Discord icon

Chapitre XI - Initiation

"Non. La soif de sang est inévitable, malheureusement."

Ce fut avec une pointe de fatalité que Luna et Celestia accueillirent cette réponse. Quelle ironie. Et quelle naïveté surtout. Elles auraient juste espéré avoir une réponse un peu moins pragmatique, et un peu plus conciliante. Surtout Luna qui elle allait devoir faire face à de nouvelles sensations ; encore à découvrir ce qui eut changé en elle, à encore tâter ses nouvelles dents, ou à contempler son reflet dans le miroir de la salle de bain.

Selifós avait une joie profonde en revoyant Luna, debout et belle dans sa transformation. Belle comme le lys entre les lys. Et voluptueuse comme une nymphe. Et il eut même l'audace de la flatter à ce sujet. Luna lui avait souris en lui caressant en retour le flanc de sa queue.

Mais ils cessèrent ce jeu de complicité pour redevenir graves, exactement comme Celestia qui attendait elle aussi des réponses. Car la voilà la fameuse question qui dérangeait. Luna n'avait-elle pas d'autres choix que de se plier à sa nouvelle condition ?

"Tu ne mourras pas si tu fais la grève du sang", essaya Selifós de relativiser, voyant comme les deux juments étaient nerveuses face à sa première réponse. "Tu peux continuer de manger comme tu l'as toujours fait pour nourrir ton corps. Mais boire du sang est nécessaire pour alimenter ta propre magie, ou sinon elle risque de s'affaiblir. Et il en va de même pour Nightmare Moon. Elle a bien le droit de manger elle aussi."

"C'est... c'est à cause de nos Nightmare que nous avons cette soif de sang ?" demanda Luna. "Parce qu'ils ont faim ?"

"Oui. Eux aussi ils éprouvent de la faim. D'ailleurs, Nightmare Moon n'a pas faim que depuis ta fusion avec elle. Elle a toujours eu faim. C'est juste qu'avant elle se nourrissait de toi."

"De... de moi ?" dit-elle un peu, incertaine. "Mais je n'avais rien ressenti."

"Normalement, nos Nightmare se nourrissent de notre âme. De notre propre essence spirituelle. Mais nous ne nous en rendons jamais compte car notre énergie se régénère et ils ne nous la prennent jamais d'un coup. Ils l'absorbent de manière permanente, à très faible débit, d'une telle manière qu'on ne se rende pas compte qu'ils aspirent notre énergie. Et en échange, ils nous transmettent la leur. C'est de cette énergie à eux que viennent les pouvoirs de la magie lunaire. Mais maintenant que t'as fait la paix avec elle, la connexion entre vous deux s'est renforcée et tes pouvoirs et forces ont été décuplés. Mais en échange, tu devras nourrir Nightmare Moon. Comme vous ne faites plus qu'un et que vos énergies à vous deux en font de même, Nightmare Moon devra trouver cette essence ailleurs. Et cette nouvelle et potentielle essence se trouve dans la magie et l'âme des êtres qui t'entourent : une magie qui sera absorbée à partir de leur sang."

"Et... qu'est-ce qu'il va se passer si je cesse de consommer du sang ?"

"Premièrement, tu vas énerver ton Nightmare parce qu'en te privant ainsi, tu l'empêches de s'alimenter. Les Nightmare sont déjà rapides à la colère. Alors quand ils ont faim, c'est encore pire. Et si tu ne nourris pas Nightmare Moon, alors tes forces et tes pouvoirs diminueront, puisque c'est d'elle que provient ta puissance. Tu te sentiras affaiblies, comme si t'avais perdu une partie de ta magie."

"Donc le sang est une espèce de carburant pour notre magie... "

"En quelques sortes, oui. En fusionnant avec Nightmare Moon, tes forces se sont décuplées. Et si tu ne bois plus de sang, ta magie reviendra au stade initial : c'est-à-dire celui que t'avais avant d'accomplir le rite de Nýchta."

"Oh", sourit Celestia, rassurée. "Donc elle peut se priver d'en boire. De toute façon, les circonstances dans lesquelles on vit ne lui nécessitent pas autant de puissance."

"C'est vrai mais... il y a quand même un problème."

"Heu... ?" L'assurance naissante de l'alicorne blanche vola subitement en éclat.

"J'ai dit que si elle ne se nourrit pas de sang, elle aura la sensation que sa magie s'affaiblit. Elle se sentira faible. Car elle sentira la faiblesse, la faim et la détresse de son Nightmare à travers elle. Donc elle aura quand même faim." Et il s'adressa particulièrement à Luna. "Si tu ne bois pas de sang pour l'apaiser, cette dernière va se renforcer, et deviendra de plus en plus féroce avec le temps. Tu te sentiras faible. Et ta faim se muera petit à petit en la même rage qui t'a habitée il y a quelques minutes. Et ce, au bout de seulement quelques jours de jeûne.

"Donc tu veux dire que... que je n'ai pas le choix ?"

"Et bien... oui et non", tenta-t-il encore d'alléger la pression. "Ce n'est pas nécessaire pour ta survie. C'est juste que si tu le fais, alors ça aura un effet néfaste sur ta magie ainsi que sur ta santé mentale. Car la faim te rendra folle. Bien sûr, on peut s'habituer à cette rage et parvenir à rester maître de ses actes. Mais dompter cette rage, c'est comme tenter d'ignorer une douleur extrêmement vive. Il faut plusieurs années, voire des décennies pour apprivoiser cette faim, tellement elle est sauvage. Moi-même j'en ai fait les frais de ce jeûne forcé en étant sur la lune et au Tartare. Avec ces millénaires de détention, j'avais le temps de m'adapter, et donc de ménager ma soif. Mais je ne vous cache pas que tolérer une douleur aussi vive, et aussi longtemps, est un véritable enfer. Mais bon. On s'y habitue. Très lentement, mais sûrement."

"Et... n'existe-t-il pas un sort pour stopper les effets de cette faim ?" interrogea Celestia.

Selifós regarda ailleurs, semblant fouiller dans sa mémoire. "Il existe un sort, oui. Un de mes petits cousins avait inventé un sort conçu pour anesthésier les sensations de faim, liées à cette soif de sang. Je me rappelle. Il avait fait beaucoup de bruit dans l'empire des Skiá à cause de son invention d'ailleurs."

"Et pourquoi ça ?" demanda l'une des deux juments.

"Je me rappelle. Il n'aimait pas trop l'idée non plus de boire du sang. Et puis les poneys avaient peur de nous à cause de nos caractères vampiriques. Alors, pour se sentir un peu plus proche des mortels, il avait inventé un sort qui permettrait à lui, ainsi qu'à tous les Skiá qui le désirent, d'annuler leur faim et de vivre sans la peur d'avoir une rage de sang."

"Donc... même dans ta famille il y avait des récalcitrants à ce qu'ils étaient ?" dit Celestia étonnée de ce fait. "Et toi alors ? Qu'est-ce que tu en pensais ?"

"Je n'en pensais rien. En fait, c'étaient surtout les plus jeunes de ma famille qui s'intéressaient à ce sort. Mais les plus âgés, notamment moi qui avait à peu près votre âge à cette époque, avions déjà pris l'habitude de boire du sang de manière quotidienne, et ce depuis des siècles. Et donc en conclusion je m'en fichais, comme beaucoup d'autres.

"Mais mon père, le doyen de cette époque, a décidé d'interdire la pratique de ce sort. Il affirmait que ce sort était une honte et une insulte à ce qu'on était. Qu'en pratiquant ce sort, on réfutait notre identité et incitait nous-même à détester notre propre nature.

"Et ma foi, j'étais parfaitement d'accord avec lui. Peu importe les soucis moreaux du petit peuple, on n'a pas à se cacher pudiquement de ce que nous sommes. Nous ne sommes pas des vamponies ; nous sommes des Skiá. Et puis c'est totalement criminel vis-à-vis de nos Nightmare, vu qu'on les affamerait juste pour notre petit nombril."

"Et... il y en a qui s'y sont opposés ?"

"Oui, bien sûr. Mais c'est une folie de s'opposer au doyen, surtout lui précisément. De tous les Skiá, mon père, Fengár, était le plus puissant de nous tous. Et il avait tous les autres aînés derrière lui qui le suivaient, notamment moi. C'était une révolte des jeunes contre les anciens. Le tout premier conflit majeur auquel j'aurais participé de toute ma vie était une guerre civile au sein même de mon propre clan." Il soupira. "Quelle ironie. Moi qui déteste la guerre... "

"Et qui a gagné ? "

"Mon père. Je l'ai dit : c'est une folie de s'opposer à lui. Tous ceux qui se sont rebellés ont été exécutés aussitôt la révolte déclenchée."

"Ton père a exécuté des membres de ta propre famille ?" dit Celestia choquée. "Parce que ces derniers n'étaient pas d'accord avec lui ?"

"Parce qu'ils représentaient un danger pour les valeurs et l'identité de notre famille", corrigea-t-il. "Mon père avait toujours laissé passer les intérêts des Skiá avant l'individu. Et il devait en faire un exemple ; surtout qu'à cette époque, les Lux avaient essayé de s'en mêler, et la tension diplomatique à la fin de cette affaire fut telle qu'on a frôlé l'avènement d'une seconde guerre entre les deux familles.

"Cela peut vous paraître bizarre que je prenne sa défense. C'est vrai qu'il avait toujours été quelqu'un de très dur, d'autoritaire. Mais c'était grâce à sa volonté de fer et son exigence d'ordre et de discipline que les Skiá étaient devenus une famille puissante, crainte, noble et respectée partout dans le monde.

"Les Skiá n'avaient pas connu de chef de famille plus talentueux que lui. La preuve : après sa mort et mon exil de dix mille ans sur la lune, il n'en restait plus que très peu des miens, après le familicide que j'ai commis. L'empire des Skiá n'a plus connu d'âge d'or aussi flamboyant que le sien. Et à mon retour, ceux qui avaient pris sa place ne faisaient que pâle figure en comparaison."

Il releva le museau vers ses deux cadettes. "Mais pardonnez-moi, je m'égare."

Il rectifia. "donc pour ce qui est du sort qui endigue la soif de sang, non, je ne le connais pas. Ce sort a été interdit par mon père et il m'aurait sévèrement puni si j'avais essayé de l'apprendre. Donc non, je ne peux pas vous le transmettre. Désolé, mes petites-nièces."

Luna et Celestia se regardèrent un instant, déconcertées.

"Et puis même si je le connaissais... ", ajouta-t-il encore. "Je ne vous en dirais rien non plus."

"Hein ?" dit l'alicorne solaire, sourcillante. "Et pourquoi ?"

"Parce que mon père a raison. Il n'y a pas de honte à être ce que l'on est. Et à toi aussi Luna, je te le dis : n'aies pas honte d'être une Skiá. N'aies pas honte de boire du sang. C'est tout à fait normal."

"Mais je... ", dit Luna un peu au dépourvu. "Je n'ai jamais dit que j'avais honte."

