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Chapitre XII - L'inévitable

Celestia fut rassurée d'apprendre que Luna n'avait mordu personne lors de son retour avec leur oncle. Et surtout pas un membre de la famille des Apple. Mais elle compatissait sur un autre détail, vu que sa sœur par évidence avait toujours faim. Et elle semblait aussi, à son grand étonnement, s'apitoyer sur son sort pour ne pas avoir réussi sa leçon de chasse, comme le ferait un poulain suite à une mauvaise note à un examen. En demandant astuce et solution auprès de Selifós, celui-ci requit à Celestia, au nom des besoins et du bien-être de sa petite sœur, à sortir deux verres à vin.

Et pendant ce temps, l'étalon partit trouver de quoi sustenter la faim qui tenaillait les sens de Luna. Cette dernière agitait un peu la tête dans l'espoir de chasser cet appel obsessionnel du sang. Ses instincts la pressaient de sortir dehors, à la rencontre et à la traque de toutes ces divines odeurs qui provenaient des maisons voisines et de la ville plus en général.

Ce fut approximativement près d'une demi-heure plus tard qu'il revint à la villa. Il tenait dans sa magie trois poches médicales gonflées de sang. Si ce sang excitait les sens de Luna qui regardait la nourriture arriver avec un grand intérêt, Celestia en eut le visage tordu.

"Du sang en poche ? Mais où les as-tu trouvées ?"

"À l'hôpital de la ville, pardi", répondit-il très simplement. "Je m'y suis discrètement faufilé pour prendre de quoi désaltérer Luna."

"Merci, mon oncle. C'est si gentil de vouloir t'occuper de moi", dit une Luna affamée qui ne quittait pas les denrées des yeux.

"Mais c'est tout naturel, ma petite-nièce", posait Selifós les poches sur la table, avec un sourire paternel. "C'est pour t'habituer à ton nouveau régime afin que tu te sentes mieux prête à passer à l'acte. J'ai apporté de quoi te sustenter jusqu'à la prochaine nuit."

"Ne me dis pas que tu les as volées ?" le soupçonnait Celestia avec du mécontentement dans le regard.

"Évidemment que je les ai volées. Tu croyais quoi ?" répliqua l'étalon. "Que je les aurais reçues en demandant gentiment ?"

Elle s'apprêtait à s'offusquer suite à cette réplique un peu cassante, avant de se retenir à la dernière seconde. Elle se rappela que ça aurait pu être pire, qu'il aurait tout à fait pu revenir avec un poney vivant comme la dernière fois. Au moins personne n'avait à en souffrir. Même si des patients avaient pu avoir besoin de ces poches, elle eut choisi finalement de fermer les yeux là-dessus.

Luna claquait ses sabots avant entre eux alors que Selifós lui en servait un verre. Il avait expressément demandé à Celestia des verres à vin, afin que la confusion entre le rouge du vin et celui de l'hémoglobine permette à Luna de boire avec le moins de gêne possible. Car cette dernière savait qu'elle avait déjà mordu un poney et donc bu du sang, mais elle était sous l'emprise d'une rage incontrôlable à ce moment. Parviendrait-elle à réitérer l'expérience mais cette fois, avec la parfaite maîtrise de ses moyens ?

Selifós se servit à son tour et but l'essence rouge sans hésiter sous le regard écœuré et désapprobateur de Celestia, et celui interrogateur et douteux de Luna. La jument noire saisit son verre à vin dans sa magie pour l'approcher de sa bouche.

Elle hésita encore un peu. Elle avait un peu peur et partageait le même dégoût que sa grande sœur. Imaginez : vous vous teniez depuis toujours à certaines valeurs morales et des principes, des goûts et des habitudes, et désormais vous vous retrouviez à devoir boire comme de l'eau ce que vous aviez toujours considéré comme imbuvable pour X raison... Ce serait totalement impensable, et pourtant Luna devait affronter cette traîtresse situation.

Mais malgré l'effort nécessaire pour accomplir son acte, elle n'en avait pas des haut-les-cœurs comme son aînée. Car elle se souvenait du goût du sang qu'elle avait bu hier, et de son odeur. Et c'était exactement la même chose. Le sang qui se trouvait dans son verre à vin, semblable à cet alcool noble, avait un bon arôme. Et son goût en serait particulièrement tout aussi expressif que savoureux.

L'ancien Skiá qui avait déjà fini son verre s'en servit un autre pour vider d'avantage sa poche personnelle. Il avait fait clairement attention à prendre des poches contenant très exactement un demi-litre de sang ; ni plus, ni moins. Pour être sûr qu'une poche soit égale à une saturation pour une nuit. Une poche pour lui, et deux pour Luna afin qu'elle tienne jusqu'à demain, au cas où elle hésiterait encore à mordre.

Avant d'entamer son deuxième verre, il rehaussa les yeux vers sa nièce qui avait toujours le regard plongé dans son sang, s'interrogeant, hésitant encore, exactement comme un poulain devant sa soupe. Il l'appela avec une voix et un sourire encourageants.

"Allez, Luna. Tu peux le faire."

Motivée par sa faim et ses pulsions, libérée par la voix rassurante de Selifós, elle posa finalement le rebord du verre sur sa lèvre inférieure. Elle le pencha légèrement. Elle entrouvrit la bouche. Laissa timidement sortir sa langue. Et elle réussit enfin à en tremper le bout dans cette boisson suspecte.

La saveur sucrée stimula les quelques papilles qui avaient osé toucher la surface du faux-vin. Ayant pris la première lichée, ayant fait le plus dur, c'est-à-dire le commencement, elle grimaça un petit instant avant de saisir l'audace d'en boire maintenant une petite gorgée.

"Hm." Savoureux. Ça n'avait absolument rien à voir avec ce goût habituel de ferraille.

Et maintenant que la barrière fut brisée avec force et courage, elle finit son verre d'une traite, avala goulument le mielleux nectar. Le sang s'écoula dans son œsophage, apaisant un tant soit peu ses nouvelles forces récemment acquises et grésillantes, tremblantes dans sa soif. Mais elle n'atteignit pas la saturation. Au contraire, son appétit avait été vivifié, exactement comme un feu sur lequel on aurait jeté de l'huile.

"C'est délicieux." Elle prit sa poche et remplit de nouveau son verre avec une volonté revigorée. "Il m'en faut plus", ne sentit-elle point sa soif assouvie.

"Je savais que tu y arriverais", dit son parrain fier qui reprit une gorgée de son propre verre.

"Dis-moi, Selifós", demanda la filleule, contente de son étrange victoire. "Insisteras-tu à ce que ma première proie soit un ami ?"

Il ne donna pas de réponse immédiate. Il savait que ce genre de leçon n'avait rien de plaisant. Il afficha un rictus de gêne et de peine avant de lui dire. "C'est important, Luna. Tu dois tout laisser aller à l'instinct. Un Skiá ne doit jamais recourir à l'égoïsme quand il chasse. Et ce n'est qu'en t'attaquant à une bonne connaissance que tu assimileras cette notion."

Il avait clairement l'intention de la pousser à mordre un ami ? Pensait Celestia qui écoutait silencieusement l'échange entre le vampony et sa sœur qu'elle avait à présent de plus en plus de mal à reconnaître. Elle savait qu'il voulait que Luna fasse cela par un principe de nature. Mais elle maugréait devant cette moralité qui lui était étrangère.

La cruauté de ce genre d'acte hantait encore et toujours sa vision, dans ses yeux qui s'assombrissaient, alors qu'elle reculait progressivement vers la porte de sa chambre. Comment sa petite sœur aurait-elle pu... ? Boire du sang et n'en tirer aucun dégoût mais mal au contraire un sourire fier ? Quels mots il eut employés pour la changer à ce point-là ? Pas seulement dans son apparence, mais aussi dans son cœur ? dans sa morale ? Elle ne la reconnaissait presque plus. Selifós s'était emparé d'elle.

À quoi bon chercher à la convaincre, ou à la persuader ? Elle n'y arriverait pas. Comme Twilight et ses amis n'y étaient pas parvenus avec elle de leur côté. Elle s'éclipsa encore un petit peu plus, lentement mais sûrement, afin de ne pas éveiller leur attention. Elle devait prévenir Twilight. La prévenir que Luna avait disparu. Corrompue de l'intérieur par Nightmare Moon. Et charmée de l'extérieur par Selifós. Sa petite sœur était heureuse, certes. Mais à quel prix ?

Elle l'avait payé de son équinité. Payé de son innocence. Et maintenant elle était loin sur cette route. Cette même route que Celestia lui avait défendue de suivre. Il fallait que sa cadette revienne. Il fallait qu'elle la récupère.

Je sais que tu seras en colère contre moi, Lulu. Mais je le fais pour ton bien et tu finiras par le comprendre et me remercier. Parce que je suis ta grande sœur et que je t'aime. Je vais te sauver de la noirceur dans laquelle tu t'es à nouveau enfoncée. Tu reviendras à moi.

Puis elle partit. Discrète comme une ombre. Fugace comme une silhouette. Silencieuse comme un fantôme. Inquiètante comme un spectre. Elle disparut dans sa chambre, comme disparaîtrait une brève apparition.

Selifós crut entendre la porte de la chambre de Celestia se refermer derrière elle, et tourna sa tête en direction de celle-ci. À ce moment, il devint progressivement préoccupé par quelque chose ; un chose qui avait déjà commencé à le hanter depuis qu'il eut lu la lettre non cachetée sur la table de chevet de sa nièce blanche. Quand Luna eut fini son deuxième verre, elle remarqua le regard inquiet de son oncle.

"Tu me sembles anxieux, mon oncle. Ne désires-tu pas partager tes pensées avec moi ?"

Il retourna sa tête vers elle. On pouvait lire dans son regard un soupçon de doute, et aussi de culpabilité. "D'après toi, est-ce que j'ai bien fait ?"

"À quel sujet ?"

"Au sujet de ton lien avec Nightmare Moon. Est-ce que j'ai bien fait de te parler de tout ça ? Parce que... c'est à cause de toutes les inspirations que je t'ai données que tu t'es élancée sur cette voix sans retour qu'est le rite de Nýchta. Et c'est également à cause de tout cela que ta sœur n'ose plus te regarder en face. Malgré l'ignorance de votre passé, j'imagine que vous viviez très bien ensemble, et en liesse. Plus j'y pense... et plus je me demande si je n'aurais pas mieux fait de rester dans ma cellule."

"Ne dis pas ce genre de chose", lui répondit Luna. "Tu sais, ma sœur ne me comprend que rarement. Si elle avait vraiment su me comprendre dès le début, l'évènement terrible qui nous aura séparées durant un millénaire ne se serait sans doute jamais produit."

Et justement, en parlant de son aînée, la jument noire remarqua à son tour l'étonnante absence de Celestia. Son oncle lui adressa à son tour. "Pourtant n'es-tu pas affligée de la distance croissante entre vous deux ? Car je ne vois que ça depuis que tu as achevé ta communion avec Nightmare Moon."

Elle afficha une petite mine triste. "Si... "

"Je m'en veux, tu sais ?" s'excusait Selifós. "Je croyais sincèrement bien faire en t'enseignant tout cela et désormais, me voilà à craindre jusqu'où ça peut dégénérer. Avec l'inévitable, tout est possible. J'ai dit, le jour de notre rencontre, que je voulais apprendre à vous aimer toutes les deux. Et maintenant que je me suis attachée à vous deux au cours de ces trois semaines, vous voir divisées ainsi me morfond. Et le pire, c'est que c'est de ma faute. J'aurais sûrement mieux fait de me taire."

