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Chapitre XVIII : Ce qui nous hante

Quatre ans plus tôt, par une nuit noire, derrière le chantier de la cathédrale de Nueva Isabella.

 

La pluie tropicale qui tombait à verse était presque plus chaude que le fond de l’air déjà lourd et moite. L’eau que déversait la dépression tropicale transformait le trou en un bourbier infâme. C’était un torrent continu qui se déversait du ciel bas et noir.

« Pourquoi doit-on creuser de nuit, en catimini et dans cette mierda de bouillasse ?

– Boucle-la et creuse Morales ! De tout façon tu ne sais faire que ça, creuser la tombe d’un autre.  

– Oh toi le Gallois, ne la ramène pas sinon c’est toi que je laisse au fond du trou !

– Et tu vas faire quoi monsieur le vétéran de Córdoba ? Hein ? Rester à ne rien faire ? Comme d’habitude ?

– Ne me reproche pas ce qui s’est passé, c’était il y a plus de trois ans maintenant ! Tu es tout autant coupable que moi pour ce qui est arrivé !

– Cadwr ! Morales ! Ça suffit ! » intervient un troisième homme avec un timbre de baryton.

Les deux hommes obtempèrent face aux ordres de Navarro et reprirent leur ouvrage en silence, tentant sans grande réussite de pelleter sous ce déluge. Au bout d’une dizaine de minute, n'y tenant plus, le premier larron reprit ses récriminations de sa voix profonde de basse.

« Je comprends pas pourquoi on doit revenir en pleine nuit profaner cette vieille fosse commune. A quoi ils pensent les chefs ? A nous faire agir comme des voleurs !?! Et puis elle doit dater du débarquement cette tombe ! On est à deux pas de l’ancienne pyramide.

– Arrête de poser des question, Morales, tu me fatigues, se plaignit le deuxième homme de sa voix nasillarde. Et puis...

– Vous n’allez pas recommencer vous deux ! coupa Navarro.

– Mais…

– Tu vois dans la vie il existe deux types d'individus, ceux qui commandent et ordonnent et ceux qui obéissent et creusent. Toi tu creuses », énonça Navarro d'un ton docte.

Brusquement les pelles frappèrent enfin le contact dur du bois. Les planches des anciens carcans avaient servi de cercueils improvisés. Les ossements étaient là, au milieu des restes de chaînes à moitié rouillées. Enfin le crâne, celui d’un poney. Il y manquait une dent. Le Capitán sera content. 

 

En pleine bataille, dans le brouillard, au pied de la citadelle de la Porte de la Lune.

 

Une bonne pique, voilà l’arme de base du Tercios : une honnête lame d’acier emmanchée sur trois mètres de solide hampe de bois. Dans un duel, une lance seule c’est désavantageux car trop longue et encombrante, passé la première passe d’arme votre adversaire entre dans votre garde et l’allonge devient un handicap. Mais une centaine de camarades à vos côtés, tous munis de la même lance, et cela devient une forêt infranchissable, capable de briser la pire des charges adverses. Aucun adversaire n’a pu réussir jusqu’à présent à faire trembler cette terrible formation.

Enfin, aucun adversaire connu du vieux monde : dragons français, mercenaire écossais des highlands, lansquenets allemands, spahis ottomans, piquiers suisses, hulands hongrois... En ce siècle d’or, le Tercios est le souverain incontesté du champ de bataille européen. Cependant les hommes qui le constituaient, tout fiers et orgueilleux sujet du grand roi d’Espagne qu’ils étaient, ces soldats n’en restaient pas moins des hommes. Ils n’étaient pas prêts à faire face à ça. Les choses qui les chargeaient n’avaient jamais arpenté le vieux monde. 