"Alors pourquoi cherches-tu une alternative à ce qui se présente devant toi ?" demanda Selifós.

"Parce que... je ne veux pas que les poneys me détestent ou aient peur de moi à cause de ce que je suis."

"Ah. Je vois." Il prit son sabot dans les siens pour le caresser.

"Luna. Ne laisse pas les autres te pousser à être ce qu'ils veulent que tu sois. Et moi-même j'éviterai de faire cette erreur de mon côté. J'ai tout dit de ta réelle identité. Je t'ai montré que tu pouvais être en paix avec Nightmare Moon. Et tu t'es élancée sur cette voix, malgré les épreuves plus dures qui t'attendaient au bout du rite, et contre lesquelles tu dois maintenant faire face. Et donc maintenant que tu as franchi le seuil de non-retour, que vas-tu faire ?"

Celestia fixa sa petite sœur, circonspecte. Cette dernière mit son regard en retrait et parut réfléchir avec acharnement. Elle le savait. Sa grande sœur l'avait mise en garde. Twilight l'avait alarmée. Selifós l'avait avertie. Nightmare Moon l'avait prévenue. Et elle doutait que le rite pouvait être mis en marche arrière.

Et le souhaiter, ce serait comme une trahison envers Moon. Elle n'avait pas envie de lui faire ça, mais elle ne voulait pas non plus trahir les idéaux de Twilight et de sa sœur, qui étaient aussi les siens. Divisée, comme toujours, elle s'en remit finalement à son Nightmare.

Moon ? Qu'est-ce que je dois faire ?

Arrête de te faire du mouron pour ce que pourrait en penser cette bâtarde de Twilight ! rabroua la demandée. Et laisse tomber Celestia qui dans son imbécilité ne comprendra pas non plus. Si tu as déjà fait tout ce chemin, c'est bien pour une bonne raison. Alors cesse d'être aussi sotte, et assume ce que tu es !

Le conseil la satisfit. Oui. Elle se devait de continuer sur sa lancée. Et puis... Depuis qu'elle eut fusionné avec Nightmare Moon, elle parvenait avec plus de clarté, à ressentir tous ses sentiments et émotions à l'égard des autres. Et quand elle pensait à Twilight, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir un minimum de mépris et de rancune envers elle, à cause des affronts passés qu'elle lui avait faits. Alors de ce que Twilight pourrait en penser ? Pft ! Si elle n'était pas d'accord, elle serait alors bien tentée de l'envoyer balader sèchement.

"Apprends-moi tout ce que j'ai à savoir, mon oncle. Enseigne-moi tout de ce que je suis", dit-elle avec détermination.

"D'accord", suit-il avec la même fermeté.

"Luna. Je ne peux accepter qu– "

"Ne t'interpose pas, grande sœur", coupa Luna vivement. "Je ne peux plus retourner en arrière et me dois d'assumer mes choix. Pour nos craintes, sache que je tiens à en parler avec plus de profondeur avec Selifós."

"Quelles craintes ?" questionna l'étalon au hasard.

"La soif de... enfin, tu sais."

"Ne t'inquiète pas pour ça", sourit-il avec un petit geste du sabot. "Les soifs de sang s'enchaînent régulièrement toutes les vingt-quatre heures en moyenne. Donc on pourra en reparler demain."

Puis il s'éloigna pour se rendre à la terrasse et contempler le coucher de soleil. Celestia profita de son retirement. Elle approcha doucement sa bouche de l'oreille de Luna pour lui chuchoter.

"Tu t'engages sur une voix sur laquelle je ne peux te suivre, petite sœur. Si tu as vraiment l'intention de faire ce à quoi je pense, je n'aurai pas d'autre choix que de prévenir Twilight."

"Tu crois que j'ai le choix, 'Tia ? Si c'est tout ce que tu sais faire, alors fais-le. Mais n'empêche pas Selifós de répondre à mes questions. Car non, je ne suis pas encore tout à fait déterminée à faire ce à quoi tu penses. Ça ne me plaît pas non plus. Tout comme toi, je ne crois pas pouvoir assumer l'idée de mordre et faire souffrir des poneys juste parce que j'ai faim. Crois-moi. Mais pour l'heure, attends au moins jusqu'à demain, le temps que Selifós m'explique ce que j'ai besoin de savoir."

Et Luna s'en alla rejoindre son oncle pour assister à l'ascension de la prochaine nuit, laissant encore une fois Celestia sur le carreau, toujours un peu hébétée et dépassée par la situation. Bien qu'elle perçût le raisonnement de la désobligeance et de l'indignation de sa cadette, elle ne pouvait se résoudre à rester sans rien faire. Quand elle fut seule et assurée qu'aucune des deux alicornes ne jetaient de coup d'œil vers elle, elle invoqua un parchemin et une plume et se rendit dans sa chambre.

Au dehors, Selifós préparait mentalement sa magie afin d'élever la lune, une fois que le soleil aura pleinement disparu derrière l'horizon. Les premiers rayons verts apparurent au-dessus de la mer et de l'astre orangé qui s'était à présent presque effacé du ciel.

Encore une fois, comme aux jours précédents, Luna observait ce paysage avec mélancolie. Elle était toujours affectée par le fait que la lune ne lui obéissait plus, maintenant sous la régence de quelqu'un d'autre. Elle savait que son aïeul pouvait utiliser son sort pour lui permettre de le faire quand elle en avait envie, mais tout de même. Ça la rendait triste de ne plus être la grande et unique maîtresse de la nuit.

"Tu désires élever la lune aujourd'hui, Luna ?" lui disait ce dernier en s'apercevant de la petite mine désolée de la jument qui était à présent presque aussi grande que lui.

Luna lui sourit. "Non. Ça ira. Merci."

"Si tu veux, on peut élever la lune ensemble", proposa-t-il encore.

Elle sourit doublement. Elle changea finalement d'avis. "Hmm... d'accord. Si tu insistes."

Ils se touchèrent tous deux de l'extrémité de leurs cornes respectives. Un arc électrique noir, le même, se forma entre leurs appendices. Puis dans une connexion plus forte qui se forma ensuite, l'union créa une belle lueur blanche. Tout en gardant leurs cornes liées, Luna et Selifós se redressèrent, comme si ce geste était nécessaire pour encourager l'astre d'argent à prendre place dans le firmament. Et sous cette entre-aide, une nouvelle lune se leva sur Equestria, et à nouveau la nuit voilà le monde de son majestueux manteau noir ponctué d'étoiles.

Luna souriait comme une enfant, avec les petits scintillements blancs qui se reflétaient dans ses yeux bleus. Les fentes qu'étaient devenues ses pupilles se béatifièrent devant cette belle fresque. Elle dit à Selifós, toute jubilante.

"N'est-ce pas magnifique ?"

"Oui. C'est très beau", répondit l'étalon avec la même voix emplie de poésie.

"Dis-moi. Est-ce que... est-ce que les Skiá aimaient la nuit ? Tous ? Sans exception ?"

"L'amour pour la nuit, la lune et les étoiles fait partis des valeurs les plus fondamentales de notre famille. Dès notre plus tendre enfance, on nous apprend à s'émerveiller devant les magnificences de la nuit. Et tout comme toi, Luna, je porte un amour profond pour cette période de la journée. Ce que j'aime le plus dans la nuit, c'est ce calme. Et cette beauté céleste. Tout dans la nuit aspire à la contemplation et à la méditation."

"Oui", dit-elle avec le même élan d'esprit. "C'est honteux que les poneys choisissent de dormir pour se contenter de ce soleil qu'ils ne peuvent regarder dans les yeux au risque de se faire aveugler, ou de ce ciel azuré vide et monotone."

"Oui. Aveuglés par leur « précieuse lumière », comme le diraient nos Nightmare", gloussa un peu l'ancien Skiá. "Mais il est illégitime de le leur reprocher. Les poneys sont des animaux diurnes. C'est normal qu'ils dorment pendant cette période de la journée."

"Les Skiá étaient constamment seuls ?"

"Oui", dit-il avec une légère mélancolie. "Les Skiá, bien qu'ils soient similaires aux poneys en de très nombreux point, menaient un train de vie nocturne. On était souvent seuls, en effet. Et puis les poneys nous craignaient. Pas seulement parce que nous agissions comme des sangsues, mais aussi à cause de la magie lunaire qui nous octroie une aura sombre qui les effraie."

"Je suis au courant pour cette aura sombre. C'est à cause de cette aura d'ailleurs que la plupart des poneys sont mal à l'aise en ma présence."

"Pour échapper à la solitude, en conséquence, on restait entre nous. Les Skiá vivaient en communauté avec eux-mêmes. C'est pour ça que la famille était une notion très importante pour nous. Sans les nôtres, on était voués à la solitude."

"Et si je me sentais si seule, c'est probablement parce que je n'ai pas eu l'occasion de vivre auprès de poneys qui partageaient la même identité que moi." Elle eut un sourire tranquille. "Mais je dois reconnaître que... ta venue a renversé ma vie comme le vent emporterait les feuilles. Je ne peux pas encore affirmer si tu n'as réellement que de bonnes intentions mais ce que je sais, c'est que t'avoir à côté de moi me procure de la joie et de l'apaisement. Je ne me sens pas seule à tes côtés."

Selifós crut sentir son cœur exploser. "Ça me rend heureux de t'entendre me dire ça."

Luna eut un petit rire dans le fond de sa gorge. "Je t'aime énormément, Selifós. Tu es le genre d'ami ou de grand frère que j'aurais toujours rêvé d'avoir. Pas que je veuille non plus que tu remplaces Celestia mais... " Le rire s'échappa.

"Et quand la princesse Twilight a révélé que j'étais un... un vampony. Tu n'as pas eu peur de moi ? Tu n'as pas été en colère ?"

"Aurais-ce été juste de te le reprocher ?" lui répondit Luna après un instant de réflexion. "Ça aurait été hypocrite de ma part de t'en vouloir pour ce que tu es, alors que je suis moi aussi comme toi. Et puis je te comprenais : tu avais juste faim. Ce n'est pas non plus comme si tu avais le choix. N'importe qui aurait fait pareil. M... même moi, je pense. À moins que... que tu aies pris du plaisir à faire souffrir Luster Dawn, mais j'en doute."

"Je ne suis pas quelqu'un de sanguinaire. Je n'éprouve pas de plaisir à faire le mal. Et je ne considère pas le fait de chasser des poneys pour se nourrir comme un mal. Pour moi c'est naturel. En plus, la morsure des Skiá est indolore. La seule chose néfaste que nos proies peuvent en tirer, c'est une anémie."

"La... la morsure n'est pas douloureuse ?"

Étrange. Dans ses souvenirs, Luna avait ressenti de la douleur quand Nightmare Moon l'avait mordue, malgré la jouissance qui avait suivie. Devait-elle supposer qu'entre se faire mordre par son Nightmare, et se faire mordre par un Skiá en tant que simple poney, il y avait une différence ?