"C'est moi qui ai pris le choix de regarder Nightmare Moon autrement, et ce malgré les conséquences", chercha-t-elle à réajuster son opinion. "Tu n'as rien à te reprocher. Surtout que... je me souviens t'avoir entendu dire qu'il vaudrait mieux pour moi de ne pas passer le rite afin de préserver la stabilité de mes relations."

"Un point commun que je partage avec Twilight. Pour une fois... " dit-il un peu amusé. "Mais ça ne l'empêchera pas de vouloir me bannir sur la lune si elle estime que je suis allé trop loin. Mais quoiqu'il en soit, il est trop tard pour éprouver des regrets."

Selifós et Luna se lisaient réciproquement dans les yeux. Examinant l'un l'autre leurs prédictions, leurs craintes, leurs sentiments. Il caressa son sabot avec un sourire renouveau afin de la soutenir dans ses pensées agitées.

"Finis ta poche, ma nièce. N'aies pas peur pour moi."

Avoir le sabot câliné par le sien lui redonna le sourire, mais un sourire fragile et à peine visible. Elle finit donc de se nourrir jusqu'à que sa poche soit vide, à la pareille de son oncle. Et alors qu'elle se reput enfin, elle vit que Celestia sortait de sa chambre, avec un visage différent de d'habitude. Luna aurait espéré que cela n'aggravât pas son inquiétude, mais bien au contraire. L'alicorne solaire paraissait déterminée, comme si elle avait pris une décision importante. Elle les observait lugubrement, et avec un silence effrayant.

Cette absence totale de réaction quand ils la virent retourner dans la salle à manger auprès d'eux... ça la pétrifiait. On croirait qu'elle aurait tout juste rencontré une chose funeste à en glacer le sang ; et qui lui aurait arraché toute émotion, en plus de son âme. Ils comprirent tous deux intuitivement qu'elle l'avait fait. Et que les prochaines heures étaient à présent occultées par un voile obscur.

Celestia n'en avait rien à redire. Elle n'avait rien à justifier. Et ils savaient très bien pourquoi. Et eux de même gardèrent le silence. Luna souhaitait se courroucer contre le choix méchant de sa sœur mais l'attitude de cette dernière et de Selifós lui indiqua immédiatement que cela n'aboutirait en rien de briser ce calme oppressant.

Puis elle passa. Comme une apparition, elle passa comme elle se fut montrée. Telle une silhouette blanche. Bientôt ce mauvais rêve toucherait à sa fin. Enfin... du moins pour elle. Pour eux, cela ne risquait que de commencer. Et dans sa compassion, Celestia le vivra aussi.

"Celestia ?" l'appela Selifós dans une voix monotone ; en harmonie avec le silence.

"Oui ?"

"Quand le moment viendra. S'il-te-plaît. Empêche Luna de faire une bêtise."

 

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Les étoiles scintillaient dans le ciel nocturne, en compagnie de la lune qui trônait fièrement par-dessus les quelques nuages qui s'étalaient dans le firmament. Le noir de la nuit se muait en un bleu sombre clarifié sous le flash de lumière d'argent de tous ces astres qui composaient la grande fresque nuptiale.

C'était une belle nuit, comme toutes les autres nuits que Luna avait déjà créées, à qui Selifós avait réutilisé son sort pour permettre à sa petite-nièce de lever la lune par elle-même. Car oui, cette nuit, Elle lui avait demandé si elle pouvait le remplacer. Et l'étalon qui se plaisait à admirer son adorable sourire se trouvait incapable de lui dire non. Même si à la base, il n'y voyait aucun problème à laisser Luna contrôler la lune. Après tout, il avait beau être le doyen, tous les Skiá sans exception étaient les maîtres de la nuit. Luna avait un droit très légitime à lui demander un tout petit peu de sa magie de temps à autre pour prendre sa place.

Ce fut donc sous la grande lune opaline de Luna qu'ils se retrouvèrent tous deux, à passer un dernier instant ensemble dans la conscience de leur insouciance, isolés de tout, de tous, sur un nuage. Selifós désirait faire quelques aveux à la jument à laquelle il avait depuis toujours tenue, avant que cela ne devienne impossibles.

Et dans son inconscient, Luna pressentait que ce serait probablement la dernière fois qu'elle pourra passer du temps avec son cher oncle, celui qui l'avait aidée à ouvrir ses yeux et à être complète. Cet étalon pour qui elle dut reconnaître dans un cœur à cœur avec elle-même qu'elle l'aimait bien plus que le ferait une simple amie ou une nièce ; sans pour autant comprendre en revanche pourquoi cet étalon lui semblait aussi magnétique.

"De quoi veux-tu me parler si c'est si important mon oncle ?"

Malgré la tension palpable, Luna lui souriait ; avec des étoiles dans ses yeux insouciants et toujours innocents ; malgré ce que pourrait en juger sa grande sœur après l'avoir vue mordre un poney et boire son sang. L'ancien Skiá délectait ses yeux de la joie fébrile comme une rose qui animait la jument noire, et dont le poil luisait comme le jais sous les rayons de la lune.

"Il y a certaines choses qui me pèsent sur le cœur et que je tiens absolument à t'avouer", dit-il la poitrine tremblante. "Je... je veux te montrer quelque chose."

Il fit briller sa corne. Et alors sembla disparaître une chose qui avait toujours paru invisible, inexistante, et révéla une autre chose bien réelle sur son torse qui fit pendre un peu la mâchoire de Luna en réaction. De bas en haut, de la pointe de son épaule droite jusqu'au bas de son thorax, une longue cicatrice se dessinait.

Aucun poil ne poussait sur toute la surface du stigmate, et laissait en conséquence une marque indélébile à vie. L'ancien avait utilisé un sort pour dissimuler cette vieille blessure d'outre-tombe, et ainsi faire croire qu'il ne lui était rien arrivé durant ces pourtant vingt milles années.

Il changea légèrement de position pour montrer à Luna combien la blessure était profonde. Très profonde. En effet, la chose, peu importait sa nature, l'avait traversé ; comme empalé. Une autre cicatrice, aussi large et longue que l'autre lui passait entre l'humérus de l'aile et l'omoplate, dans son dos. Ce second stigmate était parallèle avec le premier sur la face du corps de l'étalon, indiquant clairement qu'il s'agissait de la même blessure et qu'il avait été comme embroché.

"C'est... c'est une blessure de guerre ?" demanda Luna plutôt intriguée.

Le vétéran soupira mélancoliquement. "Oui et non. J'ai subi cette blessure durant une bataille, c'est vrai. Mais c'est plus une marque de vie qu'une marque de guerre." Il changea à nouveau de position pour faire face à sa nièce. "Toutes les blessures de guerre que j'ai endurées, grandes comme petites, ont été totalement guéries par la magie de soin et ont complètement disparu depuis une éternité. Mais celle-ci... " Il pointa du sabot la fente dégarnie. "J'ai choisi de la garder jusqu'à ma mort dans le but de me souvenir."

"Te souvenir de quoi, mon oncle ?"

"Tu te rappelles quand j'avais parlé de ma femme, à toi et à ta sœur le jour de notre rencontre ? et des circonstances de sa mort ?"

"Oui. Je m'en rappelle très bien. Ta cicatrice a un rapport de près ou de loin à son décès ? C'est pour ça que tu as choisi de jamais complètement la guérir ?"

Il hocha de la tête. "Ma femme avait été tuée par une arme qu'à mon époque on appelait une flèche noire. J'étais témoin de sa mort. Je m'étais instinctivement interposé sur la trajectoire du projectile. Tout ça pour la sauver au péril de ma vie."

"Mais ça ne l'a pas sauvée ?" devina Luna en copiant le visage de Selifós. Ce dernier plissa les yeux.

"La flèche noire était passée au travers de mon corps pour continuer sa course et l'abattre en plein cœur. J'eus risqué ma vie pour sauver la sienne, mais à la place elle mourut quand même. Et moi, malgré la gravité de ma blessure, j'ai survécu." Il laissa la mélancolie se changer en une colère calme et fatiguée. "Tsk. Quelle ironie... et quelle malchance surtout."

La jument s'approcha un peu de l'étalon pour mettre son sabot dans le creux de Selifós, cette empreinte indélébile laissée par le projectile, cette cicatrice sans poil. L'aspect lisse de sa peau incarnait la douleur qu'il lui fut infligé lors de cet évènement tragique, autant dans son corps que dans son âme.

Il retint le frémissement d'un muscle quand le sabot froid de sa protégée caressa cette vieille marque. Il n'avait pas mal. Elle s'était refermée depuis longtemps. Mais sa peau à cet endroit restait tout aussi sensible que lisse, et il ne l'avait démasqué à personne depuis maintenant bien trop longtemps pour se souvenir de cette sensibilité.

"Je suis particulièrement émue que tu me confies autant de ta vie, Selifós", dit-elle dans sa pleine empathie. "Mais pourquoi me parles-tu de tout ça ?"

Il prit son sabot qui touchait avec candeur le creux dans son pelage noir pour le retirer ensuite doucement. Il fit de nouveau briller sa corne et sous l'effet d'un sort, le stigmate disparut comme il eut apparu, maintenant voilée par un faux pelage, un poil fantasmatique et sans balafre.

"Tu... tu te souviens quand nous nous étions croisés le regard pour la première fois ? À notre toute première rencontre ?"

"Oui. Je m'en souviens très bien. Tu me regardais même bizarrement. Tu disais être surpris de me voir petite. Au départ je ne comprenais pas, mais maintenant que tu m'as appris mes racines, notamment le lien qui nous unit à nos Nightmare, je me rends compte maintenant combien cela fait sens."

"Et bien en fait, Luna... je t'ai menti." Il sourit bêtement. "Enfin... pas tellement que j'avais l'intention de te mentir. Après tout, c'est vrai : j'étais surpris de voir qu'à ton âge tu n'étais pas en paix avec ton Nightmare. Mais il y avait aussi une autre raison. Je te l'ai cachée car j'estimais que c'était encore trop tôt pour toi. Mais vu combien nous nous sommes rapprochées toi et moi au fil des semaines, je crois qu'il est temps que je te le révèle."

"..." Elle attendit qu'il lui dise la suprême vérité pour réagir.

"Si j'étais si choqué en te voyant... " expliqua-t-il. "C'est parce que j'avais l'impression de faire face à un fantôme. Luna... tu... tu ressembles à ma femme."

Bizarrement, Luna ne paraissait pas choquée d'apprendre cela. Étrangement, elle l'avait sentie venir ; sans trop pouvoir le comprendre en revanche. Il enchaîna.

"Tu lui ressembles physiquement, Luna. Vous vous ressemblez comme deux gouttes d'eau. Ta ressemblance avec elle est si frappante que... que j'ai eu l'impression d'avoir vraiment eu affaire à son double ! J'ai cru réellement la voir, telle qu'elle était de son vivant ! Vous êtes des sosies !"

À la fin, le choc qu'il eut eu durant leur rencontre revint à son esprit. Et devant le visage pas très expressif de Luna, il l'eut saisie dans ses sabots pour la secouer un petit peu, pour lui bien faire comprendre qu'elle aussi devait être surprise, tellement la chose s'affirmait incroyable.

