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Chapitre XVII : Au cœur de la nuit, l'onde d'espoir

Campement des Espagnols non loin d'une ruine, au début d’une attaque zèbre.

 

Les Roronaques sont une nation de zèbres semi-nomades : ils s’établissent pendant deux ou trois ans quelque part afin d'exploiter au mieux les maigres ressources offertes par la jungle avant de repartir et de déplacer leur village un peu plus loin quand tout est épuisé. Dans la moiteur de la forêt équatoriale les clairières naturelles n’existent pas. Il faut la main de l’homme ou ici le sabot d’une conscience pour les créer, et surtout les entretenir sinon en quelques décennies à peine elles disparaissent à nouveau, avalées par la luxuriance. Les Roronaques tournent ainsi à travers leur vaste territoire, usant toujours des mêmes emplacements, faisant une boucle entre leurs différents sites en une vingtaine d'années. Ce peuple maîtrise parfaitement la sylviculture, pour le reste il se contente de simples cultures sur brûlis, complétées par la chasse et la cueillette.  

Les imposantes ruines de pierre qui occupaient le centre de la clairière n'étaient pas dues aux Roronaques mais à d'autres peuplades plus anciennes. Les maisons des zèbres n'étaient que de simples cabanes de bois faciles à monter puis démonter. Les vestiges antiques avaient été avalés par la jungle depuis bien longtemps. Avant que les Espagnols ne les dégagent, ils étaient complètement intégrés au paysage. Tout le contraire de l'espèce de verrue qui s’y adossait. Le campement des européens avait la forme d’un quadrilatère vaguement carré d’une soixantaine de mètres de côté. Il prenait appuis pour l’une de ses faces sur ces ruines faites de gravats et de pierres de taille. Les trois autres côtés étaient constitués d’une enceinte sommaire faite de pieux de bois doublée d'un fossé peu profond. Les taillis et autres végétations courtes avaient été coupées à l’arrivée des envahisseurs dans les abords immédiats du camp, mais depuis les trois semaines de leur présence ici des herbes hautes avaient à nouveau colonisé l'endroit : l’enfer vert reprenait déjà ses droits. Pire, le reste des environs n’avait presque pas été débroussaillé, laissant le reste de la clairière et ses abords noyés dans un dense couvert végétal. L’essentiel des efforts des conquistadors avait plutôt été tourné vers les vieilles pierres afin de les dégager de leur gangue de lianes et de racines. 

 

« ¡ Atención ! On nous attaque ! hurla une sentinelle dans le lointain

– Et mer.. mince ! C’est forcément maintenant qu’ils se décident de se pointer les zébrés, pesta Morales. Bon on n’a plus le temps de finasser. Pedro, je te fais confiance pour te faufiler dans le camp sans te faire remarquer. Tu prends le canasson avec toi et vous filez à l’infirmerie vous occupez de Sanchez.

– Et toi, que vas-tu faire ? » demanda Hitatsu avec une réelle pointe d’inquiétude dans la voix. 

Le vétéran soupira, il n’en n'était plus à reprendre le pégase sur le tutoiement.

« Je vais tâcher de mettre la main sur Esteban et Tao avant que ces deux gosses ne se fassent tuer. Rendez-vous derrière la ruine dans une demi-heure maximum. Passé ce délai, si je ne suis pas revenu c’est que je suis mort alors ne m’attendez plus et filez…

– Cela n’arrivera pas, affirma le pégase d’un ton péremptoire.

– Oui on s’en sortira tous, même Sanchez », ajouta Pedro plein d'enthousiasme.

Morales était juste fatigué de devoir détromper la jeunesse. Leurs espoirs étaient si minces, mais n’est-ce pas ça qui fait vivre non ? L’espoir. Le vétéran se contenta de soupirer et de se lever. Il était si las... Comme disait Navarro, le cynisme c’est la victoire de l’expérience sur l'espérance, l’optimisme c’est l’inverse.

