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Chapitre XIX : Frère d'arme

Campement des Espagnols non loin d'une ruine, au cœur d’une attaque zèbre.

 

Morales se mordilla les lèvres. Lui qui se dirigeait vers l’infirmerie pour se faire recoudre son estafilade au bras, il venait de voir passer à travers le camp trois poneys bien pressés. Deux cavalaient et le troisième allait à tire d'ailes. Venait juste derrière une horde d’Espagnols mêlant soignants et soignés, tous armés. La horde promettait aux gémonies le trio de fuyards. 

Le vétéran soupira intérieurement. Autant pour la discrétion. Trois poneys c’était un de trop… Décidément ces gosses étaient incapables de suivre un plan simple. C’était à lui d’intervenir, encore. Le galicien se mit au travers des poursuivants, coupant leur course. 

« ¡ Hola ! Mis queridos camaradas ¿ Qué se pasa ? 

– ¡ Morales ! N’as-tu pas vu passer ces trois poneys ! hurla un premier émeutier.

– Ces fils de chien se sont infiltrés jusque dans notre infirmerie, rajouta un deuxième.

– Oui ! On les a vu roder autour de nos blessés, nul doute qu'ils étaient là pour leur faire quelque sorcellerie, renchérit un troisième.

– Hum, en effet je les ai vu passer, concéda le vieux soldat.

– Mais alors pourquoi n’as-tu rien fait ?

– D’un je suis déjà blessé, c’est pourquoi je venais vers vous, commença à se justifier le blanchi en affichant son bras meurtri. De deux, ça ne vous a-t-il pas semblé un peu louche que trois équestres s'infiltrent dans notre camp au milieu d’une attaque et fuient le combat au lieu de nous courir sus alors que tous les autres équidés du coin s’enhardissent à nous attaquer de toutes parts ?

– He… 

– Et bien… 

– En fait… 

– Voyez, ils se sont enfuis vers les ruines, reprit Morales. Si vous voulez mon avis, ces rusées vipères nous tendent un piège. 

– Un piège ?

– Oui, ils doivent nous préparer une embuscade. Ils veulent qu’on les suive, que l’on dégarnisse nos autres fronts pour mieux nous déborder. 

– Ah les sales bêtes ! s'exclama un des émeutiers.

– Les monstres vicieux ! ajouta un autre.

– Retournez à vos tâches compañeros, je vais m’en occuper. J’irai affronter ces créatures du diable. Non, non, ne me suivez pas, je dois y aller seul. Nous ne pouvons pas nous permettre de distraire encore plus de combattants de leurs autres tâches. »

Le galicien se retint de ne pas rire sous cape. Son attitude était tellement outrancière que l’on aurait dit un de ces comédiens italiens si exubérants. Le petit aurait surenchéri, Cadwr aurait de suite vendu la mèche, Navarro n'aurait rien dit, gardant comme souvent le silence mais il aurait affiché son petit sourire en coin de connivence. Tous les trois étaient capables de voir dans son bluff. Impossible de jouer aux cartes avec ces fieffés coquins. La compañia de los valientes, la compagnie des braves. En leur temps ils étaient invincibles, tous les quatre, ses compagnons, ses amis...

Par la Vierge ! Encore ces vieux souvenirs ! Morales devait se reprendre, ces derniers temps il se faisait rattraper par ses mièvreries. Trop de sentimentalisme. Le petit spadassin s’étira en soupirant, en plus de sa blessure récente au bras, Morales avait des douleurs sourdes dans les articulations. Ces combats et acrobaties n’étaient plus de son âge.

Un pégase qui vole… Non il devait sans doute sautiller voir planner, les pégases ne volent plus depuis longtemps, ils ne font que planer. 

Le soldat chenu dégaina son arme et s'avança vers les ruines à présent plongées dans les ténèbres, derrière les fracas du combat regagnaient en intensité. Les zèbres devaient revenir à l’assaut, à moins que ce ne soit ce brave Rodrigue qui conduisait une contre-attaque. Garcia devait être en première ligne comme à son habitude.

 

Morales se glissa dans les ruines, l’arme à la main. Avec les rayés qui rodaient dans le coin, on n’était jamais trop prudent. Décidément ces idiots de canassons étaient incapables de respecter des instructions simples. Ils ne s’étaient pas arrêtés à l’entrée. Il lui fallait déjà récupérer ces trois-là avant d’éventuellement retrouver le petit jeune et son couillon d’indien. Comme l’aurait dit Navarro, un tien valent mieux que deux tu l’auras. 