"M... m, m, mon... " begaya-t-il sous le choc, caressant la joue de son apparente épouse, À la fois heureux et paralysé de terreur devant cette coïncidence. "J... je... t'es censée être morte... tu... tu, tu... tu lui ressembles tellement... Loulou... "

Lulu ? pensait une Luna interrogatrice, alors qu'elle retirait prudemment la patte de son oncle de son visage ; alors qu'il tremblait, relâchait toutes les émotions qui le parcouraient depuis la retrouvaille inattendue. Bizarre. Absolument personne en dehors de Celestia ne l'appelait comme ça.

Et de même ses vifs questionnements qui la taraudaient trouvèrent enfin leurs réponses. Les manières, la gestuelle et le comportement de Selifós ; qui cherchaient en permanence à être en contact physique avec elle. Ces façons qu'il avait de la regarder, bien plus qu'un ami ou un parent. Cette chaleur et cette douceur dans la voix quand il lui parlait. Cet amour qui émanait de lui et dont son cœur en tressaillait secrètement à chaque gorgée...

Il se comportait, parlait avec elle, la chérissait, comme il l'aurait éternellement fait avec son épouse défunte. Ce n'était pas l'amitié ou l'amour d'un parent qui motivait ses gestes et sa parole. Mais l'amour d'un mari. Selifós aimait Luna comme un mari aimerait sa femme. Et il lui fut révélé la raison pour laquelle elle-même était éprise, séduite par sa tendresse. Si elle trouvait de la joie auprès de lui, ce n'était donc pas par hasard. Et là seulement, elle parvint enfin à prendre du recul sur cette attraction étrange.

"Selifós. Du calme", dit-elle pour l'aider à garder sa maîtrise. "Mon nom à moi est Luna. Je ne suis pas ta femme."

Il soupira. "Oui, Luna. Je sais. Mais... tu lui ressembles tellement. Je me demande s'il est vraiment anodin que je doive tomber sur son, sosie. Et puis... j'ai remarqué le surnom affectif que Celestia te donne de temps à autre : Lulu."

"Oui. Et alors ?"

"Tu vas peut-être rire ou ne pas me croire mais... " Il retrouva un sourire un peu plus tranquille. "Ma femme s'appelait réellement Loulou. Loulou Skiá, elle se nommait. Donc si ça aussi c'est juste un hasard... "

Luna gloussa. "Tu pars chercher les théories un peu loin. C'est juste une coïncidence."

"Vraiment ?" dit-il avec un rictus de défi et un regard songeur. "Tu... tu crois en la réincarnation ?"

Elle retint un autre petit rire. "Je n'en sais rien. Je ne me suis que rarement interrogée sur ce qu'il se passe après la mort ; s'il y a une autre vie, ou un paradis et un enfer, ou si notre vie se répète indéfiniment, ou seulement rien du tout... Je ne me suis jamais sentie concernée par cette question à cause de mon immortalité."

"Même en tant qu'immortel il est important de se poser la question. Nous sommes peut-être immunisés à la vieillesse et à la maladie par notre condition d'alicorne, mais on peut mourir comme n'importe quel mortel. La seule différence est qu'on ne peut décéder que par une mort violente ou émotionnelle. Et de ce que j'ai vu dans ma trop longue vie, même les immortels doivent retourner à la poussière un jour. Si j'ai vécu aussi longtemps, c'est seulement parce que j'ai passé plus des trois quarts de mon existence sur la lune, dans la pierre et au Tartare, isolé d'un risque de mort.

"Ironique : si le malheur n'avait pas frappé à ce point-là ma vie, je serais probablement en train de sucer les pissenlits par la racine avec tout le reste de ma famille en ce moment même." Il soupira de dérision. "Ma vie a connu tellement d'évènements ironiques qu'elle en est devenue une énorme blague."

"Selifós. Il y a quelque chose qui m'intrigue depuis déjà un certain temps à propos de ton épouse. J'ai préféré ne pas te déranger au début car le sujet te paraissait sensible, mais... "

"De quoi s'agit-il ?" dit-il avec un sourire conciliant, pour lui montrer qu'elle ne devait pas avoir peur de poser sa question.

"Tu avais dit une fois que ta femme, Loulou, avait plus de sept cents ans quand elle mourut. Et tu viens également de mentionner qu'elle avait le même nom de famille que toi. Donc ça voudrait dire qu'elle était une alicorne elle aussi ? et que tu t'es marié à... "

"À un propre membre de ma famille, en effet. Loulou était ma cousine. Petite-cousine, pour être plus précis."

La paupière inférieure gauche de Luna tremblait devant l'information. Selifós vit comment sa petite-nièce le regardait : avec étrangeté et suspicion. Il eut un sourire amusé.

"Pourquoi tu me regardes comme ça ? Il a toujours été parfaitement normal pour un Skiá, tout comme pour un Lux, de se marier avec les gens de sa famille. Bon, je reconnais certes que les mariages inter-générationnels étaient très inhabituels. On s'épousait plutôt entre frère et sœur."

"Les Lux et les Skiá... pratiquaient l'inceste ?" refusait Luna, éberluée, de croire ce qu'elle entendait.

"Je comprends que tu puisses trouver cela étrange avec tes yeux de maintenant, et la culture que tu dois sûrement partager avec les mortels. Mais à l'époque, sache qu'on se mariait toujours entre frère et sœur et entre cousin et cousine. C'était même quelque chose de très commun. La conjugalité se faisait toujours à l'intérieur du cadre de la famille. D'ailleurs, ce qui pourrait te surprendre encore plus, les relations extra-incestuelles étaient sévèrement condamnées."

"Et... vous n'aviez pas de problèmes liés à la consanguinité ?" s'efforça Luna à rester ouverte d'esprit.

"Luna. Fais preuve d'un peu plus de jugeotte", se moqua son ancien. "Mon père et ma mère étaient frère et sœur. Et pourtant, ai-je l'air d'être victime d'une quelconque malformation de naissance ? Et toi aussi, tout comme Celestia, bien que vos parents n'appartenaient pas à la même famille, c'était en revanche le cas pour vos grands-parents et arrière grands-parents et ainsi de suite ; qui étaient frères, sœurs, cousins et cousines entre eux. Et vous aussi n'avez pourtant aucune malformation de naissance. La dépression de consanguinité est un phénomène rencontré uniquement par les mortels. Nous, les alicornes, sommes au-dessus de tout ça. D'ailleurs, contrairement aux mortels, nous, nous ne nous mariions jamais avec de poneys qui ne sont pas de notre sang. Car si la consanguinité était nocive pour la santé de la progéniture chez les mortels et donc le métissage était nécessaire pour une descendance forte, pour nous c'était la thèse inverse : le métissage nous affaiblissait, et la consanguinité nous renforçait."

"Comme quand tu disais que la magie lunaire et solaire ne sont pas compatibles et qui lorsqu'elles se retrouvent dans un seul et même corps, leur force s'affaisse réciproquement dans leur dualité ?"

"Exact. Et cela équivalait avec l'hybridation entre alicorne et mortel. Cela affaiblirait considérablement notre force et notre magie si on permettait à des générations « pourries » de vivre et de nous remplacer. Et donc en conséquence, pour conserver la pureté de notre sang et ainsi notre puissance, on s'accouplait entre frère et sœur. Et les relations extra-incestuelles étaient très mal vues et même sévèrement condamnées par les lois des Lux et des Skiá."

"... ...Et ces amours interdits, je suppose que ça a dû exister."

"Oui, en effet. Tes parents en étaient un parfait exemple. C'est pour ça d'ailleurs qu'ils avaient fugué les deux empires pour vivre entre eux, loin de leurs familles et de leurs lois sévères."

Luna était bien loin d'en être écœurée. Elle trouvait même assez intéressant que de tels mœurs eussent pu exister, si fondamentalement opposés à ceux avec lesquels elle avait grandi dans une société de simples petits poneys plutôt qu'une société d'alicorne. Elle considérait même logique qu'on en vienne à qualifier de mal ce qui était normal pour elle et inversement, et ce pour des raisons génétiques et culturelles.

"Et parce qu'il n'y a rien de mal à pratiquer l'inceste à tes yeux, tu ne m'aimes pas comme un ami ou un oncle, mais comme un mari ?" comprit enfin Luna avec une pointe de gêne, mais aussi de révélation.

"Oui, Luna. Le fait que tu sois ma nièce n'est en rien une barrière pour moi. Mais s'il-te-plaît, ne parle pas d'inceste sur ce sujet : c'est un terme péjoratif et comme nous avions toujours eu l'habitude de nous marier dans l'enceinte de la famille, il n'a jamais fait partie intégrante de notre vocabulaire. Et puis, dans le fond, reconnais que ce n'est pas si étrange que ça : même chez les mortels, dans certaines ethnies, chez certains peuples, la tradition veut que le mariage ne se déroule qu'au sein d'un même clan. Donc ça revient un petit peu au même, avoue-le."

Luna lui fit un hochement de compréhension. "Pourtant... tu m'avais qualifiée une fois d'alicorne de sang-mêlé une fois", tenta-t-elle de défier son vieil amour un tantinet chimérique. "Cela n'est pas censé te révulser ?"

Selifós rit pour la décomplexer. "Qui t'a dit que j'étais tout le temps d'accord avec les miens ? Tu crois que je te rejetterais juste parce que t'es aussi une Lux ?" Il se rapprocha d'elle pour la prendre dans ses bras. "Tu es ma femme, Luna. Et je t'aimerai comme j'ai toujours aimé Loulou. Je me fiche que tu sois de sang-mêlé. Et puis... c'est de ma famille que tu tiens la plupart de tes traits, autant dans ton caractère que dans ton physique. Après tout, tu as le pelage sombre et le crin étoilé des Skiá. Franchement, je n'ai rien trouvé chez toi qui puisse venir des alicornes de lumière, si ce n'est le lien de sang que tu partages avec Celestia, qui elle a hérité du pelage clair des Lux. T'es peut-être une alicorne de sang-mêlé, mais t'as tout d'une pur-sang à mes yeux."

Il la serra fort contre lui. Luna se laissait tendrement étreindre, souriante en apparence, soulagée de le voir indifférent face à ce que sa famille aurait qualifié d'impur. Mais de l'autre, elle demeurait nerveuse. Son oncle lui vouait un amour et un attachement bien trop profond pour être un simple parent. Et qui plus fut, un amour qui ne lui appartenait pas : Selifós ne faisait que la confondre avec son épouse d'antan. Elle ne trouvait pas juste, même en mettant de côté l'aspect incestueux, de se mettre en couple avec lui.

Tout cela n'était que pure fantaisie... que pure chimère. Son oncle se laissait trop bercer d'illusion. Mais malgré son côté cinglé, pouvait-elle vraiment le lui reprocher de transposer l'identité de sa bien-aimée sur elle ? Perdre de la sorte son être chère pour ensuite avoir l'illusion de le revoir très longtemps après... N'importe qui aurait une telle réaction.

Néanmoins, comment se faisait-il qu'elle avait autant été amoureuse de son oncle malgré leur proximité de parenté avant cette révélation ? Pourquoi l'aspect incestueux ne l'avait pas assez révulsée pour faire changer d'avis d'instinct son cœur ? Devait-elle supposer que parce que ses ancêtres l'eurent pratiqué durant des dizaines de milliers d'années, c'était en quelque sorte inscrit dans ses gènes ?

