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Chapitre XVIII. Down - partie 1

Une paix sans bornes. La tranquillité imperturbable d'un jour de ciel bleu. Au loin, le glissement d'un nuage arrondi de lumière que rien ne peut atteindre dans le profond secret de sa sérénité.

Telles furent ses premières pensées. Elle voyait ce nuage et ce ciel, parce que la paix qui les traversait lui était commune, parce qu'elle la partageait à son tour. Où est donc passé l'amertume de ses précédents songes et qui à présent se dérobe à elle ? Il ne lui en reste rien, sinon le souvenir de l'avoir connue. Elle se sentait incroyablement bien. Son âme se déployait telle une fleur et se languissait de tout son long. Un silence semblait avoir avalé le monde, le rendant enfin apte à recevoir son sommeil ; elle y dormait. Le dernier rythme à hanter l'univers était le bruit de son cœur, qui buttait à l'intérieur de ses oreilles, doux babil dont les battements venaient s'éteindre dans la boîte ballante de sa tête, semblable au branle éternel de l'océan qui vient battre une plage, et la berçant jusqu'à l'infini.

Immobile, il lui semblait qu'elle ne bougeait pas d'un poil. Elle étendit lentement sa langueur, déployant un bras, une aile, comme cherchant à s'étirer. Rien ne lui fit obstacle, rien n'empêchait son extension. Elle demeura quelques secondes satisfaite. Ah, tout semblait à nouveau aller de soi. Son bonheur était là, il frappait à sa porte et elle n'avait plus qu'à tendre les bras pour le garder auprès d'elle. Sans chercher à se figurer le lieu elle se trouvait, elle écarta les paupières.

Le monde, dans une surdité totale, lui rendit son regard.

Qu'aperçut-elle en premier ? Elle se vit elle, dérivant et ses cheveux flottant tout autour à la surface d'un monde inconnu. Elle se vit profonde, indéchiffrable. Puis, au-delà elle aperçut autre chose. Des millions d'étoiles scintillantes, blanches, rouges ou bleutées, constellant une voûte sombre et changeante comme la nuit, comme un océan de magie. À droite, c'était le même spectacle. À gauche, tout de même. Ce monde merveilleux l'encerclait semblait-il. Face à tant de beauté et tant de grandeur, elle se sentit tout d'un coup prise à la gorge par le sentiment de son infériorité. Son âme s'embrasa un court instant, tandis qu'elle se laissait gagner par une douce tétanie. Il devait s'agir d'une sorte d'univers supérieur où l'on était si proche du ciel que la lumière des astres paraissait nous appeler. Leur voix se faisaient entendre dans sa tête, leur chant céleste s'élançant depuis l'éloignement de l'espace, lequel soutenait à présent son âme qui dérivait muette au milieu de la suspension orbitale des corps. Lentement, ils se mirent à tourner devant ses yeux, traçant dans leur course des sillons de lumière blanche. Et quelques larmes pures s'enfuirent du coin de ses yeux.

D'étranges nuées apparurent juste au-dessus d'elle, par un angle où elle ne pouvait voir à l'arrière de sa tête, et suffisamment près pour qu'elle pût les effleurer en levant le sabot. Elles l'enveloppèrent comme un brouillard. A l'intérieur, elle découvrit des fumées mauves et vertes dans lesquelles s'opéraient de surprenantes et magnifiques ondulations. En leur trouvant une beauté insoupçonnée, elle les admira et fut ravie de les voir. Puis le nuage se dissipa, après avoir pour un temps dissimulé à sa vue le spectacle stellaire.

Elle tenta de se mettre sur le ventre afin d'apercevoir ce qu'il y avait à l'arrière de sa tête : elle n'y parvint sous aucun prétexte. Tentant de saisir quelque chose pour se retourner, ses sabots plongèrent dans le vide et elle ne trouva rien. Cette étrange absence rappela ses forces endormies et la tira de son engourdissement. Elle remua ses reins, ses épaules pour se faire basculer sur le côté, mais cela aussi fut vain. Quelque chose la tenait et l'empêchait de bouger, imagina t-elle, comme une membrane tentaculaire surgissant depuis le noir océan de l'infini. Soudain, cette pensée l'inquiéta. Elle voulut se débattre et s'en débarrasser. Effrayées, ses ailes exécutèrent de nombreux battements auxquels ne répondit que la mesure du vide. Sans comprendre à fond ce qui était en train de lui arriver, et saisie de panique face à ce qu'elle ne parvenait pas encore à envisager, elle tenta à nouveau de saisir n'importe quel objet qui l'eut aidée à se renverser. Elle se sentait tout à coup faible et vulnérable comme un animal sur le dos. Elle lutta, mais elle n'attrapait toujours rien que du vide là où il aurait logiquement fallu qu'il se trouvât quelque chose. Mais si ce qui l'attendait au-dessous n'était que du vide, elle ne parvenait pas à se représenter ce qui la faisait flotter. Qu'est-ce qui l'empêchait de tomber ? Elle se cabra, rua, s'affola jusqu'à l'essoufflement, puis quand elle réalisa que son agitation demeurait vaine, renonçant, elle tenta de se calmer afin d'analyser sa situation.