Les vieilles pierres luisaient faiblement, c’était nouveau ça. Une lueur pâle scintillait dans la nuit tropicale, dessinant des traces de sabots qui brillaient sur les dalles. Tout ça empestait de plus en plus le piège. En suivant ces empreintes le vétéran arriva à une paire de statues à moitié mangées par l’érosion. C'était des quadrupèdes mais impossible de les identifier plus clairement. Elles encadraient une ouverture dans la paroi de brique là où, au cours des fouilles, il n’y avait eu qu’un mur.

Au-delà de ce seuil, l'obscurité était encore plus grande. Morales pesta. Il attrapa dans sa besace une mèche à combustion lente qui servait pour les arquebuses ou pistolets. Dans le silence des ruines, le claquement du silex du briquet à amadou lui parut plus bruyant qu’une fanfare. Enfin une étincelle. La lueur n’était pas plus grande que celle d’une chandelle mais c’était suffisant pour découvrir une rampe descendant vers les entrailles de la terre. La pente était en colimaçon. Passé les premiers lacets, des éclats de voix. C'était ce trio d’imbéciles. Plus bavards que des pies. Mais où se croyaient-ils donc ces idiots ! On s'entre-tuait juste au-dessus ! Au moins ils étaient en vie. Le vétéran se détendit un peu. 

Au bout de ce qui lui sembla une éternité, le vieux soldat déboucha dans une vaste salle. Une forêt de piliers de cristal soutenait une voûte constellée de points qui scintillaient telle une nuit étoilée. Comme pour une nef de cathédrale, le plafond était si haut au-dessus des têtes, qu’on se dévissait le cou à le contempler.  La pièce sembla énorme au soldat blasé, ou alors était-ce lui qui réduisait ?

Entre les colonnes se dressaient des murs qui dessinaient un labyrinthe. Ces murets, bien qu’ils n’aillent pas jusqu’au sommet de la salle, devaient bien faire deux à trois hauteurs d’homme, il devait bien en rester le triple ou le quadruple avant d'enfin atteindre le plafond. Ces piliers sculptés prenaient la forme d’un bestiaire de créatures fantastiques que le vétéran avait déjà rencontrées ou dont il avait au moins entendu parler en ces contrées : dragons, hydres, chimères, griffons, capricornes, hippogriffes, minotaures, buffles, kirins, yacks et bien d’autres. 

Mais il y avait avant tout des poneys dans cette ménagerie. Outre les habituels pégases, licornes ou terrestres, il s’en trouvait des avec à la fois des ailes et une corne. Une alicorne, corrigea immédiatement et mentalement le spadassin. D’où Morales savait-il ça ? Sans doute Alejandro le lui avait-il dit. Cela le lui ressemblait bien ça, au gamin, à s’intéresser à ces canassons, à apprendre leur langue et leur culture. Pour ce que cela lui avait servi... Être le premier des truchements de l’expédition (1), le premier "colorado"... Qu’il avait été fier de sa couleur bleue. Et quand il est devenu un poney… "Regardez les amis, je vole !" Cela ne l’avait pas sauvé quand avaient crépité les flammes du bûcher. Si Navarro ne l’avait pas assommé ce jour-là… 

Non, ne plus jamais se poser de question. Un soldat, ça obéit. Commencer à réfléchir c’est déjà désobéir !

Les personnages des colonnes étaient soit des rois soit des guerriers. Leurs piédestaux et les murets étaient couverts d’idéogrammes. Il y a sept ans, au moment du débarquement, on les aurait démontés pour chercher de l’or ou des pierreries. Il y a six ans, après le désastre du premier siège, on les aurait détruits avec rage sans se poser plus de question. Maintenant, quatre ans après le deuxième siège, il y avait ordre de d’abord appeler les hommes en noir afin qu’ils "vérifient" qu’il n’y ait pas de maléfice avant de procéder à la destruction. 

Se guidant aux sons des voix, Morales grippa sur le faîte d’un des murets et s’engagea au-dessus du labyrinthe. Le galicien avait passé l'âge de se perdre volontairement dans ce dédale, il avait mieux à faire. Ces sommets étaient comme une poutre d'entrainement, étroits, irréguliers et glissants mais pour un spécialiste de la destreza, le noble art de l’escrime, ça correspondait au mieux à un échauffement. 