"Tu fais de moi le plus heureux des étalons en me permettant d'être aussi proche de toi", déclara-t-il en la desserrant. "Te côtoyer m'a rappelé ces jours pleins de vie écoulés auprès de Loulou. Pendant tous ces millénaires, j'ai vécu dans la guerre et la mort, à lutter en vain pour mettre un terme à ce qui souillait le monde. J'étais comme une coquille vide fatiguée de vivre. Et toi tu apparais et me redonnes goût à la vie... une seconde chance. Je n'ai plus autant savouré l'instant présent depuis sa mort. J'ai envie de vivre auprès de toi, Luna, si tu me le permettais. Accepterais-tu de me laisser t'aimer comme j'ai aimé Loulou ?"

"Donc depuis tout ce temps... " dit Luna presque sans voix, de plus en plus incertaine. Et qui par prudence se dégagea des pattes de l'étalon. "Tu me courtisais pour espérer retrouver ta femme à travers moi ?"

"Et bien, c'est-à-dire que... " répondit-il au dépourvu, un peu paniqué par la voix tranchante de sa nièce. "Si tu ne le veux pas, je ne m'approcherai pas d'avantage de toi. Je comprends que tu puisses manifester du recul devant les révélations que je t'ai faites. Je veux juste que... je veux juste que tu m'autorises à te courtiser, et à t'aimer avec plus d'honnêteté. Toi aussi, Luna, si tu caches des sentiments envers moi, je te demanderai alors de te montrer sincère ; comme je le suis avec toi."

Elle hocha négativement de la tête, alors qu'elle prenait son oncle en pitié ; un peu comme on prendrait en peine un vieillard dont l'intelligence fut durement frappée par l'âge. Tout ce que Luna désirait à travers lui était un oncle gentil et bien aimant. Pas un pauvre veuf dont le deuil en tourmentait encore l'âme.

"S'il-te-plaît, Selifós, essaie de garder ton sang-froid. Rappelle-toi que je suis Luna, ta nièce. Et non pas Loulou, ta femme. Renonce à cela."

"D'accord... Je comprends... " dit-il avec le rictus tordu par la joie et le chagrin sur son visage à l'éternel calme, et la chaleur au cœur. "Je sais que tu n'es pas vraiment elle... à mon grand désarroi." Il soupira de satisfaction. Il passa à nouveau son sabot sous son crin pour lui caresser la joue. "Tu lui ressembles tellement... " dit-il encore de sa voix étouffée, tellement il n'en revenait toujours pas.

Luna lui souriait légèrement, tout en demeurant passive sous sa caresse. Compatissante, elle ne pouvait pas le lui refuser. Si cela, au moins, lui permettra de recevoir du baume à son cœur meurtri par le traumatisme et le temps, alors elle lui laissera ce plaisir.

"Tu n'as pas idée d'à quel point tu lui ressembles, Luna", dit-il avec un visage envahi par la joie. "Tu as les mêmes yeux qu'elle. Les mêmes lèvres. Le même sourire. Cette même mèche de cheveux. Le même crin... " Il plongea sa patte dans la crinière évanescente dans laquelle scintillait un millier d'étoile. Le rictus de Luna devint plus fort alors qu'il lui frottait gentiment le cuir chevelu.

"Même si je ne peux pas te considérer comme ma femme, je ne peux en revanche m'empêcher de t'aimer comme j'ai aimé Loulou, tu sais ? Quoiqu'il arrive, je ferai de toi ma protégée." Il lui déposa un autre baiser sur l'œil.

Intérieurement, Luna le concevait. L'étalon semblait trembler d'hésitation, de crainte et d'envie. Le désir de l'embrasser, de juste pouvoir déposer ses lèvres contre les siennes le démangeait affreusement. Et pourtant il se retenait, de toutes ses forces, par simple respect pour sa nièce, et aussi par crainte de succomber à ce qui n'était clairement qu'une chimère de son esprit.

"Mon... mon beau lys du soir... " murmurait-il. Frissonant dans ses émotions vives, il ajouta un peu maladroitement. "Si... si tu me le permettais... je t'embrasserais immédiatement."

Elle hocha encore une fois négativement de la tête, mais cette fois avec un sourire compatissant et presque angélique. Son beau lys du soir... quel surnom magnifique, pensait-elle. Quand on pense que des maris se contentent d'appeler leur femme « chérie » ou « mon amour », celui-ci était plutôt original. Elle lui répondit.

"Je ne peux offrir ce que seule ta femme peut te donner, mon oncle. Parce que personne ne peut la remplacer. Et certainement pas moi."

Sur le coup, cela le rappela à la réalité et ses oreilles en tombèrent. La chaleur dans la poitrine lui fut montée à la tête et se matérialisa sous forme d'une larme. À demi-consolé, il sourit de reconnaissance envers sa nièce. Cette dernière lui ajouta.

"Néanmoins, je peux faire ceci si ça peut te soulager."

Elle s'avança pour le prendre dans ses bras et le câliner. Après un sacrifice aussi honorable devenu vain, après une telle perte et une telle descente aux enfers avec tous les crimes qu'il eut commis suite à cela, pas étonnant qu'il en soit devenu quelqu'un de très froid. Ça la désolait beaucoup d'avoir un oncle dans cet état. Et dans son cœur, elle espérait trouvait le moyen d'aider son oncle à trouver la paix avec ses fantômes du passé, comme il l'eut fait avec elle ces dernières semaines.

"Je suis profondément désolée pour ce qui est arrivé à toi et Loulou, mon oncle."

Il l'attrapa en retour entre ses bras pour lui renvoyer l'étreinte, avec la même douceur ; et alla jusqu'à l'enlacer entre ses ailes. Il en eut profité pour lui déposer un petit baiser sur la joue. Il lui murmura à l'oreille. "Merci de ce que tu fais pour moi, ma petite-nièce. Tu es un vrai ange tombé du ciel."

La jument gloussa légèrement. "Des poneys m'ont déjà appelée de la sorte quand je suis venue les sauver de leur cauchemar", le desserra-t-elle après cette longue accolade.

"Me permettrais-tu aussi de te surnommer Lulu ? comme ta sœur ?"

"Non, Selifós", rigola Luna encore une fois. "Seule 'Tia a le droit à ce privilège. De plus, j'aimerais que tu redescendes les sabots sur terre. Je ne suis pas ta femme. Rappelle-t'en."

Il y concorda d'un simple opinement du chef avec un air déçu. Mais elle avait raison. Et il pressentait qu'elle lui disait cela pour son bien. Pourtant, il avait toujours autant de mal à distinguer son épouse défunte de sa nièce. Elles se ressemblent tellement...

Selifós pencha la tête vers le bas de leur nuage quand quelque chose attira l'attention de son ouïe. Son rictus devint subitement maussade. Six ponettes parurent rencontrer Celestia à l'avant de la villa, sur le plancher des vaches. La tristesse le gagna et son cœur tremblait, perdait de sa chaleur dans la poitrine, quand il reconnut la couleur fuchsia du plus, ou plutôt de la plus grande des six.

"Je crains qu'on doive se dire aurevoir, ma nièce."

"Pourquoi dis-tu cela ?" dit Luna, perturbée par sa réponse.

Il la découvrit de ses chaudes ailes, et le corps de la jument frissonna quand la brise de la haute-altitude revint courir sur son dos. Elle regarda ce qu'il se tramait quelques dizaines de mètres plus bas sous leur nuage. En repérant immédiatement ce pelage violet qu'elle ne connaissait que trop bien, son visage recopia celui de son oncle. Ce dernier expliqua, en toute simplicité.

"La rabat-joie de tout à l'heure est de retour. Et elle a fait vite."

Malgré que Selifós usa de son sens de l'humour pour apaiser la nouvelle tension, Luna de défit pas d'un millimètre son air grave. Elle analysait la situation, recherchait vivement une solution dans son esprit qui avait subitement oublié toute trace d'empathie après cet après-coup. Elle se leva sur ses quatre pattes.

"Reste ici. Ne te montre surtout pas", lui recommanda-t-elle avec fermeté. "Je vais arranger la situation. Je réexpliquerai à Twilight mon point de vue et alors elle te laissera une nouvelle fois tranquille."

"Non. Permets-moi de t'accompagner", lui dit-il vivement. "En voyant ta nouvelle apparence, elle risque de t'agresser en pensant avoir affaire à ton Nightmare."

"Merci de te soucier de moi, Selifós. Mais je n'ai pas besoin de ta protection : je sais me défendre et peux m'occuper de cette affaire seule. Reste en retrait."

"Luna", la retint-il une dernière fois. "Depuis trop longtemps tu me couvres devant l'hostilité grandissante de ta sœur et de la princesse Twilight. Il faut à présent que j'assume les conséquences de mes actes. Certaines choses doivent être faites et il est grand temps pour moi de participer à cette ultime confrontation. Alors laisse-moi te suivre et veiller sur toi, en remerciement de tout ce que t'as fait pour moi."

"..." Elle le fixa intensément. "D'accord", céda-t-elle devant sa détermination.

Ils se laissèrent tomber ensemble de leur nuage, en chute libre. Ils plongèrent jusqu'à se rattraper à seulement quelques mètres du sol dans un planement brutal des ailes, à côté de Twilight et de ses compagnons.

Elles tournèrent toutes la tête et la confusion s'empara de celles qui n'eurent pas été témoins de la transformation de Luna. La pégase bleue, choquée comme ses cinq camarades, lança un regard noir à Selifós dans sa vivacité d'esprit.

"T'as fait revenir Nightmare Moon ! Je savais que tu ne pouvais pas apporter que du bien à Luna !"

"Oh non... Ne me dites pas qu'elle est revenue ?" murmura Fluttershy à son tour.

Les autres répliquèrent dans cette même peur et cette intrigue qu'elles ne comprenaient point.

"Du calme, les filles", leur ordonna la princesse en levant le sabot. Elle s'approcha prudemment de Luna. "Luna ? Est-ce toi ? Est-ce que ça va ?"

"Je vais très bien", resta-t-elle stoïque devant l'emportement de tout à chacun. "Je m'appelle Luna. Vous pouvez aussi me nommer Nightmare Moon, cela m'est complètement égal ; puisque c'est aussi mon nom."

"Donc c'est vrai... tu as fusionné avec Nightmare Moon... " flageolait presque la princesse qui la dévisageait de haut en bas, encore stupéfaite de voir à quel point elle ressemblait à son côté mauvais, et aussi de la voir à présent aussi grande que Celestia ou elle-même.

La jument noire de jais soupira. "Pouvez-vous me dire ce que vous êtes venues faire ici ?"

"Nous sommes là pour sceller Selifós. Il est un vampony et un danger pour les équestriens. Et il t'a changée en vampony pour te lier à une destinée que personne ne veut. Et sûrement pas toi. Je comprends que tu veuilles le défendre car il est ton parent et ami, mais je ne peux rester inactive si ce dernier te pousse à commettre d'irréparables choses."

"Selifós ne m'a jamais poussée à quoi que ce soit", rétorqua-t-elle pour le défendre, alors que ce dernier restait silencieux dans cet échange en proie à l'étincelle. "Il m'a fait découvrir mes racines. Il m'a montré qui je suis. Il m'a appris à regarder Nightmare Moon d'un autre œil et à faire la paix avec moi-même. Et je ne suis pas une vampony ! Et il ne l'est pas non plus ! Et je te défends de prétendre savoir ce que je veux vraiment !"

"As-tu conscience que maintenant tu dois boire du sang ?" l'alerta Twilight. "Celestia nous a tout expliqué. Elle a écrit que tu avais mordu un poney, bu son sang, et que ta faim te poussera inévitablement à recommencer. Tu vas donc faire du mal aux autres ? Cela ne te révolte pas ?"