 

La pénombre était tombée sur la scène comme un cheval au galop. Comme toujours dans ce monde étrange, la Lune s’était levée sitôt le Soleil couché mais l’astre nocturne avait décidé de rester masqué pour ce soir, c’est donc dans une nuit d’encre que les rebelles se lançaient à l’assaut du camp hispanique. Les coups de feu claquaient de façon erratique alors que la cloche d’alarme tintait avec acharnement, comme si son carillon pouvait repousser la curée. 

Dans le sous-bois déjà plongé dans l’obscurité, Esteban n’en menait pas large, pourtant il n’était pas un pleutre. Il aurait pu fuir vers le fort mais Tao était encore derrière, alors il était resté avec lui pour faire face, comme sait le faire un vrai hidalgo. Il ne laisserait pas un camarade à l’ennemi, même si celui-ci n’était pas un bon hispanique mais un vulgaire indien, un esclave. C’était son ami. 

Son sabre logé au creux de la main rassurait à moitié le jeune garçon. L’arme lui glissait des doigts, il n’arrivait pas à assurer sa prise sur la garde, comme si elle était trop grande pour lui. Pourtant cette lame avait été choisie avec soin avec Morales à l'armurerie de Nueva Isabella quelques semaines plus tôt. C’était même la première chose que le vétéran ait faite pour Esteban lorsqu'ils s’étaient rencontrés : lui choisir une arme qui lui convienne au mieux. Son collègue Garcia s’était même étonné de la soudaine générosité du vieux soldat, il s’était justifié par un : “Si je dois jouer la nounou, autant le faire avec un poupon qui ait un vrai hochet”. Depuis, Esteban avait eu l'occasion de s'entraîner avec. Morales lui avait même montré une ou deux bottes de sa connaissance. Le sabre lui avait paru facile de prise en main et équilibré, là il lui semblait lourd et disproportionné. Comme tout le reste d'ailleurs, tout semblait plus grand et plus menaçant.

Ton premier vrai combat sera toujours mille fois plus intimidant que tous tes entraînements” Encore un autre conseil, mais cette fois-ci il provenait de feu le sage Mendoza. 

Mendoza… Si les maladies et les poisons des zèbres ne l’avaient pas emporté, peut-être aurait-il été un bon mentor pour Esteban, sans doute moins cynique et plus compatissant que le rugueux Morales. 

« Esteban, tu peux me tenir le sac, il faut encore que je règle ma ceinture, demanda Tao en émergeant de la végétation à quelques pas de lui.

– Moins fort Tao ! couina le jeune hidalgo sur les nerfs. Ils sont tout près. »

Dans l’obscurité de la jungle, le jeune indien réajusta l’attache de sa tenue, un simple vêtement de chanvre d’esclave. Le garçon nageait presque dedans tant la tunique était trop grande pour lui. Les imposants moignons couverts de corne qui avaient remplacé ses doigts avait un peu de mal à refaire le nœud. Soudain, les oreilles au sommet de son crâne pivotèrent, ses larges yeux noirs s'écarquillèrent comme des soucoupes. « Là », hurla-t-il.

Esteban eut à peine le temps de se retourner pour bloquer un coup de macuahuitl, l’épée des sauvages. C’était un simple morceau de bois en forme de batte de cricket, plat et large d’un côté, avec une longue poignée amincie de l’autre. Sculptée dans du bois dur, l’arme était décorée de motifs complexes. Le côté plat de la lame en bois servait à l’origine à porter des coups non mortels. Les équestres étaient connus pour prendre des prisonniers vivants dans le cadre de leur guerre des papillons, des sortes de jeux datant d’avant l'arrivée des Espagnols. Depuis, ces jeux étaient devenus beaucoup moins ludiques et bien plus sanglants. Pour rendre le macuahuitl bien plus féroce, il lui avait été adjoint des morceaux d’obsidienne aiguisés comme des lames de rasoir, qui étaient placés dans une rainure le long de ses bords et fixés avec du bitume.

L’attaquant était un guerrier zèbre. Ses peintures de guerre masquaient complètement ses rayures. En dehors de quelques bijoux en or et de ses colifichets porte bonheur le sauvage ne portait rien d’autre. Ses yeux gris pulsaient d’une haine froide et contenue. Il poussa un hululement de guerre et repartit à l’assaut. 