Enfin il retrouva le trio. Le premier qu’il vit était Hitatsu. Cet emplumé faisait du sur place, battant des ailes à trois ou quatre mètres du sol. Les deux autres étaient juste en dessous. C’était dingue, Hitatsu parassait presque plus grand maintenant qu’il n’était plus au sol. Tiens voilà qu’il avait retenu le nom de ce cochon volant. Il devait se surveiller, il se ramollissait avec l’âge. Dès qu’il sortirait d'ici il lui faudrait en tuer au moins trois ou quatre de ces stupides canassons colorés, juste pour se refaire la main.

« ¡ Por Dios! Je vous retrouve enfin !

– Ah Morales te voilà ! s’enthousiasma le pégase. Ohé les amis ! Voilà le blanchi qui nous rejoint enfin ! Je vous avais bien dit qu’il nous retrouverait.

– Sa… sa… salut Morales, lui envoya Sanchez en agitant un sabot.

– Stop ! On arrête ce cirque et on remonte de suite, s’emporta le vétéran en sautant jusqu’à un muret face à Hitatsu. 

– Mais tu ne te rends pas compte ! C’est une des mystérieuses et mythiques cités de cristal ! 

– Je m’en fous ! Elle serait en or ta cité que ça ne me ferait pas changer d’avis, houspilla le seul humain présent. Il faut qu’on aille chercher le gamin et son mauricaut. Enfin, s’ils sont encore en vie. 

– Heu… Tout de même, moi je ne cracherais pas sur un peu d’or, protesta le troisième poney de son ton nasillard.

– Toi, Pedro, tu la boucles. Non en fait, bouclez là tous les trois. Fin de la récré, on remballe tout et on remonte, s’emporta le spadassin, excédé d’avoir le pégase qui volait au niveau des yeux, lui qui était habitué à le dominer.

– Mais c’est une découverte historique ! s'enthousiasma le seul équestre d'origine. Nous avons toujours eu des doutes comme quoi les zèbres cachaient quelque chose à propos des cités de cristal mais ça… Il nous faut rester ici !

– Non ! On se tire ailleurs, comme tout bon militaire devrait le faire », insista Morales, au bord de l’explosion.

Brusquement une javeline fendit l’air. Par pur réflexe, Morales fit un geste pour l'esquiver. Le projectile lui infligea malgré tout une large éraflure à la cuisse. Déstabilisé, le duelliste glissa du faîte du mur pour chuter au sol. 

« Por favor, permettez-moi d'insister, fit une nouvelle voix. Je vous en prie, restez donc ici... pour l’éternité. »

Un zèbre s’avança. Il avait les peintures de guerre des roronaques faites d’ocre, de craie et de charbon de bois. Pourtant il s’était exprimé dans un espagnol très pur, presque châtié. Il tenait à la bouche une arme étrange. C’était une arme d’acier de facture visiblement espagnole, une épée de duel. Bien que la lame soit d’origine, la garde avait été changée, modifiée pour permettre une prise en bouche facile. Le rayé tenait l’arme en bouche tel un mors.

L’étrange roronaque avançait à petit pas comme de biais mais face à Morales. Le duelliste se releva avec difficulté. Le vétéran ne put retenir une grimace en reprenant ses appuis, sa cheville droite coinçait. Toutes ses articulations couinaient. Méfiant, le galicien commença par une prudente botte de quarte que son adversaire dévia avec un large cavé avant de contre-attaquer avec un cavé. S’attendant à quelque chose comme ça, Morales rompit immédiatement le fer, cherchant à reculer, hélas les murs de cristal l’enserraient de partout. Les lames se rencontrèrent à nouveau, les bottes et parades s’enchainèrent à un rythme endiablé.

Le spadassin réfléchissait à toute allure. Sa première blessure au bras l’élançait alors qu’à l’inverse sa dernière estafilade au niveau de sa jambe ne lui provoquait aucune douleur, pire c’était tout son membre qui s’ankylosait. Du poison… Il lui fallait finir le combat et vite. En plus, son adversaire, pour un équestre, devait être un géant :  l’humain avait bien moins d’allonge qu’à son habitude. Tenter une de ses bottes secrètes serait hasardeux, ce zèbre avait l’air de s’y connaître, il avait contré toutes les invites qu’il lui avait faites. Le problème d’une botte secrète c’est que quand elle est connue de l'adversaire le contre est facile et souvent mortel.

« Duelliste hein ? lança le galicien de façon narquoise.