Celestia restait un peu en arrière-plan et ne s'était pas prononcée quand Twilight eut cité son nom. Elle ne pouvait que s'enjoindre à l'avis de Twilight mais elle remettait de plus en plus en question son choix. Luna avait comme qui dirait une foi inébranlable en Selifós au vu de la défiance qu'elle mit en œuvre devant son ancienne élève. Aurait-elle dû réagir autrement, finalement ? songeait-elle.

"Avant, si. C'est vrai", répondit Luna à la question de Twilight avec un ton un peu plus posé. "Mais Selifós m'a appris à regarder les choses autrement. Et je peux l'affirmer sans crainte : il n'y a rien de mal à étancher sa soif. Je comprends votre peur à toutes, mais j'ai assimilé le fait qu'il n'y ait aucun mal à... à chasser."

C'est encore pire que ce que je craignais. Pensait Twilight. Selifós l'a entièrement transformée, et pas seulement en apparence. Apple Jack s'avança à son tour en direction de Luna.

"Celestia a aussi écrit qu'il t'a incitée à attaquer Apple Bloom", marqua-t-elle son mécontentement. "Je ne lui ai rien dit à ce sujet pour ne pas l'inquiéter ; et Celestia merci, tu ne l'as pas fait. Cela devrait te faire réagir ça, non ? À ce que je sais, Apple Bloom est très proche de toi."

"Tu exagères, Apple Jack", répliqua l'ancienne gardienne des rêves. "Je ne suis pas plus proche d'Apple Bloom que je ne le suis d'un autre poney."

"T'aurais préféré qu'elle s'attaque à un étranger ? c'est ça ?" commenta Selifós sobrement.

"Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ?" dit la fermière avec reproche.

"Ce qu'il veut dire Apple Jack... " dit Luna pour calmer le jeu. "C'est que l'identité de la proie importe peu. Apple Bloom n'est ni moins, ni plus méritante qu'un autre à être épargnée. Ça aurait été de la discrimination sinon."

"Heu... quoi ?" dit Rainbow Dash derrière qui ne semblait pas sûre de comprendre, et qui s'apprêtait à soutenir son amie.

"Je dois mettre mes sentiments de côté quand je chasse. C'est ce que Selifós m'a appris. Je dois tout laisser au naturel et ne prendre en compte que mes instincts."

"Tu... " hésita Twilight. "Tu veux dire qu'il t'apprend à chasser froidement ?"

"Je dirai plutôt pragmatiquement. Mais oui, je comprends ton désaccord. Moi-même j'en étais révulsée au début. Mais Selifós m'a expliqué en quoi c'était important. En réalité cela me permet d'agir avec impartialité, et veiller à ce que ne soit donné aucun privilège arbitraire à certains juste parce que « je suis ton ami ». Et donc il me prépare psychologiquement à n'avoir aucun regret. Même si ce n'est pas un inconnu que j'attaque."

Luna finit sa prise de parole avec un petit rictus confiant. Et elle confondit tout le monde avec ce dernier. Excepté peut-être Pinkie Pie et Fluttershy qui estimaient ce sourire sincère. Twilight, tout comme la paysanne et la wonderbolt, même si elles ressentaient un fond d'honnêteté dans ce qu'elle venait de dire, étaient épouvantées. Elles se remplirent lentement de colère contre celui qui avait rendu leur Luna méconnaissable.

"Tu te rends compte de ce que tu dis ?" dit calmement la princesse de l'amitié, outrée comme horrifiée. "Tu as clairement l'intention de... de... " Luna hocha de la tête. "As-tu seulement conscience de ce que tu es devenue ? Ne vois-tu pas que Selifós a profité de ta confiance ? Il t'a changée en – "

"Je ne suis pas un monstre !"

Cette fois, ce fut au tour de Celestia de s'approcher, qui jusque-là avait choisi de laisser Twilight intervenir. Elle éloigna Luna qui fut restée devant Selifós comme pour le protéger, afin de laisser à l'alicorne lavande et ses amies le champ libre pour l'exécution.

"Bien sûr que tu n'es pas un monstre, petite sœur", lui dit-elle alors que sa cadette se débattait. "Tu t'es juste laissée manipuler. Mais maintenant nous allons réparer tout ça."

"Lâche-moi, Celestia ! Et je ne vous donne pas le droit de le renvoyer au Tartare !"

Selifós posa doucement son sabot sur l'épaule de Luna. Le contact la calma aussitôt alors que Celestia la tirait de plus en plus fort de son aile sous la force surnaturelle qui habitait à présent sa petite sœur. Elle tourna sa tête vers celui qu'elle ne comprenait pas.

"Luna. Reste au côté de ta sœur. Laisse-moi m'occuper de ça."

"Qu... quoi ? Mais... "

Dans la confusion soudaine qui paralysait sa colère, elle ne trouva plus la volonté de résister à la traction de son aînée, et se laissa finalement amener sur le côté. Les cinq juments qui accompagnaient Twilight se remplirent de doute et d'interrogation quant à l'attachement que Luna éprouvait pour cet étalon sortis du tréfond des âges. Elles se demandaient comment Selifós fut parvenu à autant la pervertir... s'il l'avait effectivement pervertie.

"Je n'ai pas l'intention de renvoyer Selifós au Tartare", déclara Twilight. "Il n'a eu aucune difficulté à terrasser Cerbère et l'ancien portail malgré l'enchantement qui protégeait ce dernier. Et je doute que la nouvelle porte qui est d'un niveau inférieur le maintiendra plus efficacement. Je vais te changer en pierre à la place, Selifós. On te conservera en tant que monument des temps anciens."

L'adressé détourna son attention de Luna qui, rien qu'en regardant son visage, démontrait que cet évènement n'était nullement désiré. Il fixa droit dans les yeux la princesse et ses cinq acolytes qui tour à tour lui jetaient un regard de défiance et d'hostilité... enfin presque : Pinkie Pie, elle, continuait de sourire joyeusement. Selifós, lui, ne le leur renvoyait pas. Il se félicitait plutôt intérieurement avec sarcasme pour s'être encore une fois attiré les ennuis.

"J'en ai le cœur brisé en pensant à ce que je vais faire", continua la princesse qui ressentait la douleur de cette étrange rupture. "Luna a l'air de t'aimer profondément."

"Et moi donc ?" soupira l'étalon comme par rhétorique.

"Tu es une ombre du passé, Selifós. Et tu appartiens au passé. Ce que tu es et ce que tu fais pourraient certes convenir dans ton époque, mais dans la nôtre tu es juste une menace pour chaque équestrien et je crains que cela ne puisse changer. J'avais choisi la passivité et l'indulgence puisque Luna insistait qu'on te laisse une seconde chance, malgré les victimes que tu as faites, malgré la peur que tu représentes pour le reste des équestriens qui ont eu vent des rumeurs concernant un vampony qui serait apparu. Mais maintenant que tu l'as manipulée et corrompue, et ce avec la complicité de Nightmare Moon pour une raison que j'ignore encore, je ne peux continuer de fermer les yeux sur tes actes. Donc tu seras changé en statue, à la pareille des autres antagonistes d'Equestria."

"C'est faux, Twilight !" cria Luna dans sa furie. "Il ne m'a jamais manipulée et ne m'a jamais corrompue ! Il m'a seulement aidée à retrouver mes racines ! Il m'a rendu plus qu'heureuse en m'aidant à me réconcilier avec mon Nightmare. J'ai enfin trouvé la véritable paix grâce à lui !"

"Certes. Mais à quel prix ?" lui répliqua Twilight avec une voix qui rappelait son inquiétude. "Je doute qu'Equestria ait besoin d'un second vampony. Surtout que toi, Luna, tu t'es laissée convaincre à mordre et à boire du sang alors que, à ce que j'ai cru comprendre, tu avais la liberté de dire non à ce rite."

"Il est des choses que tu ne peux comprendre, Twilight", grinça Luna, critiquant l'obstination de Twilight dans ses propres idées. "J'avais bénéfice à l'accomplir."

Twilight, comme ses amies, étaient choquées du visage effrayant qu'arborait leur amie. Sa ressemblance effarante avec Nightmare Moon leur fit deviner que cette dernière influençait certainement ses pensées et son comportement. Et ce fut en en cette rage silencieuse qui l'envoûtait que leur détermination à penser que Luna s'était trompée en se laissant imprégner par Selifós se renforça.

"J'avais espéré qu'une amitié avec Nightmare Moon ne soit pas sans risque mais hélas, comme je le craignais, Luna a été assimilée par elle", dit Twilight. "Selifós. Pour les victimes que tu as faites et pour tout ce que tu as fait à Luna, que ce soit en la refaisant basculer vers Nightmare Moon, en la manipulant pour l'amener vers toi ou même pour l'avoir transformée en vampony, nous allons donc te changer en pierre. Et ainsi la menace que tu représentes sera une nouvelle fois neutralisée."

"Cela va de soi", répondait-il en faisant tournoyer son sabot, comme avec cynisme.

"Si tu étais parvenu à me terrasser la dernière fois, Selifós, c'est parce que j'étais seule. Ma vraie force se trouve auprès de mes amies et maintenant qu'elles sont à mes côtés, nous te montrerons une toute nouvelle forme de magie bien plus puissante que tu n'auras jamais rencontrée, même en vingt-mille ans d'existence."

Selifós retint un rire moqueur en les voyant prendre une posture d'attaque, alors que Celestia était remplie de doute, et Luna de peur.

"Ne gaspille pas tes forces, Twilight", lui souriait l'étalon, décontracté. "Je n'ai pas l'intention de t'affronter, toi et tes amies. Si tu veux me changer en pierre, alors fais-le."

La réponse de Selifós redoubla leur surprise et leur choc.

"Mais... Selifós... " dit Luna qui était la plus confuse d'entre toutes. " À... à quoi tu joues ?"

"Pourquoi tu voudrais te laisser changer en pierre ?" lui fit remarquer la pégase azurée, parlant pour les cinq autres. "Personne ne voudrait subir ça."

"Vous semblez toutes déterminées à croire que je suis malintentionné alors que ce n'est pas le cas. Si j'avais fait tout ça pour Luna, c'était pour la rendre heureuse. Elle vous le témoignera. Et Celestia aussi est consciente de la joie que ça lui a apporté d'atteindre la paix intérieure. Donc pour vous prouver une bonne fois pour toute que je ne suis pas spécialement votre ennemi, je vais assumer les conséquences de mes actes et vous laisser me changer en pierre, en gage de ma bienveillance."

Il soupira avant d'ajouter. "De plus, comme je te l'avais raconté la dernière fois, Twilight, ça fait plus de quinze-mille ans que je ne cesse de me battre. Et pour être honnête, je suis exténué de tout le temps affronter l'adversité. Tout ce que je veux... " Ses pupilles se glissèrent vers Luna qui était incertaine de ce qu'il voulait dire. "C'est embrasser une nouvelle fois la paix et la vie. Je veux m'arracher à ces guerres sans fin." Il s'adressa maintenant à sa chère nièce. "Luna. Tu sais, ce que disent Twilight et Celestia : le fait que je te manipule. Et bien... il y a un petit peu de vrai dans ça. En mon for inconscient, j'ai cherché à te lier à moi. Si je t'ai courtisée après tout ce temps, c'était dans l'espoir de récupérer ma femme à travers toi. Mais ça, je te l'ai déjà expliqué."