Esteban préféra esquiver cette nouvelle attaque. Son adversaire lui paraissait un géant alors que son dos le démangeait de plus en plus.

« Meurs, pourriture d’envahisseur, grogna l’équidé alors que les lames s'entrechoquaient. Poney ou humains, vous ne valez pas mieux.

– C’est toi qui ira chauffer la place en enfer, hongre joufflu ! » hurla Esteban pour se donner du courage.

C’était une des astuces de Morales : “en combat ne te pose pas de question. Ignore ton adversaire si tu ne piges pas ce qu’il te bite. Mais si tu le comprends, balance-lui la première insulte qui te vient sur lui ou sa famille et ne répond pas à ses propres provocations. Avec de la chance ce sera un sanguin qui va s'énerver et perdre toute mesure.” De la chance là de suite Esteban en aurait bien besoin. Au moins il occupait le guerrier ce qui devrait laisser à Tao l'opportunité de fuir.

Le zèbre s’était figé une fraction de seconde. Ce n’était pas tant l’injure qui le surprenait que le fait que le conquistador soit compréhensible. Ces barbares s’étaient toujours exprimés en un sabir guttural et inharmonieux au possible, incompréhensible de tous ou presque. 

Ce moment d’hésitation suffit à Esteban pour contre-attaquer. Cependant la prise sur sa lame était de plus en plus mal assurée et au moment de l'estocade, l'arme lui échappa presque de ce qui lui restait de mains. Son adversaire ne récolta qu’une simple estafilade de sa bévue. 

L’équidé saisit son macuahuitl à pleine dent, réarmant un coup dévastateur. Le jeune garçon voulut reculer, rompre la mesure (1), mais hélas il trébucha et bascula en arrière. Sa chaussure ne tenait même plus à ce qui avait été son pied. Le zèbre brandit son arme mais avant qu’il ne l'abatte un boulet vivant vint à son tour le déséquilibrer. Un poulain l'avait percuté sur son flanc.

« Ne touche pas à mon ami ! hurla Tao, son ton, bien que plus haut de quelques octaves, était clairement celui du jeune indien.

– Espèce de sales petites vermines, beugla le guerrier en se redressant. Je vais vous… 

– Cacao-Daï ! Ça suffit », intima une nouvelle voix. 

Comme par enchantement le zèbre se figea dans son geste avant de se tourner vers le fond des bois pour répondre.

« Mais, Ramon, pourquoi devrait-on les épargner ?

– Pour les mêmes raisons que vous m’avez épargné à mon arrivée chez vous, lui répondit le mystérieux intervenant. –Tao tiqua, cet individu, il avait l’accent andalous–

– Mais ce sont des envahisseurs ! Et même si ce sont des Syyanastes en devenir, ça ne vaut pas mieux que les humains.

– Non, pas ceux-là, regarde mieux leur couleur… Elles sont vives et éclatantes, ils ne sont pas comme les autres, l’harmonie les habite. »

Le zèbre grogna, mélange étrange de frustration et d'acquiescement, avant de repartir vers les ténèbres de la jungle rejoindre son mystérieux compagnon, plantant là les deux anciens jeunes garçons. 

 

Cet assaut des zèbres, Morales n'avait fait que le prophétiser depuis leur arrivée ici. Comme le vétéran l’avait prédit, l’attaque se divisait en deux. Tout d’abord il y eut un premier assaut fait de tirs de harcèlement sur la porte principale, mais ce n’était qu’un raid de diversion, une feinte. Malgré les mises en garde que le vétéran avait prodiguées ces quinze derniers jours, le sergent Rodriguez tomba dans le panneau et envoya tout son monde aux portes, ne gardant aucune réserve. La deuxième vague, la principale, vint du côté des écuries. Il était facile de prévoir que les zèbres viendraient par là. Il n’y avait qu’un seul mirador pour toute cette façade de la palissade, c’était bien peu. Les trois pauvres gardes posés là en faction furent balayés. 