"Non. Elle n'est pas douloureuse. La preuve : le poney que t'as mordu tout à l'heure ne s'était pas réveillé. Tout ce que nos proies font, c'est perdre du sang. Rien de plus. Et à moins que la victime ait déjà une santé très fragile, la morsure n'est jamais létale."

"Donc... je peux me nourrir sans avoir à tuer ?"

"C'était donc ça qui te faisait peur depuis tout ce temps, Luna ?" souriait-il un peu amusé. Luna hocha de la tête en réponse avec le même rictus, marquant ainsi clairement à quel point elle était rassurée. Son parrain ajouta avec une lueur dans les yeux. "Bien sûr... La peur de tuer... Comment n'en suis-je pas venu à le comprendre plus tôt ? Ne t'inquiète pas, Luna. Tu n'auras jamais à en arriver là."

"Donc si ce n'est ni mortel, ni douloureux, alors j'ai déjà l'esprit tranquille", souffla-t-elle. "Mais comment une morsure pourrait ne pas être douloureuse ?"

Selifós souriait un petit peu plus, en voyant une nouvelle opportunité de faire profiter un peu plus de son expérience à sa petite-nièce, assoiffée de savoir. "C'est grâce à notre salive."

"Notre salive ?" écarquilla la jeune Skiá des yeux.

"Notre salive n'a rien d'une salive ordinaire", expliqua l'ancien. "Après avoir communié avec nos Nightmare, notre magie lunaire vient l'habiter ; et ainsi la pourvoir de trois effets bien distincts."

"Donc... notre salive et comme... comme un venin ?"

"Oui. Si tu veux. Notre salive rend indolore la morsure en endormant la surface que tu mordras ; et les poneys avec par la même occasion. Ce qui est pratique : une proie qui ne crie pas de douleur est une proie qui ne donne pas l'alerte. Et comme ça l'anesthésie ensuite, elle ne cherchera pas à se débattre non plus : ce qui ne rend la dégustation que plus confortable."

"Et les effets sont rapides ?"

"Très rapide même : c'est un poison foudroyant. Mais ce sont les deux autres effets que tu trouveras très intéressants."

Luna se tapotait le bout du menton, comme pour réfléchir. Encore à se questionner pourquoi ça n'avait pas marché avec la morsure de Nightmare Moon. Mais elle objecta finalement que c'était encore autre chose quand Selifós en vint sur les deux autres points.

"Le deuxième effet, très intéressant, et que tu devrais apprendre à rapidement maîtriser, c'est l'hypnose."

"L'hypnose ?" souriait Luna, un peu moqueuse. "Comment un venin permettrait de manipuler mentalement un poney ?"

"Hm... le procédé est trop complexe pour être expliqué en une phrase donc si ça t'intéresse vraiment, je t'en parlerai une autre fois", voulut l'étalon se montrer rapide. "Mais une fois cela fait, tu peux donner des ordres à ta victime. N'importe lesquels. Et elle t'obéira sans broncher. Exactement comme une machine. Les effets de l'hypnose durent quelques jours. Si aucune morsure n'est réitérée, alors tu perdras l'emprise que t'avais sur elle."

"Hm. Intéressant. Et je peux leur ordonner vraiment tout et n'importe quoi ? Vraiment. Absolument. N'importe quoi ?"

"Oui. N'importe quoi. Tu peux leur ordonner des choses qui seraient contre-intuitives ou même des choses qui iraient à l'encontre de leurs instincts. Dis-leur de se suicider par exemple : de se tailler les veines, de se jeter du haut d'une falaise, de se pendre, d'arrêter de respirer jusqu'à perdre connaissance... ils le feront."

"Donc... vraiment n'importe quoi ?" frissonna Luna, en écoutant ce dont elle était vraiment capable.

"Oui, n'importe quoi. Ou même demande-leur de tuer l'être qui leur est le plus cher, ils obéiront sans hésiter. Je l'ai dit : aussi réactif et obéissant que des machines. Cependant, plus le temps passera depuis la dernière morsure, plus leur volonté regagnera sur les effets du venin hypnotique qui s'affaiblit. Mais vraiment, ce qui est génial avec ce poison, c'est qu'il n'est pas techniquement un sort, mais plus une toxine magique. Et en conséquence, il ne peut être contrecarré par aucun sort ou aucune magie... ou presque. Et un sort de scan ne le repérera pas non plus. Le seul moyen de contrer les effets de la salive d'un Skiá c'est d'utiliser un antidote." Il rit avec ironie. "Sauf que le problème, c'est que les antidotes qui existaient jadis ont disparu comme tout le reste il y a des milliers d'année... excepté un."

"Lequel ?"

"La magie des Lux. La magie solaire est la seule capable d'annuler l'effet hypnotique causé par notre salive. Ta sœur, Celestia, serait tout à fait en mesure de contrer le contrôle mental si elle en avait l'opportunité, et la conscience de pouvoir le faire. Mais je n'en ai pas terminé avec ce deuxième effet de notre venin. Et ça va t'intéresser, ça aussi."

"Ah ?" sourcillait-elle avec un sourire curieux.

"Imagine que tu mordes une créature une fois. Puis un à deux jours plus tard, tu la mordes à nouveau. Imagine que tu la mordes régulièrement, non pas pour boire son sang, mais pour t'assurer de sa servitude. À ton avis, il se passera quoi ?"

Luna mit son regard dans le coin de ses orbites. "Je... je ne sais pas. Va-t-elle rester indéfiniment sous mon contrôle ?"

Il sourit. "Exactement. Mais plus précisément : elle sera restée sous ton contrôle pendant si longtemps que t'auras plus besoin de la mordre pour ce faire."

"Donc... elle sera mon serviteur jusqu'à... pour l'éternité ?"

"Encore une fois, c'est difficile à expliquer comment ça marche techniquement. Mais à force d'avoir l'esprit assailli par ta dominance, ce dernier va s'affaiblir à force de lutter. L'esprit et le corps finiront tôt ou tard par vaincre notre empreinte ; mais si on entretient cette même emprunte pour la revigorer, leur force de volonté s'amenuira. Et si leur esprit est totalement vaincu, brisé, alors ton emprise ne sera plus combattue par leur corps et leur âme. Et elles seront vouées à te servir pour toujours. Tu n'auras même plus besoin de les mordre."

"Donc... j'ai un esclave à vie ? C'est... beaucoup plus éthiquement discutable que de juste satisfaire sa faim."

Selifós rit. "C'est toi qui vois. Tu n'es pas obligée de le faire. Mais disons que dans ma famille, il y en avait qui prenait plaisir à avoir ce genre d'esclave à leur service. Et ce n'est pas une idée si bête d'en avoir : comme ils réagissent à nos ordres sans discuter, ça fait d'eux des serviteurs d'une loyauté sans faille ; prêts à mourir et à tout trahir pour nous. Même moi, à mon retour de mon exil sur la lune, j'ai mis de force certaines créatures à mon service de cette manière. Et ne me juge pas. J'en avais besoin : j'étais seul et un tas de monde voulait ma mort à cette époque. Je devais assurer mes arrières pour survivre."

Luna gloussa légèrement. "Et le troisième effet ?" dit celle qui désirait en venir au bout de la leçon.

"Le troisième effet... ", hocha-t-il fébrilement la tête. "C'est très simple. Si jamais, au grand jamais, un poney, ou n'importe quelle autre créature ; ça peut être un griffon, un dragon, un kirin, ou n'importe quoi d'autre tant qu'il possède une âme ; meurt alors qu'il a la salive des Skiá dans le sang, alors il reviendra à la vie, quelques nuits après, transformé en ce que ma famille appelait autrefois : un nosferatu."

Luna était à la fois choquée et fascinée. Mais en même temps elle s'en doutait un peu. Les nosferatus apparaissaient eux aussi dans les vieux contes de vampony. Elle s'attendait à ce qu'un poney devienne à son tour un vampony une fois mort ou simplement mordu par un autre vampony.

"Et... quelle est leur particularité ?"

"Ils sont des créatures buveuses de sang. Mais ça, j'imagine que tu l'as déjà deviné. Ils ne sont, techniquement, que des âmes emprisonnées dans des cadavres ambulants : ils ont la peau pâle, le corps froid comme la mort, ne respirent pas et ils n'ont pas de pouls non plus, contrairement aux Skiá qui eux sont bien vivants. Et en opposition à nous, encore une fois, ils se nourrissent exclusivement de sang. Et sans cela, ils retournent à leur état de cadavre au bout de quelques nuits de jeûne. Ils ont l'avantage de par leur état non-mort, d'être en quelque sorte immortels eux aussi, et totalement immunisés à la maladie et à la vieillesse. Et le seul moyen de les tuer et soit de les décapiter, soit de leur détruire le cœur."

"Leur détruire le cœur ?"

"Oui. Et il ne faut pas le détruire partiellement. Mais entièrement. Sinon ils se régénèrent ! En général, un pieu épais bien placé peut faire l'affaire. Et contrairement à nous, ils n'ont pas d'autre choix que d'être actifs que de nuit. S'ils sortent au soleil, ils seront calcinés instantanément et tomberont en cendre."

"Bon. Et bien, je suis déjà rassurée de savoir que je peux sortir sous le soleil de ma sœur sans la crainte d'être brûlée. Mais en même temps je m'y attendais un peu. Toi-même tu étais sous le soleil ces derniers jours et tu n'avais pas l'air de t'en soucier outre mesure."

Il gloussa. "Non. Les Skiá n'ont pas ce genre de problème, eux. Les légendes ont une part de vrai, certes, mais c'est aussi pas mal de fiction. Les vamponies, les vrais, eux, tels qui ont toujours existé, c'est-à-dire les Skiá, ne craignent pas le soleil."

"Et un nosferatu peut transformer un autre en nosferatu ?"

"Oui. Cependant, le venin contenu dans leur propre salive n'est pas aussi puissant que le nôtre. Ils peuvent hypnotiser un poney... ils peuvent mordre sans infliger de douleurs. Mais transformer d'autres créatures en nosferatu n'est qu'une question de chance. Dès fois elles ressuscitent, dès fois elles ne ressuscitent pas. Du pur hasard."

Luna était assez fascinée par tout cela. C'était plutôt excitant, mais aussi effrayant, que de telles légendes puissent être vraies. Ou du moins en partie. Et cette capacité d'hypnotiser un poney... ça l'intéressait beaucoup. Elle était tentée d'essayer, malgré son autre pensée qui la rappelait au respect de cette fameuse question d'éthique qui la taraudait depuis un moment.

"Tu sais, Luna... ", voulut-il conclure. "C'est à cause de cette résurrection en nosferatu que nous, Skiá, on ne mord jamais à mort un poney sans raison. On fait attention à ne pas tuer quand on se nourrit. Parce qu'en ressuscitant, le poney découvrira ce qu'il est et verra qu'il doit laisser son ancienne vie derrière et tout recommencer à zéro. Ça peut détruire mentalement un poney de devoir assumer qu'il est un nosferatu. La non-vie de ces créatures est très souvent tragique. Donc comme on a cette responsabilité, on choisit nos proies avec parcimonie et on s'assure que nos proies puissent survivre après. Même si on peut volontairement les transformer en nosferatu pour X raisons."