– Je vois que tu ne me reconnais même pas, répondit le zèbre avec un ton posé, la prononciation nullement gênée par l’arme tenue en bouche. 

– De suite le tutoiement, c’est qu’on doit vraiment être copain comme cochon.

– Ho que oui, tu ne peux même pas imaginer.

– Ah parce que l’on se connaît ?

– Voyons, Hispaniola (2) est si loin que ça dans ta mémoire ?

– Ah ! Si l’on a fait les campagnes contre les taïnos (3) ensemble, en souvenir du bon vieux temps tu peux bien me laisser repartir, moi et les gosses.

– Je pourrais éventuellement laisser repartir les poneys, même s’ils n’ont pas où qu’ils n’ont plus leur marque car il est clair que l’harmonie est en eux. Mais toi…

– Quoi moi ? … Je te plais tant que ça ? Tu fais une fixette sur moi ? Tu vas me faire une déclaration ? Tu es donc de ce bord-là ? coassa Morales, décidément la gêne provenant du poison devenait de plus en plus insoutenable.  

– Ah toujours la provoque quand tu n’arrives pas à conclure, railla l’équidé. Décidément, l’italien de Galice, tu ne changeras jamais. 

– L’italien de Galice... On ne m’avait pas appelé comme ça depuis plus de quinze ans… 

– Alors ça te revient ? Les jeux de cartes entre deux exécutions ?  Les "parties de chasse" pour tuer le temps ? 

– Les cartes… La chasse… Hispaniola… Ramon ! Ramon le convertido d’Andalousie ! »

Le vieux soldat se figea, tentant de retrouver dans les traits du zèbre son ancien compagnon d’arme. Ce fut à ce moment-là que l’équestre plongea en avant pour son estocade finale.

« NON ! »

Brusquement une frêle silhouette blanche plongea du haut des airs et intercepta le coup fatal.

« Esteban ! cria juste derrière une voix enfantine.

– Quoi ! Le gamin ! » hurla Morales. 

Le vétéran tenait dans ses bras le corps ensanglanté d’un poulain, un pégase. Sa robe était d’un blanc immaculé et sa crinière et queue d’un bleu marine presque noir. Sur son flanc une marque de couleur d’or d’un croissant de lune avec des motif dentelés au milieu. Ses immenses yeux étaient du même jaune doré que sa marque. Le vermillon s'échappant de la blessure se répandait telle une tache de vin sur une nappe d’une table de mariage, grossière et indélébile

« Ne me fais pas ça gamin, tu n’as pas le droit ! beugla le vieux soldat au sommet de son désespoir. 

– Esteban ! se lamenta un deuxième poulain, Tao, il était à présent un terrestre à la robe jaune canari et aux crins orangés.  

– Ne me laisse pas seul gamin, pas à nouveau seul… murmura Morales alors que Tao se jetait sur son ami. 

– Je… Je… Je suis désolé, s’excusa Ramon. Cet enfant avait trouvé sa marque, il… Il n’était pas destiné à mourir. Son destin devait être grand...

– Ta gueule ! Juste ta gueule… » s'emporta le spadassin.

Pendant cinq voir dix secondes qui parurent une éternité tout le monde resta figé. Tao pleurait sur son ami, Morales et Ramon se défiaient du regard, prêts à reprendre leur combat. Pedro et Sanchez se tenaient l’un l’autre apeuré et Hitatsu restait interdit ne sachant quoi dire ou faire. 

 

Bang ! Brusquement, un coup de feu claqua, foudroyant le zèbre. Immédiatement après, un filet fut jeté sur Pedro et Sanchez alors que des ombres solidifiées emprisonnaient Hitatsu. Garcia surgit, hallebarde à la main, suivi juste derrière du comandant Alvarez dans sa tenue d’homme en noir, un pistolet encore fumant à la main. Le duo de conquistador semblait plus grand et imposant dans la pénombre.

« Bravo, compañero, on les a eus ! félicita le gros soldat en se précipitant vers son collègue. 

– Oui, félicitation soldat première classe Morales, je désespérais de vous, renchérit le commandant. C'est une prise magnifique et de choix que vous nous avez faite là

– Désolé, j’ai dû dire au commandant pour le canasson que l’on avait capturé, vraiment pardon, s’excusa Garcia.

– Ce n’est rien, je suis prêt à pardonner au vu de ce que nous avons là, renchérit l’homme en noir d’un ton mielleux. Si en plus celui-ci respire encore ce serait encore mieux, les poneys avec encore leur marque de beauté ont toujours plus de pouvoir, surtout si c’est un enfant.