Les équidés s'introduisaient déjà dans l’enceinte telle une horde de fourmis, mais ça ce n’était plus son combat. Pourtant, malgré les traîtrises d’Alvarez, c’étaient ses frères d’armes espagnols qui allaient mourir ici. Le vieux soldat dégaina sa rapière et, résigné, il poussa un hurlement de défi avant d’avancer vers les équidés d’un pas décidé. Il allait montrer à ces canassons mal débourrés comment se bat un vrai hispanique. 

Le premier équidé se jeta en avant, le macuahuitl serré à pleine dent. Emporté par son galop, le zèbre s’empala sur la lame du conquistador. Tel un toréador dansant avec un taureau, Morales glissa sur le flanc de son fougueux adversaire, utilisant ce corps comme rempart face à un deuxième ennemi. D’un geste fluide il sortit de sa manche son couteau et le planta avec la main gauche entre les omoplates de son bouclier vivant, histoire de l’achever. Profitant de sa taille et de son allonge supérieure, l’humain enchaîna sur le zèbre encore debout un bref coup de taille (2) avec une profonde fente (3). La gorge tranchée et le poumon perforé, le pauvre quadrupède ne comprit jamais ce qui lui était arrivé. Mais d’autres assaillants arrivaient déjà, il fallait retraiter. D’un geste rapide Morales récupéra son arme secondaire du corps maintenant sans vie pour aussitôt l'envoyer voler vers les nouveaux attaquants qui dévalaient de la palissade. Le coup n’était pas parfait : la dague érafla l’arcade sourcilière du premier d’entre eux. Cela suffit à briser sa charge et à gêner tous les autres derrière. 

Morales profita de ce répit pour reculer en pas chassés, ne quittant jamais la masse d’adversaire des yeux. Dans le même temps il se défit de sa chemise qu’il enroula rapidement autour de son avant-bras gauche, dévoilant un torse velu, couvert d’un épais duvet blanc. Ce n’était pas pour rien que tout le régiment le surnommait le vieux blanchi, contrairement à d'autres il n’était pas près de se colorer, lui. 

Plusieurs projectiles fusèrent dans sa direction mais sa position de profil réduisait la cible possible. Usant de sa senestre (4) à présent couverte de tissu, l’espagnol dévia le tir le plus précis. Deux zèbres s’avancèrent plus prudemment, une lance calée sous le sabot, un troisième suivait juste derrière. Morales sortit un deuxième couteau de sa botte. Ses options commençaient dangereusement à se réduire. Après une feinte sur sa gauche, il frappa d’estoc (5) l’attaquant de droite, lui transperçant la trachée. Il dévia pour partie la contrattaque du deuxième avec son bras gauche. Malgré le couteau et la chemise, le vétéran y récolta une large balafre. En grimaçant sous la douleur il se dit qu’il valait mieux une blessure à l’épaule qu’au torse voir au bas ventre. Une plaie aux tripes et c’est la certitude d’une mort lente et douloureuse. D’un rapide battement (6), le duelliste reprit sa garde. Les équestres redoublèrent d’effort. A deux contre un ils avaient l’avantage et toujours plus de ces sales animaux parlants passaient les murailles. Heureusement Morales pouvait compter sur sa taille, cependant les lances de ses adversaires compensaient pour partie cet avantage. Il n’eut d’autre choix que de céder du terrain, reculant à chaque assaut.

Brusquement le duelliste battit la mesure (7), enchaînant de larges moulinets rapides avant de se jeter brutalement en avant, lâchant son couteau pour saisir à pleine main l’une des lances et rentrer complètement dans la garde (8) des zèbres, ce qui prit complètement ses adversaires à contrepied. Les équidés, surpris, étaient à présent gênés par les longs manches de leurs armes.  Morales en larda un de coups mais toujours plus de roronaques arrivaient…

Heureusement des renforts alliés rappliquaient enfin. Gracia, armé de sa fidèle hallebarde, fut le premier. D'autres suivaient.

« ¡ Vamos, adelante ! hurla le gros soldat. 

– Pas trop tôt, j’ai failli attendre, ironisa le vétéran. T’as signé dans la cavalerie depuis la dernière fois ? »

Les zèbres, rapidement débordés, étaient repoussé, les deux conquistadors avaient quelques instants avant que leurs assaillants ne se regroupent et ne repartent à l’attaque

« Désolé, le commandant Alvarez donne priorité à la protection du centre. »

Morales grimaça et grogna autant de surprise que de dégoût.