Sa femme ? pensaient en synchronisation la princesse et sa petite troupe.

"Votre femme ?" lui demanda Rarity. "Qu'est-ce que vous voulez dire ?"

"C'est une histoire longue et assez compliquée", intervint Celestia vers qui les yeux se braquèrent. "Pour être le plus bref possible, Selifós est veuf : jadis, il a perdu sa femme dans les querelles intestines entre les Lux et les Skiá. Il l'aimait éperdument et sa perte l'avait détruit, au point que ça lui aura causé sa chute ; d'abord sur la lune, ensuite dans la pierre, et après au Tartare. Et après l'avoir confondue avec Luna, il est tombé amoureux d'elle. Alors il l'a transformée en vampony afin de la lier à lui."

"Arrêtez avec ce mot. Je ne suis pas une vampony", protesta Luna. "Et il ne m'a jamais « transformée ». Faire la paix avec Nightmare Moon est une décision que j'ai entreprise de mon propre chef. Selifós n'a fait que m'encourager et m'accompagner dans l'accomplissement du rite. De plus, Selifós, je ne te reconnais pas comme m'ayant manipulée. Tu as toujours été honnête avec moi et je sais que tu m'aimes d'un amour sincère et vrai. Et avec un amour comme celui-là, on ne manipule pas. La seule chose égoïste que tu aies pu faire, c'était peut-être ta volonté de me séduire afin de me faire tienne. Mais au constat de ce que j'ai appris, je ne peux plus vraiment te le reprocher."

Il sourit de joie devant la clémence de sa parole. "Merci, ma nièce."

La princesse Twilight haussa de nouveau la parole.

"Qu'importe. Puisque tu ne veux pas te battre et que tu acceptes de retourner à la pierre pour tes actes éthiquement discutables, ce qui signifie que tu as au moins un semblant de conscience, tu gagnes tout mon respect. Et en reconnaissance de ta reddition, je suis prête à t'accorder une dernière faveur."

"Tu m'accorderais une faveur ?"

"Oui. Tu sais, Selifós, dans le fond je t'aime bien. Je n'apprécie juste pas l'idée de devoir te changer en pierre. Mais au vu de ce que tu as fait et de ce que tu risques encore de faire, je n'ai pas tellement le choix. Si on retirait le fait que tu étais un vampony, je suis même sûre qu'on aurait pu devenir amis, toi et moi. Donc par amitié, j'exécuterai ta dernière volonté. Du temps que ce n'est pas au-delà de mes limites, bien sûr."

"L'un n'empêche pas l'autre. Je suis un Skiá, certes, mais cela ne m'empêche pas de créer des liens d'amitié avec les proies." Puis il en revint au sujet initial. "Fais-moi une promesse."

"Laquelle ?"

Il regarda une dernière fois Luna qui était silencieuse et encore maintenue par sa sœur. Son visage était crispé par la tension, la peur et la douleur du moment. Elle aurait voulu intervenir et stopper le processus, mais le choix incompréhensible de Selifós l'intimait de ne pas agir et d'attendre que le mal soit fait.

Il compatissait à son sort. Il savait que ça allait la déchirer de se retrouver coincée dans une telle dissension. Mais s'il avait choisi de combattre ou de fuir, il l'aurait probablement exposée à un bien plus grand danger à cause de sa vraie nature maintenant révélée. Se sacrifier ainsi était sûrement la meilleure manière de la protéger d'une quelconque hostilité.

La seule chose qu'il craignait réellement dans son choix de se laisser changer en pierre, c'était le risque d'y rester bloqué suffisamment longtemps pour qu'à son éventuelle libération, il ne lui soit plus possible de revoir Luna vivante.

"Promets-moi... promets-moi que quoiqu'il arrive, quoique Luna fasse... " Il redirigea ses yeux tristes vers la princesse, pour devenir déterminé. "Promets-moi que tu ne lui feras pas de mal. Et que tu la laisseras libre de ses choix."

Elles sourirent toutes devant cette supplique pure. Luna qui avait les larmes qui lui montaient se remplit tout d'un coup d'une autre émotion. Il n'y avait plus seulement de la tourmente dans son cœur.

"C'est promis. De toute façon ce n'était pas dans mes intentions."

"J'espère pour toi que tu la tiendras", dit-il avec une fermeté aussi calme que soudaine. "S'il lui arrive quoique ce soit, alors j'espère pour toi que je ne sortirai jamais de ma prison de pierre. Car sinon je te ferai subir un sort qui te fera regretter d'être née."

Elles furent choquées par la menace qui venait d'être faite. Pas comme si Twilight mentait : elle ne ferait jamais de mal à une amie après tout. Mais il semblerait que Selifós ne lui faisait nullement confiance. Luna, elle, se demandait en revanche si son oncle n'exagérait pas un peu avec un tel avertissement.

"S'il-te-plaît, Twilight. Ne fais pas ça", implora-t-elle. "J'ai encore besoin de lui."

"Besoin de lui pour quoi ?" répliqua la princesse. "Pour qu'il t'apprenne à agir comme lui et à commettre d'autres outrages ?"

Luna se tut immédiatement et baissa la tête, dépitée. Répondre à cela n'y changerait sûrement rien, et pourrait même empirer sa propre situation. Selifós, lui, restait figé, plus inquiet pour Luna que pour lui-même. Il se demandait encore si se laisser changer en pierre était le meilleur choix. Mais fuir ou combattre aurait exposé sa protégée à d'autres ennuis.

Twilight fit briller sa corne et le rayon blanc frappa Selifós. Son corps prit progressivement l'apparence et la blancheur du marbre. Dans sa transformation, l'étalon ne réagissait pas, gardait un air triste, laissait sa chair calcifiante immortaliser sa personne dans son indolence. Comme pour Luna dont l'âme criait dans ses entrailles dans l'espérance de la faire immerger d'un cauchemar. Sauf que c'était la réalité.

Et finalement, la statue s'était formée, haute sur son piédestal. Le supplice s'acheva pour Luna qui, une fois la pétrification achevée, brisa le maintien de Celestia pour se précipiter sur un Selifós marbré. Elle l'observa dans ses yeux clos, comme s'il était endormi, dans l'attente qu'on le réveille à nouveau. Elle goûta à une forte amertume dans cette fatalité.

À l'arrière, les juments se félicitèrent d'avoir eu une victoire rapide, comme à l'accoutumée. Sauf pour Twilight qui ne voulait pas le considérer comme une victoire. Parce qu'il n'y avait pas eu de lutte. Et Selifós était certes dangereux de par sa nature et de l'influence mauvaise qu'il étendait sur l'ancienne princesse de la nuit, mais il ne représentait pas une menace pour tous les équestriens dans leur généralité non plus. Et en plus, il s'était laissé changer en pierre pour prouver sa bienveillance ! Ce bilan lui pesait et elle commençait à se demander si elle avait bien pris la bonne décision. Elle réfléchissait pour l'instant à la suite des évènements, et regardait avec empathie Luna qui se lamentait devant la statue comme s'il s'agissait de la pierre tombale d'un proche défunt.

"Je suis désolée, Luna", désirait Twilight s'excuser en s'approchant d'elle. "Mais après ce qu'il t'a fait, je ne pouvais pas rester sans rien faire."

"Garde tes excuses, Twilight", dit Luna avec une colère renouvelée. "Dis-moi plutôt ce que tu comptes faire de lui maintenant. Tu vas l'amener à Canterlot, c'est ça ?"

La princesse comprenait le mécontentement de son amie et n'insista pas d'avantage. Elle alla droit à l'essentiel, alors qu'elle sortait son amulette du contrôle des astres.

"Oui. Il sera placé dans les jardins du palais avec les autres. Tu pourras lui rendre visite quand tu le souhaites. Mais dans l'immédiat, je vais seulement profiter qu'il soit dans la pierre pour prendre un petit peu de sa magie. Je pourrai ainsi continuer tes responsabilités, Luna."

Cette dernière fit volte-face et se présenta comme barrière entre l'alicorne lavande et la statue. "Je t'interdis de prendre sa magie ! La magie lunaire n'est pas à toi !"

"Vas-tu tenir le même discours que lui, Luna ?" soupira la princesse exaspérée.

"Je me chargerai moi-même du contrôle de la lune. Et il n'est pas nécessaire de garder les rêves des équestriens. Range ton amulette immédiatement ! Ne touche pas à Selifós !"

Twilight était plus que fatiguée de croire entendre Selifós à travers la bouche de Luna. Elle n'arrivait toujours pas à comprendre comment il avait pu la changer à ce point-là. Au point de se retourner même contre ses amies de toujours. Comme il était devenu impossible de la raisonner, elle avait dû l'écarter de force pour récupérer la magie lunaire, et ce sous la grâce de ses amies et de Celestia qui tentèrent tant bien que mal à tempérer l'animosité de la jeune Skiá.

Avec un air satisfait et soulagé, la princesse de l'amitié fit absorber un petit peu de la magie de Selifós pour la ranger dans son amulette : le contrôle de la lune, ET le retour de ses tâches dans la dimension des rêves à nouveau acquis. Mais à présent que ce détail fut réglé, il en vint maintenant le plus gros problème. Luna avait été corrompue... son esprit perverti. Les autres juments essayèrent de la raisonner et de lui faire comprendre en quoi cela fut nécessaire.

Mais la jument de la nuit refusait d'entendre d'avantage raison. Elle comprenait qu'on eût voulu l'emprisonner dans la pierre à cause de ce qu'il était. Elle leur aurait même prêté son soutien si elle n'avait pas connu Selifós. Mais pas avec ce qu'elle avait vécu. Pas avec ce qu'elle avait appris sur son identité. Et il était un très bon mentor et savait rester digne quand il s'agissait de chasser. Il n'avait rien d'un monstre et le traiter de vampony était insultant de son point de vue.

La princesse Twilight, comme pour ses amies, aurait espéré que Nightmare Moon puisse être réformée. D'où la raison de leur inaction durant le déroulement du rite de Nýchta. Mais comme elles le craignaient, ça n'avait pas marché. Nightmare Moon était restée la même et bien que Luna eût fait la paix avec elle, assurant donc peut-être qu'elle ne reviendrait jamais, elle avait en revanche assimilé sa jumelle pour la changer en vampony. Et elles s'interrogèrent toutes sur comment inverser le processus.

Luna eut perdu tout d'un coup l'estime qu'elle portait pour ses amies de toujours. Elle leur faisait confiance. Et non seulement elles lui eurent volé Selifós, spolié sa magie ; mais en plus elles cherchaient à lui arracher sa chère Moon. Celle avec qui elle s'était réconciliée, et chez qui elle avait découvert un amour insoupçonné entre elles deux. Non, cela, elle ne le permettra jamais.

Et Nightmare Moon bouillait de rage. Comment avaient-elles osé faire ça à son parrain !? Et comment cette garce avait-elle osé lui usurper la magie lunaire qui ne lui appartenait pas !? Et surtout : Comment osaient-elles prétendre savoir ce qui était bon pour Luna !? Moi seule sait ce qui est vraiment bon pour elle ! Plus jamais vous ne l'empoisonnerez ! Luna est à moi et je ne vous laisserai pas la ramener dans vos inepties !

Et intérieurement, Nightmare Moon ne cultivait qu'avec plus d'attention et d'amour sa haine plus sombre même que le voile de la mort pour ces sales pestes à qui elle comptait préparer un châtiment pire que l'enfer. Il suffisait juste que Luna la suive dans son idée et lui laisse carte blanche.