"Donc même si on boit du sang, on a des règles à respecter ?"

"Évidemment, Luna. Rappelle-toi ce que je t'avais dit autrefois. Les Skiá ne sont pas des monstres sanguinaires. On a un cœur noble avec des principes ! La règle d'or, la plus importante : ne t'attaque jamais aux enfants. Et n'attaque pas les femelles enceintes non plus. Car la santé de l'enfant est trop vulnérable pour encourir le risque de ne serait-ce qu'une seule morsure. Tandis que les futures mères peuvent perdre leurs fœtus si leur vie est mise en danger. Et à toi aussi, Luna, je te défends de bafouer ces interdictions."

Luna était à la fois rassurée et démenée d'entendre son oncle la rabrouer quand elle avait suggéré implicitement que les Skiá n'avaient aucune morale. L'entendre dire ça sur un vif ton de reproche la réconforta et lui donna plus de confiance en elle sur ce qu'elle était devenue.

"Oh, mais je ne doute pas qu'il doit y avoir des règles. Et puis jamais de ma vie je n'oserais mordre un poulain. Mais comment par contre je pourrais reconnaître une jument pleine ? Parce que la rondeur du ventre n'est pas toujours visible. Surtout en début de gestation."

"Les juments pleines ont deux odeurs différentes : l'odeur de leur sang à eux, mais il y a aussi l'odeur du poulain qu'elles portent en elles. Et l'odeur de l'enfant dans le sein de sa mère est toujours une centaine de fois plus délectable que celle de la génitrice, ce qui fait qu'on perçoit très aisément deux odeurs bien distinctes. Tu te souviens de la ponette rose parmi les juments qui accompagnaient Twilight lors de mon premier jour parmi vous ?"

"Oui, et alors ?"

"Et bien... elle était enceinte. J'ai remarqué l'odeur de son âme à elle, mais aussi celle de son fils. Ou sa fille."

"Quoi ?" dit Luna surprise. "Mais son ventre ne paraissait pas... donc tu as su détecter sa grossesse simplement grâce à ton odorat ?"

"Nous les Skiá avons des sens beaucoup plus aiguisés que les poneys, Luna. Pas seulement l'odorat, mais aussi le goût, la vue et l'ouïe. En faisant la paix avec nos Nightmare, en atteignant la phase finale de notre croissance, on obtient cela aussi. Ça fait partis des vertus que l'on acquiert."

"Moi je n'étais pas au courant que Pinkie Pie était... et puis est-ce qu'elle est au courant qu'elle est enceinte au moins ?"

"Qu'est-ce que j'en sais ? Je ne connais pas cette jument. Tout ça pour te dire que si t'as affaire à une jument enceinte lors d'une prochaine chasse, et bien tu le sauras immédiatement. Grâce à ton museau."

Elle releva un peu la tête pour croiser le regard de son aïeul, qui faisait un pouce de plus qu'elle. "Tu... tu as aussi l'intention de m'apprendre à chasser ?"

"Pas tant que tu n'auras pas concrètement l'esprit tranquille là-dessus. Tant que tu seras récalcitrante à l'idée de mordre un poney, je te ficherai la paix avec ça. Et puis j'ai encore certaines choses à t'expliquer et à t'apprendre avant d'en venir à ce sujet. Ne sois pas pressée, Luna. Chaque chose en son temps."

Luna n'avait pas particulièrement hâte d'en arriver à ce point, bien que ce soit inévitable. Elle s'inquiétait juste à l'idée d'un tel scénario possible. Elle avait de l'amusement et aussi de la nervosité à s'imaginer avec lui, en train de chasser ensemble, à traquer un poney, à recevoir tous les enseignements que Selifós lui offriraient grâce à son expérience sur les tactiques de chasse. Elle refusait de quitter son déni à chaque fois que sa nouvelle vie en tant que prédatrice venait frapper à sa porte pour lui dire d'en sortir. Même si elle était déjà en paix avec cette idée.

Quand ils revinrent à l'intérieur de la villa, une autre dissension naquit avec Celestia. Cette dernière n'était pas à l'aise à l'idée de devoir manger seule ce soir : Luna qui n'avait pas faim et Selifós qui comme à son habitude avait l'intention de partir chasser tout en restant indifférent à ce que l'alicorne solaire pourrait en médire.

Et Luna avait rapidement deviné ce que son aînée tramait. Après tout, c'était prévisible. Elle l'avait très bien compris. Elle était bien loin d'être une sotte contrairement à ce que Nightmare Moon s'amusait à répéter. Elle avait retrouvé la lettre écrite par Celestia pour la princesse de l'amitié. Sa grande sœur n'avait pas eu le temps de l'envoyer. Ou plutôt avait hésité à l'envoyer, selon les dires de l'incriminée.

Luna avait protesté énergiquement à cette initiative qu'elle qualifiait de décevante. Elle avait besoin de Selifós et ne pouvait pas prendre le risque de le perdre. Et puis c'était son oncle. Son parrain et nouveau mentor. Et elle l'aimait. Elle trouvait injuste à ce qu'on puisse le traiter comme n'importe quel ennemi d'Equestria alors que tout ce qui le dénonçait, c'était un régime alimentaire suspect.

Et puis elle ne désirait aucunement prendre le risque de le perdre pour une durée indéterminée, si ce n'était à tout jamais. Il l'avait aidée à ouvrir les yeux sur ce qu'elle était vraiment. Il l'avait aidée à comprendre Nightmare Moon. À faire la paix avec elle-même. Elle avait une dette envers lui. Et encore une fois, elle l'aimait. Bien que celui-ci ne l'exprimait pas explicitement, par respect pour son intimité, il lui donnait toujours des élans de tendresse et d'affection. Elle se sentait bien à ses côtés. Elle se sentait aimée. Alors l'idée de le perdre alors qu'il n'était là que depuis si peu de temps ? Ça la pétrifiait bien plus que de s'imaginer mordre un poney par choix, et non par rage comme la dernière fois.

Celestia, comprenant bien ses craintes, eut promis de réfléchir encore un peu et de la laisser passer tranquillement du temps avec son cher oncle si elle le désirait tant. Elle observa le contenu de la lettre, repensant à l'actualité dans les journaux qui rabâchait des rumeurs sur des morsures de vamponies et aux poneys effrayés ou victimes des attaques de Selifós ; pensant au choc qu'elle ne voudrait pas infliger à sa petite sœur en la privant de quelqu'un qui l'aimait bien plus qu'elle ne le croyait. Elle était toujours plus divisée, toujours hésitante à envoyer cette lettre.

Et ce n'était pas en écoutant Luna lui parler des règles de ne pas mordre des enfants ou des juments enceinte, prodiguées par un vampony au cœur prétendu noble, que ça allait pleinement la dissuader de prévenir Twilight non plus. Mais par respect pour Luna, et la bienveillance et l'amour, bien plus qu'une amitié, de Selifós à l'égard de sa petite sœur qui était joyeuse à ses côtés, elle choisit d'attendre qu'un élément vraiment compromettant soit commis pour se donner finalement raison.

En attendant, elle faisait du mieux qu'elle pouvait pour apprécier le côté positif de la situation : Luna était heureuse et en paix, à un point qu'elle n'avait jamais atteint auparavant. Tout comme Luna, elle éprouvait un fond de gratitude pour Selifós. Ce fut lui qui avait autant aidé sa cadette à avoir un équilibre. Dans le fond, elle s'habituait assez vite à la nouvelle apparence de sa sœur.

Dans le désir de s'enfoncer dans son initiation, Luna avait demandé à son parrain si elle pouvait l'accompagner durant sa chasse, afin d'observer comment cela se déroulait. Il l'eut approuvé et la complimenta même pour ce choix. Car ainsi, elle apprendrait tout ce qu'elle aura besoin de savoir à l'heure H.

La leçon de chasse s'était déroulée comme la jument noire l'avait pressenti, à son grand réconfort. Selifós choisissait méthodiquement ses proies. Il ne s'attaquait pas aux poneys âgés, pas aux enfants, mais à des adultes. Il recommandait à sa petite-nièce de s'en prendre à des jeunes adultes, dont la bonne santé et la vigueur en étaient plus avérées. Ou même « mieux », comme il disait : à des adolescents. Car plus les poneys étaient jeunes, plus ils étaient innocents, plus leurs cœurs étaient purs. Et que cette pureté accentuait le goût délicieux du sang. En bref, un poney vierge – au sens innocent du terme, pas nécessairement sexuel – avait un sang de meilleure qualité que quelqu'un qui ne l'était pas.

Il lui recommandait aussi de ne pas s'attaquer à des poneys vivant en famille, mais plutôt à des poneys qui vivaient seuls ou qui étaient isolés. Car non seulement cela faisait d'eux des proies beaucoup plus faciles, mais en plus leur semblant d'isolement social laissait présager qu'une morsure n'aurait pas de grande répercussion sur leur entourage. Il l'encourageait de même, si elle n'était pas sûre que sa proie survivrait à la morsure, d'attaquer plusieurs poneys en une nuit au lieu d'un seul, et ainsi répartir la consommation de sang quotidienne sur plusieurs individus afin de moins les exposer au danger.

Selifós expliquait tout à sa protégée avec pédagogie. Et de par ce qu'il enseignait, par son comportement et les principes qu'il évoquait, il démontrait à Luna combien il était parfaitement absurde de voir les Skiá comme des monstres sanguinaires et inéquins. Mais plutôt une toute sorte de poney qui agissait avec une morale et un point de vue complètement différents et qui ne méritait pas qu'on la traite de monstre, ou même de vampony. Elle avait l'esprit encore plus tranquille et plus assurée qu'avant ; et était satisfaite de cette leçon.

Elle n'avait mordu personne car elle n'avait pas faim. Mais elle eut l'avantage d'en tirer une préparation mentale plus avancée de ce qui l'attendait au bout du chemin. Et en particulier la nuit prochaine quand sa soif de sang reviendra.

En revenant de la leçon de chasse à la villa, Luna avait envie d'en faire le récit à sa grande sœur. Selifós la déconseilla car Celestia parut verglacée à leur retour ; elle, avec son regard accusateur en direction de l'étalon. Elle ne voulait pas entendre parler de l'expérience de sa cadette. Hors de question pour elle d'écouter l'histoire d'un pauvre petit poney qui se faisait mordre.

Pour éviter le début d'une potentielle dispute, il entraîna rapidement Luna sur la plage pour l'amener vers une nouvelle leçon. La jument noire était for inquiète de la distance qu'elle prenait avec sa grande sœur mais hélas, elle avait beau tenté de la raisonner ces derniers jours ; y compris Selifós qui n'aimait pas ce fossé se creusant entre elles deux ; Celestia restait fermement opposée au chemin qu'empruntait sa petite sœur avec autant de folle insouciance.