– Non, grinça entre ses dents le vétéran en se relevant.

– Pardon ?

– Vous ne toucherez pas un seul crin de ce poulain, annonça Morales, le ton avait la froideur et la détermination de la mort. 

– J'aimerai voir ça, » plaisanta Alvarez

Tel un cobra qui se détend, le duelliste plongea droit vers le cœur d’Alvarez. Hélas, la chance avait quitté le blanchi ou alors était-ce le diable qui protégeait les siens mais le poison avait déjà trop progressé et sa jambe lui fit défaut. Il s’écroula de tout son long à quelques centimètres de sa cible. 

«  Ha ha ! Vous vous découvrez enfin, traître que vous êtes, s'esclaffa le commandant hilare qui n'avait même pas esquisser le moindre geste de défense. Je n’aurais même pas à vous faire pendre à notre retour à la colonie. Par les pouvoirs qui me sont conférés, j’en appelle à l’ordalie sur vous ! »

L’homme en noir psalmodia tout bas quelques mots et des volutes de fumées entourèrent Morales. Cependant au lieu d’un râle d’agonie ce fut le bruit d’une cordelette qui claque qui s’échappa du nuage. La petite bourse autour du cou du vieux soldat avait lâché, répandant son contenu.

« Quoi ! Quelle est donc cette sorcellerie ?!? protesta Alvarez. Cela aurait dû le foudroyer !

– Ça veut dire qu’il est innocent ? demanda le brave Garcia

– Mais non triple buse ! Il est coupable ! Arrêtez-le !

– Si si señor, je m’exécute… 

– Arg ! On m'assassine !  »

Tao s’était faufilé derrière le sinistre officier et lui mordait à présent le plus profondément possible le mollet. Sous la douleur, les tentacules de ténèbres retenant Hitatsu se desserrèrent. Le pégase en profita pour lancer immédiatement une paire de petites bourses en toile récupéréeS au fond sa sacoche d’herbe vers le sorcier. Elles explosèrent en libérant un nuage de fumée pour l’une et de spores pour l’autre. Du poil à gratter volatile et en quantité. Avec leur fourrure les poneys n’y étaient pas immunisés mais bien plus résistants que n’importe quel humain. Son deuxième mouvement fut de libérer le duo d’étalon terrestre de leur filet.

« Par ici ! Suivez-moi ! » cria-t-il en Sayyanas. Si ce qu’il pensait était juste alors les autres avaient dû le comprendre

 

Alvarez finissait de s'épousseter. Rien de mortel si ce n’est pour son égo. Sa peau était aussi rouge de colère que d'irritation. Tout le monde à l'exception de Garcia avait disparu, même le zèbre.

« Commandant ! Ils se sont échappés ! 

– Félicitation, soldat Garcia, vous avez l’art d'énoncer les évidences !

– Il va falloir prévenir le reste du camp, le sergent Rodrigue et les autres.

– Oui il nous faut retrouver ces canailles ! Surtout ce traître de Morales.

– C’est que, commandant Alvarez, Morales n’as pas été foudroyé par Dieu quand vous avez appelé à son ordalie...

– Attention à ce que vous dites, soldat Garcia…

– Mais oui vous avez raison, commandant Alvarez, Morales est un traître qu’il nous faut traquer. 

– Bien, très bien sergent Garcia, vous irez loin… »

 

Au même moment, à la surface, quelque part dans la jungle non loin de là.

 

« A.. a.. allez ! Hi.. i… ta… ta... Hitatsu fait quel… quel… quelque chose ! exhorta Sanchez.

– Cela ne peut pas finir comme ça, pleurnicha Tao avec sa voix de poulain.

– C’est fini, ça ne sert plus à rien, trancha Morales.

– Mais on ne peut pas le soigner comme l’a été Sanchez ? hasarda Pedro.

– Non, c’est déjà un poney, ce miracle ne marche qu’une fois, répondit le vétéran en posant la main sur l’encolure de Tao. C’est fini petit, ajouta-t-il sans avoir à se baisser pour être les yeux dans les yeux de l’ancien indien. C’est inutile de continuer à espérer.

– En es-tu si sûr ? questionna Hitatsu. Dis-moi Morales, Esteban, il est quoi pour toi ? 

– Là de suite il est un cadavre en devenir, aboya le vétérant.