La revoilà prisonnière ! Elle ne trouvait aucun obstacle à ses mouvements, elle avait toute la liberté de se débattre, de faire usage de sa magie, et pourtant toute tentative échouait irrémédiablement. Les étoiles poursuivaient leur lente dérive autour d'elle. Son corps continuait de flotter dans les airs, pourtant elle ne pouvait se résoudre à croire qu'il n'y avait rien pour la soutenir. Ses oreilles étaient toujours sourdes. Ou bien était-ce qu'il n'y avait pas de bruit ? Elle poussa un cri, cependant aucun son ne parvint à ses oreilles. Impossible. Elle réessaya, écartant les mâchoires et déployant vers l'extérieur toute la force de ses cordes vocales, mais en vain. Elle était devenue sourde ! Plus aucun bruit ne lui parviendrait jamais ! Non, c'était improbable, elle devait être la victime d'un mauvais sort ou d'un rêve. Elle tourna la tête pour essayer d'apercevoir ce qui se trouvait au-dessous. Ce qu'elle vit, une seule chose, fut suffisant pour la glacer d'effroi.
Rien sinon l'ouverture sur le vide, un enfoncement obscur qui l'appela sitôt qu'elle le vit, et où elle s'imagina tomber. Une nouvelle vague de panique s'empara d'elle, lui ôtant presque la capacité de raisonner. Son être réagit d'instinct et se mit à battre des ailes avec fureur, comme le ferait un oiseau en chute libre tentant désespérément de retrouver le cours des choses que la nature avait inscrit en lui. Elle se trouvait suspendue au-dessus d'un large faille taillée dans un cauchemar, une profondeur incalculable qui grinçait en-dessous d'elle tel un océan, prête à l'accueillir dans ses obscurs tréfonds abyssaux tout en bas desquels brillaient d'autres étoiles et d'autres nuées jusqu'à perte de vue. Elle s'agita dans tous les sens et de plus en plus fort, mais rien ne pouvait faire aucun bruit ici. Elle poussa un cri énorme, il ne sortit aucun son de sa gorge. Cette vision, intolérable pour l'esprit, avait commencé d'imprimer dans son âme son abîme que toutes les lumières colorées de l'espace échouaient à éclairer vraiment. À bout de nerfs et en pleurs, elle se débattait encore, s'éreintant, s'essoufflant, se donnant du mal pour tenter de résister à l'attraction titanesque de ce sombre géant en veille au-dessous d'elle, que l'on nomme de tant de façons. Toutes ces dénominations lui sont bien peu de choses, il n'a même pas de quoi les recevoir. Le tourbillon qui l'a engendré, l'explosion dont il est le fruit, s'il est possible qu'un tel universel fût l'enfant d'autre chose, ne lui ont pas donné de nom. Il est le froid et silencieux père de la destinée ; son abri et le point de convergence du moindre de ses tracés. Elle l'habite, le nourrit, elle ondule en lui, l'embrasse, le confond avec elle. Et chaque inclination qui d'elle s'élance dans sa direction lui est rendue par ce géant : et c'est mutuellement que lui aussi la confond avec lui, l'embrasse, ondule avec elle, la nourrit, l'habite.

Elle se trouvait prisonnière de cette étreinte, comprenant que sa peine ne lui amènerait rien, se résignant avec l'abandon du vaincu, elle avait cessé de s'agiter. Son œil plein de larmes continuait cependant de fixer sans y croire cet éloignement sans bornes de toutes choses, cette ouverture de gouffre céleste hantée par la dernière solitude des êtres qui apparaissaient tous plus insignifiants les uns que les autres. Elle discerna quelques-uns de ces objets parmi les étoiles et les planètes qui émettaient un rayonnement d'évanescence parcouru par d'autres de ces fantastiques fumées, matrices des rêves, lesquels s'en s'échappaient avant de redescendre sur la terre pour caresser les âmes qu'ils visitaient jusqu'au lever du jour.

Toutes ces choses et celles qui leur sont semblables paraissaient bizarrement ne plus avoir de sens. Les raisons de leur existence s'étaient comme en allées, comme si l'univers refusait tout à coup de reconnaître les lois qui les rattachaient à son esprit. Elle se débattit encore un peu avec cette perte inexplicable, puis se lassa de tout effort. Elle perdit tout, n'ayant plus la force de chercher à comprendre.

Tel était le milieu paradoxal, le  cadre de son inexorable errance ; craignant de tomber à tout moment, de se décrocher, de perdre le peu de raison et de volonté qui lui restaient, mais continuant de flotter sans cesse, déterminée par un premier mouvement dont elle n'avait gardé aucun souvenir et dont elle n'apercevait plus aucune trace. Ignorante au plus haut degré de ce qui l'avait poussée dans cette absence de monde, tout ce qu'elle se trouvait capable de faire dans ce vaste et mélancolique univers consistait à se laisser porter. Impossible de modifier sa trajectoire ou de connaître l'instant où sa suspension prendrait fin, où sa présence serait finalement consommée, et où elle rejoindrait le néant qui l'entoure en s'engouffrant déjà en elle comme à travers la coque d'un navire en perdition l'eau. Elle ne pouvait rien pour contrer les forces supérieures et inconscientes qui s'appuyaient sur elle de tout leur poids.

Au loin, elle aperçut un soleil rouge. Il était titanesque. Sa masse de gaz enflammé grouillait comme une épaisse mer de feu : des remous d'énergie qui remontaient depuis le cœur de l'astre en fusion faisaient ondoyer sa surface. C'était comme s'il luttait pour contenir en lui sa puissance, tandis qu'elle commençait à le dévorer de l'intérieur. Une auréole de lumière vermillon en émanait et le ceignait d'une couronne brûlante qui rayonnait tout autour de lui. Le voilà combustion perpétuelle, activité infatigable, vie quasi éternelle suspendue au milieu de la vacuité ténébreuse de l'espace.

Elle observa sans remuer une de ses gigantesques protubérances qui depuis la surface s'épanouissait dans l'infini.

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