Ainsi ils se promenèrent pour se pacifier l'esprit, dans le sable. La marée était basse à ce moment ; et dans la mer aussi noire que le ciel, on voyait s'y refléter la blanche lune qui ondulait sous le passage des vagues. Même la nuit, Silver Shoals entretenait un charme tout à son comble. Selifós se souvint une fois en se baladant sur ce long banc de plage avoir vu à l'extrémité sud du banc, une falaise haute de plusieurs dizaines de mètre par-dessus le niveau de la mer. Avec de nombreux récifs et nombreux gros rochers instables qui la bordaient.

Il profita de la marée basse pour amener Luna auprès d'un immense roc, haut comme une maison, adossé à la paroi de la falaise. C'était avec cette gigantesque et solide pierre que Selifós souhaitait lui faire une démonstration d'une autre des capacités que Luna avait acquises.

"Luna", lui annonça-t-il. "Nous voilà maintenant présents devant cet énorme rocher. Je souhaite que tu le frappes de toutes tes forces."

"De... de toutes mes forces ?" dit Luna avec un léger doute. "Tu es sûre ? Je vais me fracasser le sabot si je fais ça."

"Bon. D'accord", répondit-il en comprenant la nervosité de sa nièce. "Dans ce cas je vais te faire une démonstration moi-même. Regarde bien."

Il écarta Luna pour se positionner devant l'immense et imposant rocher. Il fit un pas en arrière, prenant un léger recul. Et il envoya de toute sa force, de toute sa puissance, son sabot en plein centre du roc. Il y eut un énorme bruit sourd. Un bruit de craquement. Une fissure énorme fendit la paroi de la pierre comme la foudre fendrait un ciel d'orage. Et Selifós se secoua un peu le sabot pour soulager la douleur de l'impact. Mais le rocher, lui, à la seconde d'après, fut brisé en deux. Les deux parties basculèrent chacune de leur côté pour se coucher, soulevant le sable et l'eau dans une onde sourde de choc.

La jeune Skiá écarquilla les yeux en voyant l'improbable. Non seulement, à sa grande surprise, son oncle ne s'en était tiré qu'avec une légère douleur dans le boulet et le canon, et son sabot plutôt intacte comparé à ce à quoi elle s'attendait ; mais en plus le rocher en eut bien plus gravement pâtis que l'ancien alicorne.

"Co... comment est-ce possible ?" dit Luna tout à fait subjuguée par cet exploit herculéen.

"La force des Skiá", souriait-il en se tournant vers elle. "Notre force physique est accrue après avoir bu du sang. Nous rendant plus fort même que les poneys terrestres." Il pointa du sabot l'un des deux morceaux du rocher brisé. "Soulève ça jusqu'à que tu parviennes à le redresser et à le mettre en équilibre. N'utilise qu'un seul sabot. Et bien sûr, interdiction d'utiliser ta magie."

Luna s'approcha de ce qui restait du sujet d'expérience et mit toute sa force dans l'élèvement du bloc qui était tout en longueur. Elle s'attendait à énormément de résistance de la part de la caillasse. Mais finalement, il s'avéra tout juste aussi lourd qu'un dictionnaire dans sa patte solitaire.

Après avoir redressé sans réelle difficulté le fragment d'écueil, elle utilisa sa deuxième patte avant pour le stabiliser. Luna en resta sans voix, impressionnée par sa nouvelle force titanesque octroyée par la magie du sang, en observant de haut en bas le monolithe de plusieurs tonnes qu'elle avait érigé. Mais avec le sable humide et instable, et avec la marée qui remontera dans les prochaines heures, elle doutait que son menhir resterait debout bien longtemps. Mais quand même : elle en était plutôt fière.

"Cette force est octroyée par la consommation de sang", expliqua son parrain. "Tout comme une bonne partie de ta puissance magique, tu perdras cette force si tu ignores ta faim assez longtemps pour que cela arrive. Et si fait, tu ressentiras une énorme faiblesse ; pas seulement dans ta magie comme on en avait parlé tout à l'heure, mais aussi dans tes membres. Parce que cette force soudaine t'aura subitement quittée."

"C'est donc de là que venait cette soudaine énergie... ", se disait doucement Luna à elle-même en regardant ses pattes. "Je me disais aussi. Je me sentais si vigoureuse après avoir mordu le poney de tout à l'heure. Donc ça correspondait à ça... "

"Oui. Et cette force, tu devras apprendre à la maîtriser", voulut en venir le mentor au plus grand fait. "Car vois-tu, cette force incommensurable peut t'être utile en bien des manières. Mais à cause de la puissance cyclopéenne dont tu es capable, elle est aussi très dangereuse."

"Je le comprends bien."

"Pour te montrer à quel point cela peut être dangereux, je vais te faire quelques comparaisons. Si un poney terrestre peut frapper suffisamment fort un arbre pour en faire tomber la totalité de ses fruits, un Skiá, lui, ferait quasiment tomber l'arbre."

"À ce point-là ?" dit-elle fascinée.

"Enfin... soyons un peu modeste", se rattrapa-t-il, pour ne pas paraître vantard. "Il existe des poneys terrestres qui en sont aussi capables, bien qu'ils soient également très rares. Moi-même j'ai connu des terrestres par le passé dont la force physique rivalisait avec la nôtre. Les mortels savent se montrer impressionnants quand ils le veulent, eux aussi", finit-il en se remémorant quelques de ses vieux souvenirs avec un rictus.

Il enchaîna. "Enfin bref ! Aussi, affronter un Skiá dans un combat à sabot nu est très dangereux. Car si un coup de sabot ordinaire peut faire déchausser une dent. Un uppercut à nous, après avoir bu du sang, pourrait carrément faire voler la tête."

"Je... ", se coupa Luna horrifiée en réalisant la potentielle utilité très sombre de sa force. Sa bouche tremblait légèrement. "Je pourrais tuer juste... juste en un coup de sabot ?"

"Oui", remarqua Selifós la peur implicite de sa petite-nièce. "C'est pour ça que tu dois rapidement t'habituer à ta nouvelle force et apprendre à la contrôler. Ou tu risques de blesser mortellement quelqu'un sans le vouloir. Un accident peut si vite arriver... " Puis il ajouta avec une nouvelle voix plus optimiste. "Quoique... ça peut aussi être avantageux si tu veux te débarrasser d'un ennemi le plus vite possible."

La dernière phrase arracha un sourire à Luna, malgré sa prise de conscience de l'étendue de ses pouvoirs et dont elle peinait dans sa crainte à en saisir toute la compréhension. Son oncle l'aida à sortir de sa nervosité en passant rapidement à un autre sujet.

Il lui parla des pouvoirs divers de Nightmare Moon et des Nightmare en général, notamment celui de réveiller ou de faire plonger en sommeil profond d'autres poneys en le leur ordonnant tout en posant le sabot sur leur front. Luna le connaissait bien, ce pouvoir : elle se souvenait que Nightmare Moon le faisait souvent à elle pour la réveiller d'un rêve lorsque cette dernière n'avait plus envie de discuter. Ce qui arrivait couramment d'ailleurs. Elle avait aussi développé par le passé un sort qui reproduisait le même effet. Mais l'avantage avec la technique du sabot, lui eut fait remarquer son oncle, c'est qu'il consommait cent fois moins de magie que son sort original, en plus de moins nécessiter de focus.

Le reste de la nuit se déroula assez paisiblement. Si on ne comptait pas l'anxiété de Luna vis-à-vis de Celestia bien sûr. Selifós qui lui ne se plaisait pas de voir sa petite protégée les oreilles rabattues avec l'œil fuyant aurait aimé y trouver une solution. Mais malheureusement, comme pour ces derniers jours, son autre nièce refusait catégoriquement d'accepter ce qu'était Luna. Il n'y eut tristement rien à faire, et ce fut avec le cœur affligée et honteux qu'il abandonna.

Luna qui était à présent en paix, découvrant ses racines, pleine de joie ; mais au désarroi de voir sa sœur s'éloigner d'elle. Pour ce qu'elle eut toujours été au fond d'elle. Elle avait aussi inconsciemment noté le recul que Celestia avait effectué juste après son réveil. Elle avait peur de perdre sa grande sœur elle aussi. Bien que Moon lui disait qu'elle n'avait pas à se réconcilier avec quelqu'un qui détestait ce qu'elle était devenue, que Celestia ne la méritait pas. Sur ce point, Luna la fit taire. Car elle comprenait le point de vue son aînée.

C'était juste que... pourquoi ? Pourquoi être aussi têtue ? Elle soupira. Sa sœur avait toujours été butée. Un peu comme elle. C'était un défaut inhérent à elles deux, et qui, à cause de leur inflexibilité réciproque, engendraient fréquemment des disputes autour d'un sujet quelconque.

Luna avait une nouvelle fois ouvert son cœur à Selifós, qui lui, à son grand malheur, était totalement impuissant. Il ne pouvait pas forcer Celestia à penser autrement. Tout ce dont il était capable de faire, était de consoler Luna en la serrant tendrement dans ses bras. Et la plupart du temps ça marchait. Cela lui rendait souvent le sourire. Recevoir une étreinte douce dans les bras forts d'un étalon la réconfortait au plus haut point : elle avait comme un sentiment de sécurité.

Ce fut avec une pointe de chagrin qu'il dut lui expliquer que les Skiá n'étaient pas aimés à cause de leur nature, et ce pour de nombreuses raisons. Pas seulement la consommation de sang. Mais aussi leur mode de vie. Leur aura. Et la sombre réputation qui courait souvent autour de leurs Nightmare mais aussi à cause du voyage onirique. Les poneys allaient jusqu'à les juger de temps à autre comme responsables des cauchemars qu'ils subissaient, alors qu'il n'en était rien.

Luna se rappelait de ça justement. Même avant, bien avant qu'elle ne se rende compte à quel point la famille à laquelle elle appartenait était ancestrale, on la craignait. On avait peur d'elle. Pour son aura. Et toutes les fausses idées que son peuple d'autrefois possédait de sa personne. Devait-elle assumer qu'en tant que Skiá, elle était destinée à rester seule et malaimée ? Pas que se savoir comme membre de cette maison l'avait rendue comme telle. Mais plutôt ça l'expliquait. Encore une fois, toutes ces réponses vinrent frapper le glas de son esprit.

Selifós ne lui cacha pas que les poneys favorisaient tellement les Lux que, aux jours anciens, ils émigraient fréquemment vers leur empire, désertant celui de sa famille. Et qu'en conséquence, les Skiá avaient « créé » leur propre peuple. Des poneys avaient été transformés en nosferatu en masse pour les forcer à rester auprès d'eux. Ils avaient aussi créé les batponies et les lycamponies. Des poneys sur qui étaient effectués des rituels magiques à partir de la magie lunaire afin de les transformer et les adapter à une vie nocturne en tant que sujet de l'empire lunaire.