« Mais t’es blessé !?! s'inquiéta aussitôt Garcia qui y entendait lui de la douleur. 

– Je décroche, j’ai déjà perdu trop de temps ici. En plus j'ai besoin de me faire recoudre, coassa le blanchi.

– J’espère que ce n’est pas empoisonné ! s'inquiéta son compagnon d’arme.

– Cela m'étonnerait, en général il n’y a que leurs flèches et les dards de leur sarbacane que ces chiens empoisonnent. Mais mieux vaut être sûr. Vous allez pouvoir gérer ? 

– T’en fais pas compañero. ¡ No pasarán ! »

 

La fumée des arquebusades (9) s’épaississait à chaque salve. Les claquements des coups feux, conjugués au tocsin et aux divers cris du champ de bataille créaient un vacarme monstre. Dans ce chaos sans nom, Pedro n’eut aucun mal à se faufiler jusqu’à l’arrière de la tente de l’infirmerie. 

Celui qui servait de chirurgien-médecin était déjà débordé. Les malades n’étaient même plus sur des lits de camps, il n’y en avait plus assez, mais une simple bâche posée à même le sol. Ces anciens locataires avaient été repoussés vers le fond afin de faire de la place aux trop nombreux nouveaux arrivants. Certains avaient encore la force de délirer mais la plupart étaient juste là inconscient. Sancho était là, parmi eux, le corps moite de sueur et la respiration irrégulière et sifflante, son souffle était la seule différence avec son voisin, passé depuis peu à l’état de cadavre. Pedro avait eu du mal à reconnaître son ami tant il était à présent maigre, au point qu’on lui voyait les côtes saillir sous les maigres hardes qui lui restaient ; lui qui était si rond limite joufflu avec son air bonhomme et débonnaire.

Hitatsu n’en menait pas large. En chemin il avait dû enjamber au moins un corps, les projectiles avaient sifflés non loin de lui et l’odeur de sang et de tripe était partout. Le poney avait déjà été confronté à la mort, et régulièrement même. Mais faire face à une épidémie qui frappe indistinctement et sournoisement ce n’est pas la même chose que de se retrouver sur un champ de bataille. Des souvenirs de la tuerie de la plage sous la falaise lui revenaient. Toute cette violence l’affectait davantage qu’il y a quelques jours.

« C’est lui ! C’est Sancho, chuchota Pédro avec entrain, tirant le pégase de sa rêverie. Tu vas pouvoir le soigner alors ?

– Oui, oui... »

Hitatsu hésitait, il s’était peut-être un peu avancé. Jusqu'à présent il y était allé au culot. Il avait bien quelques notions de premier secours mais le cas devant lui dépassait de loin ses maigres capacités. La dernière fois, sur la falaise, il avait agi par instinct, il n'avait même pas compris ce qu’il faisait, pour tout dire il ne s’en n’était même pas rendu compte sur le coup. Face à l’autre humain ronchon, ce Morales, il avait peut-être un peu fait son Dathcino en affirmant de façon péremptoire pouvoir soigner n’importe quoi. Pour le contre sort il n'avait pas tout inventé mais presque. Là le pauvre Hitatsu ne savait plus quoi faire, avec cet humain si enthousiaste juste à côté... Qu’est qui lui avait pris de sortir un truc pareil… Cela aurait bien été une idée à Dathcino ça… Mais oui ! Bien sûr, faisons du Dathcino jusqu’au bout ! Plus c’est gros, mieux ça passe. Dans la pénombre du fond de la tente d’infirmerie le pégase esquissa un sourire. 

« En fait, ce n’est pas moi qui vais soigner Sancho, mais ça va être toi, Pedro.

– Hein ! Mais je n’ai aucun pouvoir moi ! se défendit le pauvre catalan.

– Mais si tu en as. Tu as le pouvoir d’y croire. S’il y en a un qui croit en la possibilité que Sancho guérisse, c’est toi. Et la magie de l’amitié ça ne marche que si l’on y croit.