Mais celle-ci retenait ce désir de violence et de vengeance dans un coffre scellé profondément à l'intérieur d'elle. Elle s'était sentie trahie. Elle se rappela alors de l'avertissement de Selifós : Elles avaient persécuté ce dernier, et maintenant c'était à son tour de se faire persécuter. Et elle trouvait complètement hypocrite de leur part de soi-disant chercher à l'aider pour qu'elle revienne sur le bon chemin, comme si elles savaient comment elle devait être. Alors que non : elle avait accompli ce qu'elle avait choisi d'accomplir : renouer avec son identité la plus profonde. Elle est une Skiá. Et personne ne lui arrachera les racines qu'elle se venait de découvrir au côté de son oncle.

Et Selifós ne restera pas éternellement dans la pierre. Non. Lorsque la meilleure opportunité se présentera, elle trouvera une solution pour le récupérer, lui et sa magie lunaire. Et si elle ne pouvait pas tellement en vouloir personnellement aux amies de Twilight qui n'avaient fait que la suivre, surtout que ces dernières étaient un peu plus à son écoute en voyant qu'il y avait clairement un problème de communication avec elle, elle avait décidé de briser tout lien avec Twilight. Selifós avait raison : Twilight veut que Luna soit comme elle veut qu'elle soit ; et non pas voir Luna comme cette dernière veut se voir elle-même. Ça brisait le cœur de cette dernière de voir Luna vociférer sa rage contre elle, mais Luna aussi en avait le cœur brisé devant cette trahison. Elle lui faisait tellement confiance... elle portait tellement Twilight en estime... Elle ne l'aurait jamais soupçonnée de quoique ce soit jusqu'à cette tombée des masques.

La princesse était persuadée d'avoir raison et était certaine que Luna finira tôt ou tard par comprendre son tort. Comme elle l'avait reconnu lors de son retour de son exil sur la lune. Rainbow Dash lui eut suggéré de réutiliser la magie de l'amitié pour à nouveau séparer Luna de Nightmare Moon. Mais Twilight refusa, étant donné que la situation était différente de celle d'autrefois. Elle doutait que cela marcherait et en plus, Luna était bien trop maline et prudente pour se laisser prendre un arc-en-ciel dans la figure comme la dernière fois.

Bien que la jument nocturne ait conservé sa conscience et ne se fasse pas appeler Nightmare Moon, l'alicorne lavande et sa troupe se demandaient si sa pensée n'était pas influencée par cette dernière. Elles ne pouvaient être qu'incertaines si Luna s'opposait par elle-même, ou si ce fut à cause d'une manipulation sournoise de son Nightmare. Et dans ce doute, elles crurent avoir fait le bon choix en arrêtant Selifós, même si l'hostilité soudaine de la jument nocturne avait quelque peu divisé les avis de chacun sur la décision de scellement de cet ancien étalon.

Mais pour l'heure, il fallait le ramener à Canterlot et l'exposer dans les jardins du palais avec les autres vilains. Et il fallait de même signaler à Equestria, dans laquelle la rumeur d'apparition d'un vampony avait contaminé tout le monde, que l'incident était à présent clos. Il y aura beaucoup de chose à régler d'ici les prochains jours.

Luna fut parvenue à apaiser sa colère quand Fluttershy se montrait bien plus à l'écoute que les autres et qui ne paraissait point effrayée par la nouvelle condition de vampony et le nouveau régime à base de sang que Luna avait adoptés. Elle lui eut même proposé de chercher une toute nouvelle alternative au sang. Elle lui dit qu'elle ferait des recherches pour découvrir quelque chose qui pourrait nourrir Luna sans qu'elle ait à mordre qui que ce soit.

La gentillesse et l'écoute de la petite pégase jaune étaient les seules à avoir su lui redonner un léger sourire. Si elle n'avait réellement pas besoin de mordre, ce serait une superbe idée. Mais elle doutait que cela soit possible : Selifós avait dit que seul le sang pouvait calmer cette faim et regénérer ses nouvelles forces. S'il y avait vraiment des alternatives, les Skiá l'auraient découvert, et son oncle lui en aurait parlé.

En attendant, il fallait laisser les deux sœurs récupérer de cette nuit très mouvementée. Et Celestia, dans l'optique de bien faire et surtout pour éviter que Luna ne se laissa trop aller dans sa consommation de sang, et aussi en vue de la ramener sur la bonne voie, lui confisqua contre son gré la dernière poche de sang que son oncle avait offerte à sa petite sœur. Cette poche fut ramenée à l'hôpital de Silver Shoals où Celestia en profita pour présenter ses plates excuses pour le vol commis dans leur clinique, sans chercher à donner d'explication sur la raison de ce larcin, pour éviter le malaise et protéger la réputation de sa cadette.

Et ainsi Luna se retrouva privée de tout, entourée d'ennemis, avec juste Nightmare Moon pour la consoler, dernière alliée qui lui restait ; une situation bien controversée. Un temps silencieux et empli de dépit, comme de mélancolie, s'écoula jusqu'à la soirée suivante. Et durant ce laps, les graines de la colère eurent germé.

Celestia faisait de son mieux pour la réconforter. Elle non plus n'avait pas aimé ce à quoi elle fut témoin la nuit d'avant. Elle aussi aimait beaucoup Selifós. Ses gestes de tendresse, notamment ces moments un peu étranges quand il la baisait sur le front, lui étaient agréables dans le fond. Il se comportait comme un oncle se comporterait avec les plus jeunes de sa famille. Et elle se surprit de découvrir combien Selifós lui manquait. Son absence s'était faite clairement ressentir. Mais au moins, elle était sûre que sa petite sœur, maintenant isolée des idées et des enseignements dangereux de Selifós, finira par reconnaître qu'elle avait tort.

Car ses actes étaient tout bonnement inacceptables. Mais pour le bien de Luna qui elle demeurait toujours attristée et courroucée par la pétrification de son oncle, et donc dans la volonté de l'aider à retrouver le sourire, elle demanda à son ancienne élève s'il n'existait pas un moyen de ramener Selifós. Cette dernière eut déclaré qu'une fois le problème de Luna transformée en vampony résolu, elle réfléchirait à le faire revenir. Mais pour l'instant, pour le bien de tous, il devait rester dans la pierre jusqu'à nouvel ordre. Ça aurait pu remonter le moral à Luna d'entendre ça mais il n'en fut rien.

Bien au contraire. Sa colère avait encore monté d'un cran en s'apercevant que la lune obéissait à Twilight, et non pas à elle. Tout ça parce qu'elle avait la magie de Selifós. Tout comme pour Nightmare Moon, sa furie ne cessa de croître jusqu'à une taille démentielle, à force de réclamer une justice pour son oncle qui lui avait tant donné, et qui ne méritait pas cette nouvelle incarcération.

Ce fut donc avec colère et haine qu'elle piquait avec répétition et avec force dans ses pancakes, à l'aide de sa fourchette. Les pancakes que Celestia préparait avec amour pour elle et pour sa sœur. La jument blanche partageait la même amertume. Elle avait pu finir son assiette mais Luna en restait bloquée au dessert.

"Je suis désolée pour tous ces problèmes, Lulu."

Luna ne disait rien. Continuant machinalement à piquer les pâtisseries de sa sœur avec brutalité.

"Je sais qu'il représentait beaucoup à tes yeux", ajouta emphatiquement Celestia. "Pour moi aussi il a de la valeur. Il était un peu le... le père qu'on n'a jamais eu la chance d'avoir. On s'est si vite attachées à lui que... qu'en l'espace de seulement quelques semaines il a réussi s'immiscer dans nos vies. À moi aussi il me manque, je l'avoue. Ces moments où il me baisait sur le front, même si ça me semblait un peu bizarre au début, était plaisant dans le fond. Mais il faut bien que tu comprennes qu'il ne pouvait rester impuni pour ses agissements."

"Je t'en prie, grande sœur", grommelait l'autre qui exorcisait sa peine sur les crêpes. "Tais-toi."

Celestia garda le silence un moment en voyant combien Luna était toujours verglacée quant à ce qu'il s'était passé hier. Elle changea donc de sujet.

"Tu... tu ne finiras pas ton assiette ?"

Luna soupira d'épuisement, déprimée. Elle laissa tomber sa fourchette. "Non. Je n'ai plus faim."

"Eeet... ta soif ?" osa-t-elle encore dire.

"Si. Cette faim-là par contre est bien présente." Elle finit son verre d'eau. "J'ai beau boire autant d'eau que mon corps me le permette, je n'arrive pas à retirer cette soif. Le seul effet que cela me donne, c'est de me faire courir plus rapidement aux toilettes."

Celestia se leva de son siège et fit le contour de la table pour s'approcher de sa petite sœur.

"Tu dois prendre sur toi et résister à ta soif le temps que Fluttershy y trouve une solution", lui dit-elle avec un sourire réconfortant. "Je trouve son idée de créer du faux-sang avec des propriétés similaires au vrai très encourageante. Après tout, elle a déjà réussi à trouver de la nourriture alternative pour les prédateurs afin qu'ils ne s'attaquent pas aux autres animaux dans l'intérieur de sa réserve. Alors elle doit bien pouvoir trouver quelque chose pour les vamponies."

"Je doute qu'elle trouvera quelque chose pour cette fois", répondit Luna. "Selifós nous l'aurait dit s'il y avait une alternative au sang. Il en sait bien plus sur ma nature que n'importe lesquelles d'entre vous."

"Selifós veut que tu boives du sang. S'il existe une alternative, alors il nous l'a forcément cachée. Combien de fois faut-il te le répéter avant que tu comprennes qu'il t'a manipulée ?"

"Selifós ne m'a jamais manipulée !" répéta l'alicorne noire piquée au vif. "Il nous a dit qu'il y avait une alternative : et c'était ce fameux sort dont il avait parlé : celui d'endiguer la faim dans le but de ne plus boire de sang du tout, sans prendre le risque d'avoir de rage."

"Il a aussi dit que s'il le connaissait, il n'en ferait rien pour t'aider à ne plus jamais avoir faim", la fit remarquer son aînée avec le même ton. "Il veut que tu boives du sang. Il le veut vraiment. C'est pour ça que nous te disons depuis tout à l'heure qu'il a une mauvaise influence sur toi."

"Il ne m'a jamais forcée à mordre qui que ce soit ! Tout ce qu'il voulait, c'était m'aider à m'adapter à ma nouvelle et vraie nature. Et il avait raison de dénigrer ce sort d'alternative à la soif de sang. Car si je l'utilisais, Nightmare Moon mourrait de faim. Je perdrais mes forces. Et ce serait aussi un rejet de ce que je suis. Or je n'ai pas honte de ce que je suis ! Je ne suis pas une vampony ! Je suis une Skiá !"

Celestia soupira face à l'obstination ; et peut-être aussi la sottise ; de sa petite sœur à ne pas reconnaître ses erreurs. Comment Selifós était parvenu à la faire changer à ce point-là ? Elle ne ressemblait presque plus en rien à la sœur qu'elle avait eue ces dernières années. Mais il fallait rester patient : un jour elle finira bien par comprendre combien elle avait tort.

"De toute façon, pour l'heure, il vaut mieux éviter que tu sortes de la villa à présent : tu serais tentée d'agresser les passants. Donc dorénavant je t'interdirai de quitter la maison. Aussi longtemps que Twilight et Fluttershy n'auront pas trouvé une solution valide à ta soif de sang, tu resteras confinée."