Luna était choquée mais aussi inspirée par cela. Elle éprouvait de la pitié pour ses ancêtres. Ces derniers étaient si seuls qu'ils avaient forcé, transformé leur peuple pour les obliger à aimer la nuit. Les lycamponies et les batponies avaient cessé d'exister comme tout le reste il y eut deux milles ans, pour maintenant survivre aujourd'hui dans de vieilles légendes et comptines pour faire peur aux enfants. Mais Luna informa avec fierté Selifós qu'elle avait réinventé le sort des batponies.

Elle avait créé ce sort en mélangeant dans un récipient de l'eau, du sang de chauve-souris ainsi qu'une goutte du sien, avant de jeter un sort sur la potion aux ingrédients improbables. Et qu'en faisant boire la mixture à des poneys, elle transformait ces derniers en batponies à l'aide d'une incantation finale pour qu'ils la servent et l'accompagne dans ces devoir nocturnes d'antan. Son oncle était impressionné par le génie de sa petite-nièce qui avait réussi à redécouvrir le sort et la potion pour l'exécution du rituel.

"Qui étaient les poneys que tu transformais en batpony ?" demandait-il.

"Des poneys qui n'avaient plus rien à perdre la plupart du temps", expliqua-t-elle. "Au départ, les batponies que j'ai créés étaient les soldats d'une colonie que j'avais fondée il y a extrêmement longtemps. Et qui étaient désireux de rejoindre la confrérie nocturne : un ordre militaire de l'armée équestrienne que j'avais fondé."

"T'as fondé une colonie ?"

"Contre l'avis de ma sœur. Je l'avais établie à partir de jeunes poulains à qui Discord avait privé leur avenir. J'avais fondé cette colonie dans le but de leur offrir une vie meilleure. Et ces poneys et leurs descendants m'aimaient, et c'étaient eux les premiers à devenir les batponies de ma garde et de la confrérie."

"Aimaient ?" dit-il curieux de voir que le verbe était conjugué à l'imparfait. "Cette colonie n'existe plus ?"

Luna soupira. "La colonie a cessé d'exister à l'époque où j'ai été bannie sur la lune. Suite à l'incident avec Nightmare Moon d'il y a mille ans, ma colonie aura vivement réagi contre ma sœur et Equestria. Leurs habitants avaient déclaré la guerre pour me venger et... tu peux facilement deviner qu'ils l'auront perdue. Celestia leur avait proposé de capituler et de fusionner avec le pays, mais tout comme mes batponies, ils s'étaient montrés fidèles à moi jusqu'au bout. Ils auront préféré la mort à la reddition. Mes batponies auront connu le même destin : ils eurent été pourchassés, persécutés, et s'éteignirent progressivement les uns après les autres, traqués et génocidés par les armées équestriennes. Cela fait des siècles qu'ils ont tous disparu."

"Voilà une bien triste histoire. Il ne reste donc plus aucun batpony aujourd'hui ?"

L'ancienne princesse de la nuit réfléchit. "Oui et non. Les deux derniers batponies, à ma connaissance, sont morts en tombant en cendre, il y a maintenant... dix-huit ans de cela. Ils avaient survécu pendant plus de mille ans en enfreignant la règle d'or de la confrérie nocturne. L'une des règles les plus importantes que j'avais instituées et dont l'infraction était punie de mort."

"Boire du sang, n'est-ce pas ?"

"Co... comment as-tu deviné ?"

"Je sais très bien ce que sont les batponies, Luna. Rappelle-toi qu'il en existait il y a cinq milles, dix milles, vingt mille ans... Les batponies constituaient même un très grand nombre de la population de l'empire Skiá à mon époque. Je sais qu'ils peuvent vivre jusqu'à quatre cent ans et qu'ils peuvent repousser leur vieillesse en buvant du sang comme nous. Donc s'ils sont tombés en cendre, ces deux derniers membres de ta garde, alors je suppose que tu leur as interdit de continuer de mordre."

"Oui. En effet. C'est vrai", dit-elle avec la voix désolée. "Ils avaient enfreint cette règle dans l'espoir de me revoir. À travers la consommation de sang, ils ont embrassé l'immortalité mais... " Elle soupira. "Si j'ai interdit à mes batponies de boire du sang, c'est pour éviter que la confrérie nocturne puisse avoir une mauvaise réputation auprès des équestriens. Mais eux, ils l'avaient fait. Dans l'espérance de me revoir mille ans après. Et après m'avoir retrouvée et servie quelques temps encore à mes côtés, ils ont volontairement cessé de boire du sang. Définitivement. Et ils étaient venus mourir dans mes bras. Et alors, la vieillesse qu'ils ont fuie les a rattrapés à une incroyable vitesse. Ils sont aussitôt tombés en poussière." La dernière phrase s'acheva dans un petit ton de chagrin.

"Et maintenant il n'y en a plus aucun ?"

"Non. Tous les batponies sont morts. Leur race s'est éteinte. Bien sûr, je me souviens encore de la formule pour transformer des poneys en batpony à nouveau. Mais maintenant que j'ai abdiqué, que je n'ai plus de grande responsabilité, que je n'ai plus tellement besoin de gardes... je n'ai plus aucune motivation à le faire désormais. Et puis je doute pouvoir trouver aujourd'hui des poneys qui consentiraient à changer leur apparence et leur mode de vie juste pour satisfaire mes caprices."

"Tu veux que je te dise Luna ?" souriait-il. "Toute ma famille, si elle était encore là, et bien... Ils seraient tous fiers de toi."

"Pour... pourquoi ?" ne s'attendait-elle pas à ce genre de compliment ; et copiant l'expression de Selifós.

"Les Skiá ont toujours été des idéalistes... des poneys perfectionnistes à la recherche permanente de l'excellence. Et ils créaient de nombreuses créatures puissantes qu'ils voulaient parfaites et à leur image. Les lycamponies et leur force incroyable qui les habite pendant la pleine lune. Ou les batponies avec leur longévité battant de très loin celle des poneys ordinaires, et qui pouvaient atteindre une expérience et une adresse au combat que même les soldats d'élite ne pouvaient que rêver d'égaler, avec leurs maigres décennies de service aux armées.

"Et malgré toutes nos connaissances disparues, tu t'es arrangée pour réinventer les batponies. Tu as la même volonté de perfection et d'idéal que tes aïeux. Tu as la trempe de tes ancêtres." Il lui fit une petite tape du coude avec un élan de fierté. "Le sang des Skiá coule dans tes veines. Ça se ressent."

Luna rit. Un rire de gêne et d'embarras, mais aussi de dignité. "Parce que toi aussi tu es fière de moi ?"

"Luna, nous sommes de la même famille. Tu es ma petite-nièce. Avoir honte de toi est la dernière chose à laquelle je voudrais avoir à penser."

Elle imaginait bien que cela soit un besoin pour son oncle, de s'attacher à elle et à sa sœur. Elles étaient tout ce qui lui restait de sa famille. Elle vit son sourire s'affaisser, et il lui expliqua qu'en réalité, c'était surtout après ce qui était arrivé à sa femme plutôt qu'à sa famille. Les Skiá l'avaient définitivement exilé depuis la mort de ses parents. Et ayant déjà rompu avec sa famille, il s'agissait donc plus d'une question d'amour que de fierté. Ce fut ainsi au tour de Luna de se démoraliser.

"Ton histoire aussi est triste. Aussitôt que la vie t'ait embrassé, elle est repartie immédiatement."

"Oui. C'est vrai. Je me sentais mort, vide de l'intérieur, pendant tous ces milliers d'années... après tout ce qu'il s'est passé. J'étais fatigué de vivre même. Mais plus maintenant." Il eut un rictus heureux. "Car maintenant, la vie m'a offert une seconde chance. Et cette seconde chance, Luna, c'est toi."

Elle ne put cacher le blanchissement léger de ses joues. "je... je te rends heureux de ma présence ? Au... au point que tu en viens à oublier le deuil de ta femme ?"

Il hocha de la tête. Luna baissa pudiquement les yeux. "Je... je suis flattée."

Il lui caressa doucement la joue. Avant de faire passer son sabot sous son menton pour élever sa tête vers la sienne. Leurs regards se croisèrent, et Selifós contempla ces belles étoiles qui embellissaient son âme au travers de ses yeux ; tout comme pour Luna qui voyait au travers des yeux de son oncle, ces petits éclats de diamant scintillants, symboles de la valeur qu'elle représentait à ses yeux.

Ce fut en ce regard aimant et doux qu'elle sentit qu'à sa vue, elle était plus qu'une simple nièce. Mais plutôt celle qui avait toujours compté plus que tout le reste. Celle qui avait plus de valeur que tout l'or ou l'argent du monde. Même de sa propre vie. Une vie aussi pauvre que le plomb si elle n'était pas présente pour le sublimer en un métal précieux.

Son cœur fut comme compressé par une passion forte. Quand elle sentit à travers la communion de leurs deux regards, son âme venir baiser tendrement la sienne. Elle entrouvrit instinctivement ses lèvres. Comme pour boire cet amour insoupçonné et encore inavoué, mais qu'elle clairsentait sur sa langue.

Ses pensées s'affolèrent. Entre la confusion et la joie. Entre cette perplexité face à son oncle qui la contemplait plus qu'un simple oncle. Et ce chant d'allégresse qui s'empara de tout son essence et qui lui chauffa les entrailles, comme un doux vent d'hydromel enivrant d'amour. Un amour qu'elle avait toujours demandé, et dont elle s'abreuvait jusqu'à vivifier son gosier assoiffé de cette sainte flamme ardente.

Qu... qu'est-ce qu'il m'arrive ? Pensait Luna, submergée par les vives émotions qui la traversaient. À sentir son cœur battre de félicité devant ce beau regard. Était-elle en train de... de tomber amoureuse de lui ? Par ce simple regard ? Mais c'était son oncle pourtant ! Comment pourrait-elle éprouver plus qu'un simple sentiment d'amitié, alors qu'il s'agissait d'un membre de sa famille ?

Luna hoqueta quand Selifós lui fit un baiser d'ange. Ce regard renversant cessa, alors que l'étalon vit comment la jument en face d'elle était toute chamboulée par quelque chose. Il lui dit chaudement pour la sortir de cette transe.

"Luna ? Ça va ?"

Celle-ci bafouillait, toute brûlante de l'intérieur. À un tel point que ses joues étaient aussi blanches que celles de sa sœur. "Hm... heu. Oui, oui. Tout va bien."

"Tu es tellement belle quand tu souris, Luna", dit-il de toute la chaleur de sa voix.

"S... s'il-te-plaît. Arrête."

Il rit. "Je ne dis pas ça pour t'embêter. Je suis très sérieux."

Il en fallut un bien long moment avant que Luna ne parvienne à se débattre avec succès des passions qui sautaient dans tous les sens dans sa tête. Selifós reconnut avec lui-même qu'il avait peut-être été un peu trop intime avec elle. Cette simple avance. Ce simple regard. Ce simple petit échange. Ça avait largement suffis pour repousser Luna dans ses derniers retranchements qui en était encore à se questionner de ce qu'il venait de se passer.

