jamais...et soudainement, il vit le sabot de Celestia s’emparer de la Loyauté comme si de rien était.

 

_Et voilà, annonça une Celestia toute sourire.

 

_Tu as triché, affirma Confusion, les lèvres serrées de rage.

 

_Quand ? demanda l’adolescente d’un air naïf. J’ai dit que l’Élément serait dans mon sabot et que je n'aurais pas à toucher le verre. Tu l’as fait pour moi. Et maintenant le joyau est dans ma patte. J’ai gagné.

 

Confusion fit un pas menaçant en direction de l’adolescente mais Brouille le retint.

 

_Elle a raison.

 

_On va quand même pas la laisser filer comme ça ! objecta-t-il.

 

_Même nous, nous avons nos règles Confusion. Elle a gagné, elle a le droit de repartir.

 

Le draconequus aux pattes de chien ne semblait guère enchanté à cette idée. Pourtant, il baissa le museau.

 

_Très bien. Tu peux remonter là haut, petite mortelle...

 

Celestia ne se le fit pas dire deux fois. Serrant le joyau contre sa poitrine, elle sauta plus qu’elle n’avança dans le vortex. Confusion attendit que le tourbillon se referme pour terminer sa phrase.

 

_...si tu ne te retournes pas avant, bien entendu, murmura-t-il avec un sourire mauvais.

 

Brouille le rejoignit dans son sourire. Même Alkhali le taciturne se dérida un peu. Une mortelle qui allait perdre dans les tout derniers mètres, ça rattrapait presque le coup de s’être fait avoir comme des bleus. Presque.

 

 

 

¤¤¤

 

Haboob se passa le sabot au dessus de l’arcade sourcilière et le ramena plein de sang. La griffe de son adversaire avait arraché son casque et envoyé valser la protection au loin, mais n’avait pas fait beaucoup de dégâts. C’était déjà ça.

 

Le Commandant s’était éloigné du cœur de la bataille pour souffler un peu. Les choses se passaient horriblement mal. Dès le début, leur adversaire avait semé la mort dans leurs rangs. Griffes, crocs, rien n’avait été épargné à la Junte. Mais ça, les pégases avaient assez bien réussi à encaisser. C’était quand ce maudit serpent avait commencé à utiliser sa magie que les choses avaient vraiment dégénérées. Des pégases qui avaient perdu leurs ailes. D’autres qui en avaient gagné tant que les appendices les avaient fait chuter vers le sol. Certains étaient foudroyés alors que le ciel était bleu.

 

La paroxysme de l’horreur avait été atteint quand le monstre avait transformé Caspar en mer de barbe à papa. C’était impossible à expliquer et à comprendre mais les nuages étaient devenus roses et sucrés. L’armée s’était engluée dedans, s’étouffant dans le bonbon, incapable de se défendre face aux assauts de la bête.

 

Ils n’étaient plus que quelques dizaines.

Haboob avait fait porter un message à Austru pour lui dire d’intervenir au plus vite avec ses renforts, mais le pégase blanc ne venait toujours pas. Pourtant il le fallait. Si les choses continuaient ainsi, dans une heure, il n’y aurait plus de Junte.

 

Le pégase couleur sable se força à se calmer. Son bras droit serait bientôt là avec des renforts. En attendant, il ne restait plus qu’une chose à faire.

Rassemblant autour de lui les survivants de son armée, le Commandant Suprême Haboob forma le dernier carré.

 

 

¤¤¤

 

 

Marchant dans les tunnels sombres du Tartare, la Loyauté toujours serrée contre elle, Celestia n’en revenait pas. Elle avait réussi ! Elle avait réussi toutes ces épreuves, elle avait battu les draconequus à leur propre jeu !

Si elle n’avait pas craint de se cogner la tête contre une stalactite, elle aurait sauté de joie. Elle pouvait déjà sentir l’air frais sur sa robe, et elle apercevait une lumière tout au fond du tunnel.

 

 

Tout en avançant, Celestia examina le joyau. C’était étrange qu’un tel pouvoir soit contenu dans un si petit objet.

Et pourtant, l’alicorne avait l’impression de le sentir, que la pierre pouvait avoir une force phénoménale. Elle n’avait qu’à l’apporter à l’Alma Mater et ils auraient leur arme contre Discord. Celestia aurait sa vengeance.

 

En y repensant, c’était étonnant qu’elle ait vaincu les esprits du chaos si facilement. L’astuce qu’elle avait utilisée pour gagner n’était pas si recherchée que ça, et pourtant ça avait marché. A moins de vingt ans, Celestia pouvait se vanter d’avoir piégé quatre draconequus. Un score plutôt correct, non ?

Et dire que ce sénile de Regal répétait qu’elle était une bonne à rien.

 

Alors qu’elle continuait à cheminer une idée saisit Celestia. Et si battre les draconequus c’était ça, son talent spécial ? Avec un peu de chance, elle avait sa cutie mark.

Excitée à cette idée, l'adolescente fit briller sa corne plus fort pour éclairer autour d’elle et tourna la tête pour voir son flanc.