La horde qu’ils affrontaient se constituait de créatures à peu près humaine, hideuses et blafardes, toutes en muscles, jaugeant dans les deux mètres, caparaçonnées dans d'épaisses armures matelassées et maniant d'imposants et grossiers hachoirs. Le plus effrayant avec cette masse de géants, au-delà de son aspect hideux et compact, avançant en rang serré, c’était son silence. Elle avançait sans un cri ni un mot, épaule contre épaule, insensible à la douleur ou aux pertes dans ses rangs. Les seuls bruits étaient ceux de leur respiration rauque et de leur pas cadencé sur le sol. Ni les arquebusades ni les coups de lances ne leur arrachaient le moindre son, à peine un gémissement.

Ces horreurs étaient sorties du brouillard tels des spectres pour venir directement au contact. La pluie de projectiles qui les accueillit ne les avait même pas ralentis. Les lances empalèrent les premiers mais les suivants enjambèrent leurs compagnons et allèrent de l’avant quitte à les piétiner, sans un regard ni un remord. 

Une fois au contact, ces monstres ne montraient ni finesse ni subtilité, ils se contentaient de grands moulinets avec les imposants doloirs accrochés au bout de leurs bras. Cette façon de faire laissait d’immenses ouvertures dans leur garde mais qu’importe, les espagnols n’étaient pas en état d’en profiter. Malgré la discipline des hispaniques, la formation du Tercios craquait. Les premiers rangs se faisaient hacher menu. Les deuxièmes continuaient d'empaler toujours plus d’ennemis tandis que le centre tirait dans le tas volée sur volée, mais la horde implacable persévérait dans son sillage sanglant, toujours aussi insouciante de ses pertes. Les hommes reculaient, ceux de l’avant tenaient encore mais par la seule force de l’habitude, à l’arrière on hésitait ; déjà les premiers hommes se retournaient. Pour le moment ce n’était qu’une retraite mais la fuite et la débandade n’étaient pas loin. 

 

Cavalant dans la brume, le capitan Albatriso déboucha, lui et sa troupe de garde du corps, sur l’affrontement. Le sang de l’hispanique ne fit qu’un tour. Sainte Marie Joseph ! Ils avaient osé ! Ces païens avaient contrefait la création divine ! Les saintes écritures l'annonçaient : Dieu avait fait l’homme à son image, copier ainsi sa création relevait du pire des blasphèmes. Ce n’est même pas dans le sang qu’il fallait nettoyer cet outrage !

Les ordres de l’officier claquèrent, la vingtaine de cavaliers se déploya en arc de cercle, le sabre au clair. Leur charge balaya les tirailleurs poneys qui restaient, les dispersant aux quatre vents, isolant la colonne de monstres. 

Le capitán Albatriso avança seul face à la horde. Psalmodiant en murmures des incantations, le capitán sourit intérieurement, il n’était pas seul, il ne l’était jamais. L’archange Gabriel lui avait enseigné les mystères divins. Au prix d’un terrible mal de crâne, le conquistador fit appel à ses serviteurs de l'au-delà. Il lui faudrait encore raboter quand tout cela serait fini. C'était là le prix à payer.

Des chuintements sourds et continus se firent entendre. Une légère bise glaciale se mit à souffler, soulevant sans la disperser la brume posée par les pégases. Des soupirs mêlés de murmures languissants bourdonnèrent dans le chaos de la bataille alors que tous les autres sons étaient amoindris, comme étouffés. Au lieu d’en être inquiets, les hommes en noirs montrèrent encore plus d’allant face à ces phénomènes, ils les connaissaient et savaient ce que cela voulait dire : leur maître était en colère et il allait déchainer sa fureur.

Albatriso arriva au contact sur le flanc de la colonne. Les premiers monstres s'effondrèrent presque immédiatement, le corps encore agité de quelques spasmes. A chaque pas du cavalier, c'était tel une faux dans un champ de blé mûr, les épis fauchés se couchaient au sol, les doigts encore crispés sur leur cœur qui avait brusquement cessé de battre. Des ombres fantomatiques dansaient autour, dans une farandole macabre. Les cadavres étaient tout juste tombés qu’ils se décomposent déjà en un amas de chairs pourries, comme si des semaines voire des mois de décrépitudes les rattrapaient en un instant. Pour le simple soldat espagnol du Tercios, il ne savait s’il devait chanter au miracle ou hurler au maléfice satanique. Les hommes en noir décidèrent pour lui.