Light en était venu à se moquer de son jumeau, avec du sarcasme et aussi quand même beaucoup de sérieux. Lui demandant s'il n'avait pas exagéré sur ce coup-là. Surtout en l'embrassant sur l'œil. Remarque, il arrivait à le comprendre. Et Selifós avait effectivement ses raisons. Il fut vrai que cette jument était très belle. Il ne pouvait pas le rabrouer à la désirer à l'intérieur de son lit.

Ce à quoi Selifós lui répliqua de la fermer, encore une fois ; comme à son habitude. Il décida de laisser Luna un peu tranquille afin de l'aider à se remettre les idées en place. Et il s'intéressa un peu plus à Celestia.

Discrètement. Silencieusement. Il entra dans sa chambre. Il la regardait dormir alors qu'elle avait le visage crispé. Selifós posa son sabot sur son front pour lire son rêve. Et à son désarroi, Celestia était à nouveau en train de faire un cauchemar. Il avait deviné que cela était toujours en lien avec ce qui arrivait à sa petite sœur. Il aurait aimé lui venir en aide. L'assister dans son moment de doute et de solitude. Mais Day Breaker était là elle aussi. S'il tentait de rentrer dans son rêve, il aurait aussitôt affaire au Nightmare de Celestia, avec qui la confrontation serait inévitable. Et il ne pouvait pas prendre ce risque. Car les Nightmare, au sein des rêves de leurs jumeaux, sont tout puissants. Et il est suicidaire d'oser entrer dans les rêves d'un Skiá. Car les Nightmare veillent.

Il soupira, éhonté et attristé par son impuissance. Celestia n'était pas particulièrement colérique ou haineuse. Elle avait juste peur. Et il ne voyait pas quoi faire pour la sauver de l'effroi qui paralysait sa raison.

Il s'intéressa alors à ce qu'il y avait sur la table de chevet : un parchemin non cacheté. Par curiosité, il prit le papier et s'aperçut que c'était une lettre pour la princesse Twilight. Et après l'avoir lue, ses yeux s'assombrirent. Et il comprit alors qu'il n'avait plus beaucoup de temps.

 

***************************************************************************

 

Le soir suivant, Luna eut de nouveau faim. Elle avait beau rassasié son corps en dégustant le dîner en compagnie de sa grande sœur, qui elle malgré sa peur souriait du mieux qu'elle pouvait pour partager au mieux la joie de Luna qui se sentait toujours aussi sereine dans sa transformation. Elle avait beau boire autant de verre d'eau qu'elle le désirait, mais sa soif de sang ne se tarissait pas.

Selifós était formel : seul le sang pouvait calmer cette nouvelle faim qui était inédite dans les sensations de Luna. Rien d'autre. Son corps était clairement saturé par le repas, mais continuait en même temps, étrangement, d'avoir faim. Et elle s'étonnait à avoir à plus souvent ravaler sa salive que de coutume. Il semblerait que cette soif de sang et ces appétits augmentent cette production de bave.

Encore une fois, et contre la volonté de Celestia, l'étalon amena sa filleule avec lui dans un nouveau cours de chasse. Il voulut en profiter que Luna avait faim pour lui enseigner quelque chose de très important que tout bon Skiá qui se respectait se devait de garder en conscience avant de mordre une créature.

"Luna", lui dit-il. "Peux-tu me donner le nom et la localisation d'un ou d'une amie à toi ?"

"Heu... pourquoi ?" dit l'intéressée qui n'était pas sûre de comprendre.

"C'est important pour ta prochaine leçon. Cite-moi un nom parmi les poneys auxquels tu es attachée... en dehors de moi et Celestia, bien entendu."

L'enfant qui se trouvait en Luna fut un peu déçu. Elle avait envie de faire une petite farce à Selifós en donnant son nom à lui. Mais comme il restait sérieux, elle se força à chercher.

"Hm... Twilight Sparkle ?" dit-elle en pensant au premier nom qui lui venait à l'esprit.

"Twilight. D'accord. Mais encore ?" réfuta-t-il en lui-même.

"Je... je ne sais pas, moi. Rainbow Dash ? Rarity ? Fluttershy ? Apple Jack ?" commença-t-elle à enchaîner au hasard.

"Apple Jack... ", réfléchit-il. Il trouvait ce choix intéressant : ce nom sonnait paysan. "Et où habite-t-elle ?"

"Ne, ne me dis pas que... ", fit-elle craignant le pire. "Ne me dis pas qu'on va la mordre ?"

"Je n'ai pas dit ça", ménagea son mentor. "Nous allons simplement rendre une visite à elle et à sa famille. Le reste dépendra de comment va se dérouler la leçon. On ne va pas les voir spécialement pour les attaquer, mais pour t'expliquer quelque chose de très important quand on chasse. Sache que je ne te forcerai jamais à mordre qui que ce soit si tu ne le veux pas, Luna." Puis il enchaîna avec fermeté. "Maintenant, dis-moi où elle habite."

Luna hésita un long moment, avec un regard méfiant, peu sûre encore des réelles intentions de son oncle. Mais elle choisit de lui donner le bénéfice du doute.

"Elle habite à Ponyville. C'est une petite ville campagnarde de quelques milliers d'habitants. Ça se trouve à une trentaine de kilomètre au sud de Canterlot."

"Allons-y alors", sourit-il.

Lui et Luna utilisèrent leur magie lunaire pour se changer en deux nuées bleues constellées d'étoiles : un autre tour que Selifós et Nightmare Moon avaient appris à Luna un peu plus tôt. Sous la forme de cette étrange brume magique, ils filèrent dans les airs à une vélocité incroyable, bien plus vites même que n'importe quel oiseau.

Seulement une heure après, ils arrivèrent à Poneyville. Luna, qui était suivie de près par son oncle et non pas l'inverse, le guida jusqu'à la ferme des Apple. Une fois cela fait, il lui commanda de rester discrète et de rester près de lui. Ils firent un détour pour s'infiltrer sans être vus dans la propriété.

Ils se faufilèrent jusqu'à la demeure, en glissant telles des ombres fugaces entre les pommiers du verger. En arrivant juste en dessous des fenêtres fermées, ils pouvaient observer une jeune jument à la robe jaune et au crin rouge. Luna la reconnut immédiatement.

"Mais c'est Apple Bloom", chuchota-t-elle. "Cela fait longtemps que je ne l'ai plus revue. Elle a tellement grandi." Elle sentit la salive monter dans sa bouche, comme elle sentit cette délicieuse odeur de sang pur qui émanait de cette pouliche qu'elle avait connue il y eut longtemps. "Elle... elle sent tellement bon." Sa langue fit un tour.

"Oui. Elle est très alléchante", dit-il en se léchant à son tour les babines. "Très bien. Restons cachés."

Ils prirent un peu de distance et se dissimulèrent derrière des broussailles en contrebas.

"Tu sembles bien connaître cette petite, Luna on dirait."

"Bien sûr. Je l'ai connue quand elle était pouliche. Je gardais ses rêves, comme ceux de tous les poneys d'Equestria."

"Et tu... éprouves de l'attachement pour elle ?"

"Oui. Enfin... ", voulut-elle relativiser. "Pas que je sois particulièrement plus attachée à elle que je ne le suis avec d'autres poneys à qui je résolvais les cauchemars. Mais oui. En quelque sorte. C'est la sœur d'Apple Jack après tout."

"Très bien. Luna, je vais te demander de te nourrir de son sang."

Luna n'était pas surprise de l'entendre dire ça. Elle le redoutait depuis leur départ de Silver Shoals.

"Mais... mais pourquoi ?"

"Parce que tu as faim."

"Oui. D'accord. Mais pourquoi elle ? Pourquoi Apple Bloom et pas un autre ?"

"Oui. Pourquoi elle, justement", dit-il doucement d'une voix sage. "Toi-même tu le sais, Luna. C'est parce que tu éprouves de l'attachement envers elle que tu hésites à la mordre ; et que je t'encourage pourtant à le faire."

"Mais pourquoi ?"

"Tu préférerais attaquer un inconnu plutôt qu'Apple Bloom, n'est-ce pas ?"

"..." Luna s'apprêtait à lui répondre mais aucun mot ne sortit de sa bouche.

"Dis-moi pourquoi tu ne voudrais pas mordre Apple Bloom. Serait-ce parce que t'éprouves de l'amitié pour elle ?"

"... et bien... " Elle hésita encore à répondre. Elle commença à comprendre où son oncle voulait en venir.

"Tu ne veux pas la mordre à cause de ta crainte de lui faire du mal. Parce que tu ressentiras la souffrance que tu lui infligeras. Si je te demande de t'attaquer à elle et non pas à un poney auquel tu es moins relatée, c'est bien pour que tu comprennes au mieux ce mal que tu infliges à tes victimes. Et ainsi que tu puisses apprendre à prendre de la distance par rapport à tout ça. Tu dois avoir conscience de cette douleur que tu fais subir à tes proies peu importe leur identité quand tu te nourris, et que tu ne dois pas y prendre de plaisir sadique avec tout ça. Mais aussi également à ce que tu effaces de ton esprit cette compassion et ce remord que tu puisses ressentir."

"Donc... tu m'encourages à être froide ?" dit-elle avec de la désillusion, alors que la confiance en soi fleurissante se fanait.

"Exactement. Ne laisse pas libre cours à tes émotions quand tu choisis une proie. En particulier quand c'est un ami."

"Mais c'est... c'est cruel."

"Je ne t'apprend pas à être cruelle. Je t'apprends à être pragmatique", dit-il en posant ses sabots sur ses épaules. "Ce qui est cruel, c'est de prendre du plaisir à chasser. Prendre du plaisir à te nourrir, d'accord, car le sang est délicieux, et il n'y a pas de mal à le savourer. Mais je parle bien de l'action de chasser. Tu dois chasser et mordre pour le besoin, et non pas pour le plaisir. Ce malheur que tu affubles à tes proies ne doit pas être justifié par ton bon plaisir. Mais par la faim et la nécessité. Si tu chassais par plaisir, les victimes et les proches des victimes auraient alors une excellente raison d'être en colère. Car c'est prendre du plaisir à tout ça qui est cruel. Ça c'est injuste.

"Mais tu ne dois pas non plus avoir de remord à mordre car tu dois aussi avoir conscience que tu fais cela avant tout parce que tu as faim. Donc ni plaisir, ni remord. De plus, tu ne dois pas laisser tes sentiments influencer ton choix parmi les proies potentielles. La vie de tes amis n'a pas plus de valeur que celle des étrangers. Et tu n'as donc pas à les épargner à cause des liaisons que tu partages avec eux ; et du coup discriminer les inconnus qui eux ne le méritent pas plus. Ça aussi ce serait cruel et injuste."

"Donc... je dois faire abstraction de tout ça quand je chasse ? Par valeur morale ?" Quelque chose de conflictuel survint pour charger ce qui luttait déjà dans sa pensée.