 

Ce fut quand elle se retourna qu’elle comprit qu’elle n’aurait pas dû. Une douleur terrible raidit les muscles de l’adolescente. Elle voulut avancer mais ses pattes restaient collées au sol. Tout son corps se tétanisait.

 

La douleur allait croissante et Celestia aurait sûrement hurlé si elle l’avait pu. Mais aucun son ne sortait de sa bouche. Médusée, elle sentit son corps se raidir encore et sa robe virer au blanc crayeux. Elle était en train de se transformer en statue.

Le plus terrible dans tout ça, c’était qu’elle continuait de voir et d’avoir pleinement conscience de ce qui se passait. Son corps devenait de la pierre mais son cerveau tournait encore à plein régime.

Il ne fallut pas plus d’une minute avant qu’elle ne soit totalement paralysée, dans la position qu’elle avait, la tête tournée sur le côté. Celestia sentit un immense désespoir l’envahir. Non, c’était trop bête, elle ne pouvait pas échouer à quelques mètres de la sortie !

 

L’adolescente se surprit à prier pour que son cerveau devienne de la pierre aussi et qu’elle n’ait plus conscience d’être la prisonnière de son propre corps.

Ça n’arriva pas.

 

 

¤¤¤

 

Le capitaine Austru avait confié son casque à son écuyer. Il volait en rond au milieu de ses troupes, la façon pégase de faire les cent pas en plein ciel. Le messager du Commandant Haboob se tenait devant l’officier, les poils emmêlés de sueur, le souffle court.

 

 

_Mon capitaine, dit le soldat d’une voix sifflante, vous devez rassembler vos renforts et venir immédiatement. Le Commandant Haboob ne tiendra pas très longtemps.

 

_Vous me confirmez bien que toute l’armée a été écrasée par un seul ennemi ? demanda Austru, sans cesser de battre des ailes.

 

_Affirmatif mon capitaine. Cette saleté de chimère nous a taillés en pièces.

 

Austru pinça les lèvres. C’était mauvais. Si un chef comme Haboob avait perdu avec plusieurs centaines de poneys d’élite, qu’est-ce qu’il allait faire lui, avec les rebuts qu’on lui avait confiés ? Ca serait une boucherie inutile.

 

_Il faut y aller mon capitaine, le Commandant Haboob a besoin de vous.

 

Austru soupira. Il n’aimait pas ce qu’il allait devoir faire. Mais c’était son devoir de soldat.

 

_Rassemblez les troupes, ordonna le pégase blanc à ses sous-officiers. En position pour un repli.

 

_Un repli ? répéta le messager. Mais mon capitaine... vos ordres sont de venir immédiatement à Caspar !

 

_Je sais que je refuse de suivre un ordre direct soldat. Mais quand la consigne est infâme, désobéir est un devoir.

 

Il leva les yeux vers sa petite armée.

 

_Je n’enverrai pas d’enfants à la mort pour rien, souffla-t-il doucement.

 

_Vous pouvez passer en cour martiale pour ça ! rugit le messager en pointant un sabot accusateur sur Austru. Vous avez prêté serment auprès du Commandant !

 

_J’ai juré de défendre Equestria, corrigea le pégase blanc. Et je ne servirai pas la nation par mon sacrifice ou par celui de mes poneys. Surtout si nous sommes tout ce qui reste de l’armée de la Junte.

 

Le messager foudroya le capitaine du regard. Ce dernier se détourna du poney volant pour s’adresser à un de ses sous-officiers.

 

_Quelle est la base la plus proche ?

 

_Je crois que c’est Cloudsdale monsieur.

 

_C’est un avant-poste météo c’est bien ça ?

 

_Vous êtes généreux mon capitaine. C’est juste un gros nuage avec peut-être deux ou trois pégases qui s’occupent du temps.

 

Austru eut un mouvement silencieux du museau avant de prendre la tête de ses troupes. Il donna le signal et l’armée se mit en branle, partant en direction de Cloudsdale.

Ils n'abandonnaient pas Equestria. Ils ne désertaient pas. Ils faisaient la seule chose qu’il soit ponettement possible de faire : se replier en attendant que les choses tournent plus en leur faveur.

 

Et même s’ils devaient se terrer à Cloudsdale pendant dix ans, Austru jurait qu’ils reviendraient libérer la nation un jour.

Il le promettait sur ses ailes.

 

 

¤¤¤

 

Luna trottinait dans les tunnels sombres du Tratar. Elle avait perdu de vue sa sœur depuis quelques minutes. Tia n’aurait pas été contente si elle avait su que Luna avait désobéi et s’était glissée derrière elle quand elle avait passé la porte. Ni si elle avait su que la petite alicorne avait tout vu de ce qui s’était passé entre elle et les draconequus. Ils étaient vilains en plus.

 

Luna n’avait pas tout compris mais elle avait été contente quand sa grande sœur avait gagné son pari contre les esprits du chaos. Mais Tia, c’était la meilleure de tout l’univers entier et au delà, donc normal qu’elle gagne.