"Hosanna ! Hosanna au plus haut des cieux ! hurlèrent les hommes de l’escorte. Les trompettes de Jéricho soufflent ! Hosanna !" Ce cri de ralliement fut rapidement repris par tout le régiment.

 

Dathcino ne comprenait pas ce qui lui arrivait, son corps ne lui répondait plus. Une présence imposante tentait de le comprimer, de le réduire à néant dans sa propre psyché, c’était si imposant, si dominateur. L’ancien poney terrestre avait souffert, il avait été torturé et malmené, il avait subi une métamorphose qui l’avait laissé dans ce corps inconnu mais c’était malgré tout le sien de corps, il lui répondait. De façon instinctive, Dathcino en avait compris le fonctionnement, il se l'était approprié. Il n’avait pas eu à se forcer pour s'en servir, tout lui était venu naturellement.

Il n’était pas un de ces pauvres hères qui venaient de subir une transformation douloureuse les laissant dans une monstruosité étrangère qui ne réagissait à aucun stimulus nerveux. Il n’était pas un esprit brisé, ayant régressé à l’état d’une masse d'instinct primaire et désorganisé. Il avait une conscience, des souvenirs, une notion de soi, toutes ces choses auxquelles s’accrocher dans sa lutte que les autres n'avaient pas la chance d’avoir. 

L’entité qui cherchait à avoir le contrôle était déroutée, déconcertée par cette résistance imprévue. Ce n’était pas habituel. Déjà son véhicule d'entrée était faible, amoindri. Elle avait dû utiliser beaucoup d’énergie pour le remodeler afin de pouvoir pénétrer l’hôte. Il fallait que le sang coule, même un tout petit peu. Il fallait que ce soit au moins symbolique. Sculpter la matière est presque impossible, heureusement l’or et l’argent restaient des métaux très conducteurs. Ce devait sans doute être un défaut de fabrication, cela arrive parfois, des colliers sont mal faits, les crochets ne sont pas assez pointus ou le fermoir est mal usiné. Sitôt dans la place l'entité aurait dû trouver une âme en perdition, facile à briser et à assimiler. Prendre sa place et consumer lentement ce corps d’emprunt devait être une formalité. 

Trouver une telle résistance avait été une surprise désagréable. C’était comme si chaque cellule de ce corps irradiait d’une énergie qui lui était néfaste. Trop de lumière, trop d'espoir. Pourtant en principe ces corps sont faits pour eux, enrichis de dysharmonie et presque à l’état de coquille vide. Là c’était comme diriger une mule batée, à force de coup de cravache et de cri elle avance mais à reculons et sans aucune coopération, tanguant de droite à gauche et cherchant à désarçonner son cavalier à la moindre occasion. De l'extérieur il n’en paraissait rien mais pour ceux qui savent voir c’était évident. L'entité était en colère, elle était la risée de ses sœurs. Elle était totalement concentrée sur son combat intérieur, à traquer ce misérable cloporte qui n’avait pas encore compris qu’il était de l’histoire ancienne, qu’elle ne vit pas arriver le spectre. Elle n’eut pas le temps de saboter un corps qu’elle ne contrôlait pas entièrement. Elle fut cueillie et repoussée vers les limbes du pays des ombres. 

Dathcino reprit brusquement le contrôle. Il poussa un profond soupir de soulagement, provoquant un halo de buée dans l’atmosphère glacée qui l’entourait. Le froid était vivifiant. Avec la reprise de contrôle revenait également les perceptions de ses sens : il était au milieu d’un charnier. Les combats étaient en train de mourir au loin. A une douzaine de mètre de lui, un cavalier, un Espagnol, avançait sans le regarder. Des silhouettes transparentes et spectrales tournoyaient autour de lui. Malgré leur aspect blafard on devinait des poneys : terrestres, licornes et pégases, les trois tribus étaient réunies parmi les fantômes présents. Ils semblaient obéir à l’humain. Par sa simple présence cet envahisseur avait quelque chose d’effrayant. Il était brulé et défiguré.