"De quel droit te permets-tu de me priver de mes droits ?" s'indigna Luna. "Et quand ce ne sera plus ma soif, mais ma rage qui reviendra ? Est-ce que tu vas me séquestrer et me ligoter ? m'isoler encore plus ? comme on le ferait avec un fou dans un asile ?"

"J'espère que nous n'aurons pas à en arriver jusque-là", comprenait Celestia. "Si tu veux prendre l'air, faire un tour en ville ou sur la plage, je ne t'en empêcherai pas alors. Mais dans ce cas, je serai dans l'obligation de t'accompagner."

Luna sourit à demi-rassurée. "Merci, 'Tia. Mais en attendant... ma faim... tu sais, 'Tia, c'est dur pour moi aussi. Je suis encore récalcitrante à l'idée de mordre un poney. Et Selifós semblait absolument tenir à ce que je le fasse sans ressentir de quelconque regret. Mais je crains de ne pas pouvoir y arriver."

Celestia sourit tout d'un coup. Une idée brillante, ou presque, lui vint à l'esprit. On pourrait presque mettre une ampoule allumée par-dessus sa tête tellement elle estimait son idée bonne.

"Ça pourrait être différent si... si on consentait à te laisser mordre."

"Que veux-tu dire ?"

"Et si des poneys faisaient don de leur sang pour te rassasier quotidiennement ?"

Luna sourit à son tour dans l'optique de cette idée très intéressante. Mais elle gloussa en percevant le ridicule qu'elle remarquait derrière. "Ça pourrait fonctionner. Mais je doute qu'un poney soit assez courageux ou stupide pour se laisser mordre."

"Lulu, je crois que tu as trouvé ton poney courageux et stupide", dit Celestia avec le même ton. "Si tu le souhaites, je t'offrirai mon sang."

Sa petite sœur rit franchement. "Grande sœur, ne sois pas ridicule. Il ne me servirait à rien de te mordre."

"Heu... et pourquoi ?" dit cette dernière pourtant sûre de son idée.

"Selifós nous a expliqué autrefois que les Skiá ne pouvaient pas se nourrir entre eux. Le sang d'un Skiá n'est pas nourrissant pour un autre Skiá. Et parce que tu es une Skiá toi aussi, je crains que boire ton sang ne me nourrira pas plus que l'eau. Et puis... " Elle approcha son museau du cou de sa sœur pour le renifler. "Ton sang, comparé aux autres, n'a pas d'odeur. Ça doit donc confirmer ses dires. Mais en même temps... ça parait logique que les Skiá ne puissent pas se partager leur sang entre eux."

"Donc je... je ne peux pas te nourrir moi-même ?" dit Celestia, à la fois, paradoxalement, inquiète et rassurée.

"Non, 'Tia. Et rappelle-toi que c'était pour cette même raison que Selifós ne s'est jamais attaqué à nous, toi et moi", confirma-t-elle. "Et en plus d'être absurde, te mordre perpétuellement à chaque nuit serait dangereux. Tu risquerais de mourir si je te vide de ton sang. Et ce n'est pas ce que je veux. Et Selifós m'a aussi expliqué que les Skiá sont immunisés aux effets de leur propre salive. Donc si je te mords, comparé à un autre, tu risques d'avoir mal. Très mal."

"Les... les effets de la salive ?" dit l'alicorne blanche qui ne se souvenait pas avoir entendu Selifós en parler.

"Oui. Il me l'a raconté durant mes leçons de chasse. Ma salive est comme une espèce de venin magique. Et l'un des effets, semble-t-il, c'est que mes morsures soient indolores."

Celestia cligna plusieurs fois des yeux. Quel fait intéressant, pensait-elle.

"Donc pour en revenir au problème de base... " ajouta Luna en fermant sa parenthèse. "Il n'y a aucune solution miracle, je le crains. Et j'ai déjà des problèmes plus graves : je n'arrive pas à mordre sans éprouver de regret. Et si je mords malgré ça, j'en tirerai de la honte."

"Naturellement, Luna. Parce que tu es équine. Parce que tu as des valeurs morales. Et c'est justement ce que notre oncle cherchait à détruire en toi pour te transformer en un monstre assoiffé de sang. Alors que bien évidemment tu ne l'es pas."

"Il ne voulait pas que je devienne amorale. Bien au contraire", rétorqua la jument noire pour défendre Selifós. "Il voulait simplement m'apprendre de nouvelles valeurs morales et philosophiques qui me permettraient de m'épanouir vu ce que je suis devenue ; et à devenir purement instinctive quand je chasse afin que mes actes inévitables ne me détruisent ou ne me corrompent pas. Il voulait m'enseigner cela pour mon bien. Mais toi tu es incapable de comprendre, simplement parce que tu as refusé d'essayer le rite de Nýchta de ton côté avec Day Breaker. Et donc tes yeux demeurent inchangés."

Celestia fronça des sourcils. "Je peux comprendre que cela puisse être nécessaire pour toi, Lulu. Mais si tu te mets à penser comme Selifós, tu représenteras à ton tour un danger pour les autres poneys."

"Et vous me changerez en pierre à mon tour ?" répliqua Luna avec un regard noir. "Tu crois que c'est moral peut-être de changer quelqu'un en pierre juste parce qu'il a faim ?"

L'alicorne blanche en eut un air désolé. Ce fut vrai que présenté sous cet angle, c'étaient elle et les autres qui avaient tort. Pourtant elles refusaient toutes de croire que c'était une fatalité. Il y a toujours de l'espoir, pensait Celestia. Elles s'interrogèrent sur un potentiel réversement du rite, ou un faux-sang capable de nourrir Luna, ou encore même si des poneys seraient prêts à sacrifier une petite part d'eux-mêmes en échange de rassasier la vampony.

"Je n'ai pas l'intention de rester enfermée ici comme dans une prison, Celestia", dit Luna en se levant avec une détermination revigorée et agacée. "J'ai faim et il m'est tout à fait légitime de l'assouvir peu importe les circonstances. Selifós m'a donné une épreuve et aussi longtemps que je ne l'aurai pas passé, je resterai dans une impasse. Et je n'évoluerai jamais si je ne parviens pas à franchir ce cap."

"Oui. Mordre froidement les poneys même s'il s'agit d'amis", jugea l'autre jument dans son mécontentement.

"Exact." Luna fit le contour de la table pour pouvoir s'avancer vers la porte d'entrée. Sa sœur la retint par la queue.

"Je te défends de sortir, petite sœur !" dit-elle plus fortement. "Il est hors de question que je te laisse chasser des poneys ! Et encore moins des amis !"

"Je n'ai pas le choix, Celestia !" montait Luna aussi son ton et qui libérait progressivement la colère qu'elle cultivait depuis hier soir. "J'ai faim ! Et je dois apprendre à mordre uniquement avec instinct ! Il n'y a pas d'autres moyens !"

"Bien sûr que si, il y a un autre moyen !" tirait de plus en plus fort l'aînée sur la queue alors que la cadette s'acharnait à s'échapper. "Prends sur ta faim. Laisse le temps à Twilight et aux autres de trouver une solution !"

"Je ne leur ai rien demandé ! Elles m'ont pris Selifós alors que lui seul saurait comment remédier à la situation ! Et elles veulent déchirer l'harmonie que j'ai enfin tissée avec Nightmare Moon ! Je ne veux pas de leur aide !"

"Tu parles d'harmonie mais regarde ce que Nightmare Moon et Selifós ont fait de toi ! Tu es une vampony !"

"Je ne suis pas une vampony ! Je suis une Skiá !" Luna se débattit avec plus de vigueur. Ses gestes devinrent plus dangereux alors que Celestia la maintenait plus fermement. "Et vous m'avez toutes trahie ! Selifós avait raison de se méfier de vous toutes ! Vous ne voulez pas que j'affirme ce que je suis ! Et toi-même, 'Tia, arrête de mener ma vie comme bon te semble ! J'en ai assez que tu me force à suivre tes propres voies ! Laisse-moi partir !"

"C'est hors de question !" cria Celestia de sa voix royale. Luna en fit de même.

"Lâche-moi !"

Crac !

Sous le coup de la frénésie, Luna envoya un coup de sabot arrière pour forcer sa sœur à la lâcher. Elle entendit derrière elle un choc. Puis un déchirement sourd. L'étreinte magique cessa et en se libérant enfin, elle fit quelque pas rapide en avant. Elle se retourna pour regarder une dernière fois Celestia avant de partir, avec le visage marqué par la colère.

Celestia avait une gestuelle étrange. Elle avait l'air de perdre l'équilibre, en se balançant maladroitement sur ses longues pattes. Et elle avait le sabot pressé sur le poitrail, comme si une énorme douleur avait subitement envahi ses entrailles. Ses pupilles s'étaient rétrécies, comme si elle était sous l'emprise d'un choc, d'une stupeur, d'un effroi glacial comme la mort et fulgurant comme l'éclair. Elle ne paraissait pas regarder sa sœur, ses yeux se titubant dans le vide à la pareille de son corps. Qui en peinant à rester debout, s'effondra lentement.

La colère disparut progressivement à l'intérieur de Luna alors que son esprit était de plus en plus apte à clairvoir ce qui arrivait à sa sœur. Cette dernière paraissait aussi en avoir le souffle coupé. Elle peinait à respirer et, à quelques coups soudains, elle toussota. Son sang argenté perlait de sa bouche.

"Heu... 'Tia ? Ça va ?" lui disait Luna dans le déni.

Sa sœur ne lui répondait pas. Elle n'avait même pas eu l'air de l'écouter. Elle s'affala finalement sur le sol, continuant de cracher du sang à chaque fois qu'elle toussait.

"'Tia. S'il-te-plaît, réponds-moi !" disait-elle un peu plus fort, en réalisant qu'elle avait sûrement fait la plus grosse bêtise de sa vie.

Aucun son ne s'échappa de l'alicorne blanche pour la rassurer. Les yeux de Celestia devinrent livides, figés dans la stupeur qui l'animait au moment où Luna l'avait percutée de ses sabots arrière.

"'Tia !"

La vue de Celestia se brouilla. Plongeante dans un noir impénétrable, alors qu'une énorme douleur mutilait tout son corps. Pour s'exprimer, elle n'avait plus que sa pensée. Et elle n'avait pas peur. Elle était juste attristée devant cette fatalité qu'elle accueillait avec une amertume plus forte encore.

Quelle ironie, pensait-elle. Ça allait bien se passer qu'il disait. Ça allait bien se passer qu'elle disait. Ça allait bien se passer que je me disais à moi-même. Et tout ça pour quoi ? Retourner ma veste et demander à Twilight de changer mon grand-oncle en statue ? Quitte à me remettre ma petite sœur à dos et finalement mourir sous ses yeux ? Quelle imbécile je fais...

Et quand sa vue mourut totalement pour laisser place à la noirceur engloutissant toutes les autres noirceurs, quand elle sentit le souffle de la mort s'approcher d'elle pour faucher sa ligne de vie, elle entendit une dernière chose... une dernière voix... une dernière fois.

Dans ses oreilles, comme dans toutes les rues de Silver Shoals, un hurlement funeste retentit.

"'TIAAAAAAA !!!"

 

Note de l'auteur

Ne me demandez pas pourquoi j'emploie le terme « confiné », comme ça, vers la fin du pavé. J'imagine que c'est juste 2020 qui m'a traumatisé.

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