Luna avait réussi à sauter dans le drôle de tourbillon juste avant qu’il se ferme. Les draconequus n’avaient eu le temps de rien faire. C’étaient que des gros nuls de toute façon.

 

Mine de rien, Luna aimait bien le Tratar. Les gardiens avec les ailes comme Monsieur Sîn étaient rigolos. Et ils étaient gentils en plus. Par contre, Luna avait moins aimé quand elle avait retrouvé sa sœur en bas et que Tia pleurait. Si le Tratar rendait les gens tristes, c’était qu’il était pas gentil.

 

Luna sourit en apercevant la silhouette de sa soeur. Elle pouffa d’avance en décidant de lui faire une surprise. Elle allait lui sauter sur le dos et lui faire un câlin.

La petite alicorne se tendit sur ses pattes et bondit, s’aidant de ses ailes pour atterrir sur son aînée. Mais l'atterrissage fut plus dur que ce que Luna s’était attendu. Elle avait l’impression de s’être écrasée sur de la pierre.

Même quand elle passa les pattes autour du cou de Tia pour lui faire un câlin, ses sabots ne sentirent pas une seconde sa robe.

 

_Tia ? Pourquoi t’es toute dure ?

 

Sa sœur ne répondit pas.

Pourtant elle avait le visage tourné sur le côté, elle voyait forcément sa petite sœur.

 

_Tia ? répéta Luna en surgissant juste devant son champ de vision. T’es là ?

 

La jeune jument ne répondait toujours pas. Elle tenait serré contre sa poitrine une drôle de pierre qui n’était pas de la même couleur que le reste.

Luna comprenait de moins en moins.

 

_Tia si c’est un jeu, il est pas rigolo. Redeviens normale.

 

La jeune alicorne se sentit devenir très triste et tapa de ses petits sabots contre la statue.

 

_Tia, redeviens normale alleeeeez, sanglota-t-elle.

 

Elle enlaça une nouvelle fois le cou de sa sœur, fondant en larmes.

 

_Arrête d’être en pierre, s’il te plaît.

 

Le joyau qui tenait Tia se mit à luire. De plus en plus fort, de plus en plus violent.

En fait, tant qu’un grand flash rouge aveugla Luna. Ses yeux ne voyaient plus rien. Mais elle avait les pattes autour de quelque chose de doux. Des poils.

 

_Tia ? tenta une nouvelle fois Luna.

 

_Lu ? répondit la voix de sa sœur.

 

_Ouaaaaaaaaaiiiiiiiiiiis, t’es plus empierrée ! rugit de plaisir la petite alicorne étouffant sa sœur dans son étreinte.

 

Celestia secoua la tête, encore choquée par ce qui venait de se passer. Luna lui avait sauté sur le dos, l’avait suppliée de redevenir normale et ça avait marché ? Enfin, ça avait provoqué quelque chose avec le joyau. La Loyauté. Se pouvait-il que ?

Celestia tirerait ça au clair plus tard. Pour l’instant l’important, c’était de sortir du Tartare.

Confiant la pierre à Luna, elle se mit à galoper aussi vite que possible, s’écorchant les pattes contre la pierre mais ce n’était pas très grave.

 

_Lu, ordonna la jument à sa cadette, tant qu’on est pas sorties, tu reste accrochée à mon cou et tu fermes les yeux !

 

_Quoi ?

 

_Fais ce que je te dis !

 

Luna grommela mais obéit. Celestia sentit son cœur s’apaiser un peu.

Le retour à la surface se fit sans problème et l’alicorne blanche accueillit la lumière du jour avec délice. Elle était enfin loin du Tartare et de ses fichus pièges.

 

Les deux sœurs se retrouvaient juste à l’entrée de la prison, par là où elles étaient rentrées. Celestia s'avança doucement, savourant le décor autour d’elles. Oui, c’était un sol de suie mais au moins, elles étaient en dehors des profondeurs de la terre. Derrière elles, Cerbère reprenait sa position de gardien et Celestia se sentit soulagée à l’idée que les horreurs qui vivaient là dessous ne puissent pas sortir.

 

Japet attendait à l’orée du bois. Un franc sourire éclaira son visage quand il vit la pierre dans les pattes de Luna.

 

_Tu as réussi ! s’exclama l’alicorne jaune. Maintenant on a une chance de s’en sortir.

 

_Ouais, souffla Celestia en laissant Luna descendre de son dos. Ben je le referai pas tous les jours.

 

_Je m’en doute, lui sourit Japet en commençant à s’enfoncer dans les bois pour le voyage retour. Au fait, j’aime bien ta nouvelle couleur Celestia.

 

_Ma nouvelle...? répéta l’adolescente sans comprendre.

 

_Moi je la trouve jolie, souligna gentiment Luna.

 

Celestia se précipita sur une flaque toute proche. Le reflet qu’elle vit...ce n’était pas elle. Ou alors il faudrait lui expliquer comment sa crinière avait pu changer à ce point, passant d’intégralement rose, à quatre mèches pastel, parsemées d’étoiles et dansant comme du gaz.

Licence Creative Commons Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.