– T’es sûr ?

– Bien sûr que j’en suis sûr ! Je vais refaire ses pansements et toi tu vas prendre cette sacoche remplie de fétiches porte bonheur et tu vas le comprimer sur son torse, près du cœur. »

Pedro hocha la tête pour acquiescer. Hitatsu était plus ou moins dans l’improvisation totale. Il n’avait aucune idée de ce qu’il faisait, alors il se raccrocha au peu qu’il connaissait. Et les premiers soins, il savait faire. Cela ne pouvait pas être si grave que ça non ? 

Les pansements du pauvre Sancho n’étaient ni faits ni à faire. Son bras droit était gonflé et violacé. Le pus et les humeurs malignes suintaient des plaies. Le pégase attrapa une éponge et un bol d’eau qui traînaient non loin, mais c’était comme nettoyer les écuries d’Augias. Sancho se mit à palpiter, sa respiration se fit encore plus faible et sifflante. De maigres gémissements se glissaient hors de sa mâchoire. Tout son être était si tétanisé et tendu que ce qui était encore le plus bruyant c’était ses dents qui grinçaient de façon sinistre.

« Il va bien ? Est-ce que ça marche ? s'enquit Pedro.

– Oui, oui, répondit Hitatsu bien trop concentré sur ses soins.

– Il va mourir ? 

– Oui, oui, répéta le poney.

– Il va MOURIR ! commença à paniquer le catalan.

– Hum ? Quoi ? 

– IL VA MOURIR ! FAIS QUELQUE CHOSE ! hurla Pedro au comble de l'affolement.

– Non, non, il ne va pas mourir ! Et d’abord tiens la sacoche contre son cœur. Ne la lâche surtout pas ! ordonna le pégase.

– Je ne la lâche pas ! Je la lâche pas. Mais il tremble de partout !

– Hum… Pense à … Pense à tous les moments agréables et heureux que vous avez vécus ensemble, lui et toi. Rappelle-toi tous les instants de rire et de complicité que vous avez partagés. Remémore-toi aussi les passages de pleurs et de tristesse que vous avez dû surmonter en commun… »

Y a-t-il comme l’affirment les humains quelque part un dieu sévère, sage, juste et omnipotent qui veille sur les siens ou bien était-ce juste le destin impérieux, aveugle et inéluctable qui s’était mise en branle ou était-ce encore la chance chaotique, inconstante, capricieuse et malicieuse ? Voir un subtil mélange des trois ? Toujours est-il qu’il se passa quelque chose alors qu’Hitatsu déclamait sa tirade :

La sacoche se mit à luire d’un kaléidoscope de couleur, toute les nuances de l’arc en ciel y passaient : jaune, rose, bleu, orange, violet... ça pétaradait de partout. Les blessures de Sancho se mirent à luire dans les mêmes teintes psychédéliques puis ça s’étendit à tout son corps. Plus inquiétant encore, Pedro s’était lui aussi illuminé, c’était d’abord parti de la main posée sur le cœur de son ami puis cela avait remonté tout son bras avant d’affecter tout le corps. Mais cela n’avait pas l’air d’inquiéter Pedro, il ne s’en rendait même pas compte, il gardait les yeux mis clos, concentré sur ses souvenirs.

Hitatsu vit sous ses yeux la métamorphose du duo, ce n’était pas lent et progressif comme ce qu’il avait pu voir sur la falaise, non là ce fut presque instantané. C’était comme passer une figurine de cire au four, ça fond en une masse informe multicolore le temps d’un clignement d'œil et quand tu rouvres les yeux tu as face à toi deux poneys. Deux terrestres adultes. Ils nageaient dans leurs anciennes guenilles d’humains. Celui qui était couché sur la bâche devait être Sancho. Il avait à nouveau un aspect rond et enveloppé, sa couleur de robe était un jaune citron tirant presque vers l'orange pour un crin rouge vif, digne des plus éclatants coquelicot. Celui qui était debout, le sabot encore posé sur la poitrine de son ami devait être Pedro. Il était comparativement plus grand et dégingandé, plus terne aussi. Son corps était dans une teinte de maronnasse un peu falot alors qu'à l’inverse sa crinière était d’un bleu indigo, presque vert bouteille dont l’éclat satiné contrastait avec l’aspect terne du reste. Impossible de dire pour sa queue, elle se perdait dans le reste de ses vêtements.