"Oui. Ça peut te paraître paradoxal parce qu'il y a aussi cette valeur morale classique qui te dit de ne faire juste du mal à personne. Mais maintenant que t'es liée à ta faim, tu dois désapprendre ce que tu as appris, afin d'embrasser un tout nouveau concept de la moralité. Rappelle-toi ce que je t'ai dit : Les Skiá ne sont pas des monstres sanguinaires. Nous sommes des prédateurs au cœur noble, avec des principes et de la sagesse. Nous ne sommes pas si différents de nos proies. Nous partageons les mêmes philosophies. Seule diffère notre manière de les percevoir."

Luna buvait les paroles de son aïeul avec grand intérêt. Elle était comme illuminée par cette dimension des choses. Elle fut invitée à changer fondamentalement sa façon de penser. En tant que Skiá, elle ne devait pas seulement chasser avec froideur pour ne pas avoir de regret à le faire, mais elle ne devait pas non plus faire de la chasse un hobby vicieux, par empathie pour les proies.

"Donc... c'est pour ça que tu veux que je la morde ? Afin que... que j'apprenne à mettre mes regrets et mes penchants de côté ?"

"Oui. Je t'apprends ça pour ne pas que tu éprouves de regret et de honte. Afin que tu gardes une bonne image de toi-même. Mais aussi parce que tu ne vas inévitablement pas prendre de plaisir à mordre un ami. Il n'y a qu'en t'attaquant à un proche que tu assimileras les deux notions en même temps."

Prendre du recul sur ses sens. Mais aussi sur ses sentiments et ses émotions. Garder un juste milieu, un juste équilibre entre le plaisir et la culpabilité. Cette idée de balance entre les deux penchants rassurait Luna et ne confirma que toujours un peu plus pourquoi les Skiá étaient certes des prédateurs, mais des prédateurs pleins de sagesse ; comme son oncle se plaisait à répéter.

Malheureusement, s'attaquer à un ami, bien qu'elle comprenne pourquoi il était nécessaire de réussir une telle épreuve, ce n'était pas une chose aisée. Comment faire ça ? Déjà qu'elle n'était pas à l'aise à l'idée d'agresser un poney au hasard pour boire son sang, alors faire ça à une amie ? Comment pourrait-elle parvenir à ne pas ressentir de remord ? Ça paraissait impossible lui disait son cœur. Bien que sa raison l'encourageât à relativiser de l'autre côté, et à lui dire que si, c'était possible.

"Luna. Sache que je ne te pousserai jamais à mordre Apple Bloom. Bien que j'aie l'air de t'inciter à le faire. On peut retourner à la villa et faire comme si on n'était jamais venus ici si tu le désires. Mais attention. Si t'es incapable de mordre un poney que tu aimes comme cette jeune jument sans honte, alors ne mords personne."

Luna hocha de la tête. Elle ne voulait pas la mordre. Et elle comprenait en quoi Selifós refusait de la voir chasser tant qu'elle n'avait pas passé ce cap. Même si de son point de vue, cette leçon et cette interdiction de mordre si elle n'était pas apte à passer à cet acte bien défini lui paraissaient injustement sévères.

Elle sourcilla tristement. "Et... et si on chassait un inconnu à la place ? Juste pour que je puisse m'habituer à mordre ?"

"Non. Tu apprendras plus facilement à ne pas avoir de regret en t'attaquant à un inconnu, certes. Mais comme l'absence d'empathie sera plus présente, tu risques par inattention et surtout par faiblesse et vice, de prendre un plaisir particulier à chasser. Donc tu mords elle, sinon personne", eut-il dit inflexible.

"Pourquoi m'incites-tu à passer une épreuve aussi dure, mon oncle ? Pourquoi es-tu aussi intransigeant ?"

"Parce que c'est ce que mon père aurait fait s'il était là", répondit-il.

Une lueur brilla dans les pupilles fendues de Luna. "C'est de ton père que tu tiens cette leçon ?" Selifós hocha de la tête. "Et il te l'a fait passer à toi aussi ? Il t'a forcé à mordre un ami pour ta première fois ?" Il hocha encore une fois de la tête.

"Oui", dit-il simplement en soupirant. "Comme la plupart des alicornes de mon temps, je comptais des amis parmi les mortels, en particulier dans les premiers siècles de ma vie. Ce que je t'ai dit et ce que je t'incite à faire, il m'a fait exactement la même chose."

"Ton père était quelqu'un de dur avec toi", commenta la jument.

"Je ne l'ai jamais démenti. Il était dur avec tout le monde. Y compris avec mes frères et mes sœurs. D'ailleurs, je ne te le cache pas, je n'aimais pas mon père étant enfant. Il avait une discipline et une éducation qui relevaient presque du militaire. Il n'avait rien d'un papa gâteau, ça tu peux me le croire.

"D'ailleurs, il tenait à un tel point que je morde un de mes amis sans honte, qu'il m'affama volontairement, allant jusqu'à empêcher ma mère de m'apporter du sang dans un verre sur plusieurs jours, me condamnant ainsi à mordre mon ami sous l'effet de ma faim se changeant progressivement en rage. Mais même avec ça, il m'empêchait de le mordre tant que je n'aurais pas été capable de ne pas ressentir de culpabilité après être passé à l'acte. Il tenait réellement à ce que cette philosophie me rentre dans le crâne. Quitte à y aller à coup de marteau."

Il sourit ironiquement.

"Oh oui que je le détestais. Ma mère était la seule à me défendre, même si elle évitait de le provoquer ; tout comme mes frères. Personne n'osait vraiment le remettre en question. Je ne te cache pas que quand j'étais gosse, j'étais un pleurnichard. Mon père n'hésitait pas à me séquestrer voire me frapper quand je criais trop fort ou faisais des caprices.

"Mais en grandissant, en devenant adulte, j'ai découvert combien j'avais tort. Et que je ne serais pas l'étalon que je suis aujourd'hui s'il n'était pas là. Même s'il m'en a fait baver comme pour toute ma fratrie, je le respectais et lui étais finalement gratifiant pour ça. Et bien que je ne le comprenais jamais étant jeune, je me suis progressivement rendu compte en grandissant combien sa parole était toujours emprunte de sagesse. Et c'est de cette sagesse à lui que vient une bonne partie de la mienne. Il était quelqu'un de très dur, de très strict. Mais dans le fond, je l'aimais."

"Et c'est pour ça que tu m'enseignes comme lui il m'aurait enseignée ?"

"En effet. Je le vois comme un modèle à suivre. Et toute ma famille te dirait la même chose. Bien sûr Luna, pour toi, je ferai plus preuve d'indulgence. Si tu ne parviens pas à mordre cette jument, je ne t'en voudrais pas. Et j'essaierai de t'accoutumer à ton nouveau régime d'une autre manière. Mais sache que tôt ou tard, il faudra que tu fasses le premier pas et que tu sois capable de chasser et mordre toute seule comme une grande. Je ne te tiendrai pas le biberon éperdument."

La dernière phrase sonna comme une provocation aux oreilles de Luna. Acceptant le défi, elle fronça les sourcils et se leva d'un élan déterminé.

"Dans ce cas, je vais le faire."

Elle quitta les brousses et s'avança en direction de la fenêtre avec la posture d'un félin prêt à bondir. Selifós n'y croyait pas trop cependant. Si elle paraissait motivée au vu de sa gestuelle, elle semblait encore manquer d'assurance dans les yeux.

"Luna", l'alerta-t-il. "Le but de cette leçon n'est pas de mordre, mais de ne pas ressentir de remord en le faisant, peu importe la proie. Je sais que tu n'éprouveras pas de plaisir mesquin, mais il est également important que tu mordes et suces le sang de cette ponette ; sans honte ; et sans regret. Si tu as au fond de toi la moindre trace de culpabilité sur ce que tu t'apprêtes à faire, alors laisse tomber."

Elle fut stoppée nette dans son avancée par le doute suscité de son mentor. Il avait vu juste : elle agissait avant tout parce qu'elle s'y sentait obligée. Elle n'arrivait toujours pas à se défaire de son esprit qu'elle était sur le point de s'attaquer à une pouliche qu'elle affectionnait. Même si très honnêtement, elle voulait vraiment faire un effort.

"D... d'accord. Je... je vais essayer de ne pas avoir de regret."

"Non", rétorqua-t-il fermement. "N'essaie pas. Fais-le, ou ne le fais pas. Mais il n'y a pas d'essai."

Il l'observa attentivement, alors qu'elle parut tétanisée par un doute. Il la vit, après quelques longues secondes, baisser la tête. Comme si elle était défaite et trahie par sa propre sensibilité. Elle reconsidéra son acte déraisonné. Elle pivota sur elle-même pour faire face à Selifós et revint vers lui, dans une marche dépitée.

"Désolée mon oncle. Tu as raison. Je... je ne peux pas faire ça. Et surtout pas à elle." Elle leva le museau pour le regarder dans les yeux. "Désolée."

"Ne sois pas désolée ma petite-nièce", lui sourit-il en faisant sur sa joue un geste consolateur. "Moi non plus je n'ai pas réussi la première fois. Il m'a fallu presque une semaine avant de passer ce cap." Il passa son sabot dans sa nuque pour mieux la câliner et caresser son crin éthéré. "Toi et moi partageons la même sensibilité."

"Donc... tu ne m'en veux pas ?"

"Bien sûr que non, Luna. Rappelle-toi. Je ne t'obligerai jamais à faire ce que tu ne veux pas faire. Mais je suis sûr que tu y arriveras une nuit. Et puis je préfère que tu ne mordes personnes tout en restant digne ; plutôt que tu mordes à contrecœur dans les larmes."

Luna sourit et pressa son museau dans le creux de son cou pour l'inviter intimement à l'étreindre. Ce qu'il fit. Elle était reconnaissante d'avoir un oncle comme lui, qui l'avait aidée à trouver et à confirmer sa propre identité, et à la mettre en paix avec ce qu'elle était devenue et ce qu'elle avait toujours été. L'idée de boire du sang et même de mordre ne l'effrayait presque plus ; la sagesse, l'enseignement ; et surtout la bienveillance ; de Selifós l'ayant libérée de ses derniers doutes. Bien qu'elle avait échoué à accomplir ce qu'il attendait d'elle ; qu'elle chasse et morde en faisant abstraction de tout le reste pour ne laisser place qu'à ses instincts ; elle savait qu'elle y arriverait, grâce à son aide.

"J'ai faim", dit-elle, rattrapée par ses sens aux aguets, sous le coup de ses pulsions.

Elle tourna sa tête en direction de la même fenêtre, où la lumière s'éteignit. Elle en humait encore la délicieuse odeur aguichante qui la racolait. Elle s'en lécha les babines sans s'en rendre compte. Selifós la lâcha.

"Je sais. Moi aussi." Il avala sa salive. "Rentrons à Silver Shoals. Ne t'inquiète pas pour le sang, je m'occupe de tout."

 

Note de l'auteur

Le passage où Luna parle d'une colonie qu'elle avait fondée à partir d'enfants est une référence directe à Children of the night de Duo Cartoonist (Chaîne qui n'existe plus aujourd'hui, malheureusement :( ). L'histoire qui y est contée avait été inclue dans le headcanon.

Licence Creative Commons Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.