Dathcino se détourna à moitié, et là, surpris, il découvrit à deux pas de lui un de ces spectres, tout aussi étonné que lui. L’ectoplasme était bien différent des autres. Il contemplait, l’air interdit, ses propres sabots. Il n'avait à présent plus grand chose à voir avec ses semblables qui continuaient à tournoyer : eux n'était pas plus qu'une vague silhouette cadavérique et indécise enveloppée de hardes, il était un vraie personne, avec des contours à peu près stables et un visage clairement définissable. Il demeurait cependant gris, éthéré et évanescent, comme légèrement transparent. C'était un étalon terrestre avec une barbe de trois jours, la mèche revenue en arrière, il était même vêtu d’un chemisier lui couvrait le torse, les manches retroussées. Sa marque de beauté était un crâne avec une des orbites pleines. Le spectre dévisagea Dathcino, surprise qu'il ait croisé son regard. Cet humain pouvait le voir. Derrière le duo, le conquistador se retourna et darda dans leur direction son regard empli de haine. Sans se concerter, les deux anciens étalons firent ce qu’ils savaient faire de mieux : fuir leur problème.

 

Note de l'auteur

Un bon point à qui m'identifie le poney qui nous revient en tant que fantôme.

Le tercios est une formation mixte qu’ont développé et perfectionné les Espagnols entre le XV et XVIIème siècle. Elle mêle arme de tir et arme d’hast. Arbalétriers et arquebusiers au centre tiraillent sur tout ce qui se rapproche tandis que les piquiers tiennent à distance les fâcheux. Des rodeleros, fantassins dotés d’un grand bouclier rond et d’une solide épée complètent le tableau, ils se glissent sous les piques et vont chercher les jarets adverses. Le carré espagnol a outrageusement dominé les champs de bataille d’Europe de l’Ouest pendant près d’un siècle. Grosso modo des guerres d’Italie menées par Charles Quint à la fin de la guerre de trente ans. 

Contrairement à beaucoup d’autres unités de son temps, c'était une unité permanente : elle n’était pas dissoute en période de paix mais restait mobilisée. Cela permettait une plus grande expérience des troupes qui pouvaient s’entraîner entre deux guerres et la conservation des cadres. 

Ce n’était pas non plus des mercenaires qui se battaient pour de l’argent comme une bonne partie des armées de l’époque mais des sujets appelés à servir leur suzerain. Ce n’est pas encore les armées d'appelés des périodes révolutionnaires mais ces soldats étaient originaires de la même province, voire du même village. Ils étaient fiers d’être espagnols et avaient un sentiment d'appartenance au même corps. Ils avaient une forme de fierté et de nationalisme. Les sous-officiers étaient des hobereaux de province désargentés qui avaient une longue tradition militaire héritée de la reconquista, les fameux hidalgos. Bref c’était des durs qui même à un contre dix faisaient face.

Tous ces éléments expliquent pour partie la qualité de discipline de cette formation. Son pendant était qu’elle était horriblement chère à entretenir, tant que l’or coulait à flot des Amériques ça allait mais quand l’argent vint à manquer on diminua la qualité des cadres à partir de là ce fut la descente infernale. 

Je fais ici un bel anachronisme : d’un le tercios est un peu plus tardif que la période des conquistadors et de deux il n’y eut jamais de tercios dans le nouveau monde, ces soldats n’ont combattu qu’en Europe et un peu en Afrique du Nord. Mais je voulais mettre en scène une vraie bataille rangée du XVIème et quoi de mieux que cette unité emblématique du siècle d’or espagnol.  

Merci d’avoir lu cette longue note explicative. Si vous avez des questions sur le contexte n’hésitez pas !

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