– Non je veux dire dans ton cœur, insista le pégase.

– Je ne vois pas ce que tu cherches le canasson, grogna le galicien avec une pointe d'agacement et de menace.

– Juste répond à ma question, honnêtement. S’il te plait, revint à la charge Hitatsu. »

Le vieux soldat poussa un soupir. Il était si las, si fatigué de toujours porter un masque d’impassibilité et de dureté. Il s’écroula, les fesses au sol, la tête posée sur ses genoux.

« Ce petit avec son enthousiasme, son idéalisme son allant, J’ai retrouvé goût à la vie de troupe, » murmura Morales.

Alors que le blanchi parlait, ses épaules se relâchèrent, son regard se déporta vers le corps maintenant blafard du petit poulain pégase.

« Il n’est que cela ? demanda Hitatsu.

– Non bien sûr, répondit le vieux soldat. Il est également brave et courageux, parfois drôle parfois colérique, parfois orgueilleux mais il a l'âme d’un vrai Espagnol... Il est mon compagnon de troupe, mon frère d'armes.

– Et... persista l'étalon.

– Ce gosse, c’est… C’est l'occasion pour moi de me racheter de toutes mes fautes, toutes mes erreurs… Mes lâchetés… Tout ce que je n’ai pas eu le courage de dire ou faire avec mes anciens frères, je veux le faire pour lui…

– Pourquoi ? appuya le pégase.

– Parce que…Parce que… l'espagnol hésitait.

– Vas-y, dis-le, accentua l'équestrien.

– Parce que je l’aime ! s'exclama le conqistador. Je l'aime comme mon fils, comme les meilleurs amis que j’ai eus et qui me manquent. Parce que c’est mon ami ! »

A chaque réplique de Morales le vieux soldat devenait plus petit, comme plus rabougri. A la fin, le vétéran nageait dans ses vêtements. Quand le mot "ami" franchit enfin ses lèvres, le même phénomène polychromique que pour le duo Pedro et Sanchez se produisit, le duelliste fut brièvement illuminé de toutes les couleurs. A la place d’un humain se tenait à présent un pégase au pelage uni : un blanc écru presque poivre et sel, crin et robe de la même couleur. La même teinte que ses cheveux et poils depuis plusieurs années. Les grands yeux verts eux n’avaient pas bougé.

.

..

...

« Un vrai hidalgo ne pleure pas, c’est vous qui me l’avez dit señor, coassa une petite voix à ses sabots.

– Ho gamin… sanglota l'ancien soldat.

 

 

Note de l'auteur

(1) Un truchement est un mot vieilli pour dire traducteur.

(2) Hispaniola est le premier nom que les européen donnèrent à Haïti/Saint Domingue.

(3) Les taïnos étaient le peuple indigène qui habitait les îles des grandes Antilles, ils furent exterminés en moins d’un siècle par les Espagnols. Ce fut le premier génocide de la conquête des Amériques par les européens.

 

Note :

Tout d'abord un merci à Atleis pour sa beta lecture.

Ça y est, elles sont là, les mythiques et mystérieuses cités de cristal ! Cela a été tortueux mais je retombe enfin sur mes pieds. Oui, le personnage de Ramon remonte au premier prologue. Oui c’est loin mais oui ce prologue me servait bien à quelque chose ! Ce n'était pas juste pour parler de la mer.

Bon j’ai imaginé le dialogue entre Morales et Ramon avec un accent du même genre que celui du film Princess Bride "Tou as toué mon pèèèère !"

Je suis désolé si sur ce passage les personnages arrivent tous les uns après les autres tels des héros d’une pièce de théâtre. Je sais c’est très cliché mais bon… Il fallait bien ça pour marquer la bascule de Morales.

Pour les couleurs Esteban j’ai repris le personnage des dernières saisons, les plus récentes. Il y a un pantalon bleu et non plus marron comme dans les plus anciennes saisons, celle de mon enfance. Je trouve que cette couleur colle mieux à une version poney que le terne marron. C’est en image ici :

https://i.pinimg.com/originals/a4/64/23/a46423562f4b954ea7ff93978b13b873.jpg

Pour la marque de beauté c'est évidemment son pendentif. 

Pour Tao c’est bien sûr le jaune de sa tunique et l'orange presque rouge du liseré sur les bords.

Et enfin j’espère que vous l’avez tous vu venir la promotion de ce cher Garcia. Il ne pouvait être que sergent.

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