« Qu’est… qu’est qu’est-ce qui... qui c’est pa...pa... passé, bégaya celui qui était allongé. 

– Sancho ? Ho sancho ?!? C’est bien toi !?! – La voix bien que plus nasillard était bien celle de Pedro – Ho je suis si content ! Tu ne peux pas savoir !

– Hum, les gars, hasarda Hitatsu.

– Pe… Pe … Pedro c’est bi… bien… bien toi ? Je su...su...suis mort ?

– Ho si tu savais, répondit son ami en l'étreignant.

– Les gars... insista Hitatsu en montrant du sabot l'entrée de la tente où le spectacle son et lumière n’était pas passé inaperçu.

– Des bêtes du diable ! grommela un des infirmiers.

– Ils doivent être de mèche avec les zèbres, renchérit un blessé léger.

– Les monstres ! Ils s’en prennent à nos malades, ajouta le chirurgien en empoignant un sabre.

– Qu’est qu’on fait maintenant ? s’inquiéta Pedro.

– On applique la méthode Dathcino jusqu’au bout, répondit Hitatsu en faisant trois pas en arrière.

– C’est… c’est à… à… à… dire ? demanda Sancho.

– S’enfuir en courant ! »

 

Note de l'auteur

Merci à Atleis pour ses encouragements et sa betalecture.

Voici à quoi ressemble un Macuahuitl :

https://en.wikipedia.org/wiki/Macuahuitl#/media/File:Ceremonial_Macuahuitl.jpgoici

 

Pour Pedro et Sancho j’ai repris les couleurs de leur vêtement afin de leur donner leur teinte de pelage en tant que poney. Pour rappel voici une illustration du duo :

https://i.pinimg.com/originals/86/bd/79/86bd7967687f3ee1e2e6bfe5e78c3cfa.gif

Je garde Tao et Esteban pour un chapitre suivant. 

 

Pour le combat de Morales j’ai repris des éléments de l’escrime italienne du XVIème du combat à la rapière et dague avec lancé de couteau, utilisation de la cape et saisi de la lame à la main gauche. Ces techniques de combat sont légèrement postérieures à la période des conquistadors mais qu’importe. On m’a fait remonter que le vocabulaire est peut-être un poil trop pointu à ce sujet, j’ai donc ajouté quelques notes explicatives. Je ne suis moi-même pas un spécialiste, je me contente de reprendre ce que j’ai trouvé au grès de mes lectures. Attention j’utilise ici des expressions propres à l’escrime ancienne telles qu'expliquées dans un ouvrage de vulgarisation. S’il se trouve un vrai escrimeur parmi vous je m’excuse d’avance, le vocabulaire employé n’est donc pas exactement celui lié au sport actuel. 

J’espère que malgré tout cette scène d’action vous a paru vivante et bien chorégraphiée.

 

1 En escrime, rompre la mesure c’est le fait de reculer suffisamment pour que votre adversaire ne puisse plus directement vous menacer

2 En escrime, frapper de taille est un terme ancien désignant un coup porté avec le tranchant de l’arme, pour taillader/découper sa cible.

3 En escrime, se fendre c’est se jeter en avant pour transpercer son adversaire

4 Sénestre est un terme vieilli pour dire la mauvaise main, donc la gauche, ça a donné sinistre.

5 En escrime, estoc est un terme ancien désignant un coup porté avec la pointe de l’arme, pour transpercer sa cible

6 En escrime, le battement c’est l’action de frapper sur la lame de l'adversaire avec sa propre lame, en général pour la dévier

7 En escrime, battre la mesure c’est changer brusquement de vitesse et de rythme d’attaque.

8 En escrime, rentrer dans la garde c’est s'approcher tellement près que d’un adversaire qu’il ne peut plus utiliser son arme.

9 L’arquebusade c’est le fait de tirer à l’arquebuse.

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