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Chapitre V. L'ordre et la nuit

Ce que Celestia avait découvert en prenant place pour la première fois dans la Chambre du Conseil, la fresque, le cercle des tables, l'ombre des statues qui surgissait derrière elle, Nubilus aussi avait su le déchiffrer. Mais contrairement à elle pour qui décrypter et mettre en place ce genre de mécanismes relevait d'une sorte d'habitude, puisqu'il en allait de ses devoirs de souveraine, Nubilus lui y lisait naïvement, par réflexe, c'est-à-dire presque par accident. Il n'aurait pas pu en être autrement pour celui qui avait passé les mois les plus importants de son existence sous l'aile à deux faces de la nuit. Il y avait connu un enseignement pour augmenter sa disposition naturelle à l'empathie. Il savait maintenant lire les ombres. Pourtant, ce ne fut pas elle directement qui lui confia cet art. Et ce fut dans son absence que le poulain apprit à en faire autant.

Après que Luna les eut quittés, le monde duquel elle l'avait gardé pendant plusieurs mois s'était soudainement présenté devant lui. Tout d'un coup il n'avait pas su pourquoi mais il lui avait fallu rendre des comptes. Elle qui l'avait fait entrer ici, elle qui l'avait fait vivre en chassant de son esprit les questions auxquelles elle n'avait pas de réponse, une fois qu'elle eut disparue, on lui avait demandé ce qu'il faisait là. Il s'était retrouvé tout à coup à devoir justifier tout seul sa présence au château. Pourquoi se trouvait-il ici ? Pourquoi resterait-il ? Qu'allait-il faire maintenant ? Quelle devait être sa place dans le monde ? Qu'avait-il à offrir pour qu'on la lui accordât ?

A l'époque, il n'avait pas su. Celestia, qui tenait à le faire demeurer au château, lui en avait offert une, de place : elle avait fait de lui son apprenti à titre cérémonial. Mais il ne fallait voir là qu'un prétexte. Pour rester au château, il avait appris la magie, à lire, le monde surtout, et à s'en méfier. Depuis lors, il apercevait le jeu immense des rouages sous ses pieds. Il connaissait les forces sociale, politique, économique, diplomatique, mais elles ne l'intéressaient pas. Si ce n'était pour apprendre à s'en protéger, il ne prêtait guère attention aux jeux de pouvoir qui organisaient l'univers au bord duquel il avait décidé de continuer de vivre. Il prenait simplement grand soin d'avoir affaire avec eux le moins possible.

Tandis que dans la Chambre les Conseillers et Kibitz revenaient sur le discours de Nubilus, de l'autre côté des portes, Celestia et celui-ci discutaient paisiblement dans le couloir.

« Je te remercie d’avoir accepté de venir en parler devant le Conseil. Comme tu le sais, c’était très important pour moi.

Nubilus répondit, de sa voix claire comme une eau de source en mouvement :

- Je ferai n’importe quoi à partir du moment où vous me donnez votre soutien – il rajouta à voix basse, mais Celestia l’entendit tout de même – Et que savent-ils des besoins d’une princesse, ces profiteurs…?

Elle fit mine de ne rien entendre, et se contenta de poursuivre en souriant.

- Maintenant que le Conseil a accepté de soutenir ton projet, te voilà certain de pouvoir demeurer au château. Tu peux imaginer à quel point cela me rassure.

- Êtes-vous vraiment sûre que notre couverture a été mise à jour ?

- Oui. S’il n’y avait pas eu ces recherches, ils t’auraient forcé à partir. »

Nubilus fit quelques pas à travers le couloir, en direction des fenêtres. Il était bientôt l’heure pour elle de faire se coucher le soleil.

« Je dois dire que j’ai hâte que vous en soyez enfin débarrassée. Vous n’avez pas besoin de ces réunions, poursuivit-il en faisait un geste vers les portes fermées de la Chambre. Vous devriez pouvoir prendre vos décisions sans avoir à leur demander quoi que ce soit.

Cette fois, Celestia ne laissa pas cela lui échapper, et tenta de récupérer la conversation avant qu’elle ne dérive.

- Nubilus, je sais ce que tu penses de tout ça, mais tu as dit que tu ne te mêlerais pas de politique.

- Mais parfaitement, ça ne m’intéresse pas. Simplement, je maintiens que ce n’est pas normal que vous ne puissiez pas me faire rester auprès de vous simplement parce que vous le voulez. Il me semble quand même que vous ne devriez pas avoir besoin de vous justifier pour faire ce que bon vous semble.

Trop tard sans doute, Celestia surprenait une sorte d'orage devant elle. Cette discussion commençait à la rendre mal à l’aise.

- Tu sais comme moi que je ne suis pas en état de prendre seule les décisions qui s’imposent. J’ai besoin de ce Conseil, cela me rassure. Ensemble, ils veillent au bien du royaume.

Nubilus se retourna vers elle et lui répliqua sans ménagement :

- Le royaume c’est vous. En tous cas politiquement, il n’est pas censé en être autrement.

Elle répondit de tout son cœur :

- C’est aussi ce que veulent les nobles. Je t’assure que nous travaillons tous à la même chose, tous ensemble.

- C’est vous qui le dites. Moi, je suis sûr que tout ce à quoi aspirent ces mouflons, c’est de se maintenir au pouvoir le plus longtemps possible. »

Elle l’ausculta un instant dans le fond des yeux, il lui rendit son regard. Ils étaient sérieux l’un comme l’autre.
Puis tout d’un coup, il éclata de rire. Elle rit aussi mais avec plus de réserve, car sa fatigue lui pesait. Ils s’y adonnèrent tous deux de bon cœur pendant quelques secondes, au bout desquelles l’allégresse de Celestia se dissipa. Elle l’observa un instant tandis que l’expression riante de son visage retombait. Il était l’un des seuls à pouvoir réveiller chez elle ce qu’il y avait de plus spontané. Sans le savoir, il lui montrait ce dont elle était encore capable, et dont elle n’avait même pas l’idée. Elle le sentait, son coeur avait perdu un peu du poids qui l'écrasait.

« Quoiqu’il en soit, il ne faut pas t’inquiéter. Tant que je serai là, tu auras un allié au Conseil, et je ferai en sorte que tu obtiennes tout ce dont tu as besoin. »

Elle esquissa un sourire complice, il lui en rendit un plus rayonnant encore. Ses sourires lui importaient beaucoup, parce qu’ils lui semblaient toujours renfermer quelque chose de rafraîchissant. S'il souriait, c'était un signe que tout allait bien.

Les portes de la Chambre du Conseil se rouvrirent. Alors ils durent se séparer pour se livrer chacun à leur obligations du soir. Il exécuta une révérence, qu’elle lui rendit discrètement. Puis Nubilus s’éloigna.

Elle, le crépuscule l’attendait.

Une fois que le soleil s'est couché, les vastes plaines derrière lesquelles il a disparu changent de face : en d'autres termes, le monde se retourne comme une pièce de monnaie. Dans ce mouvement par lequel il se referme sur lui-même, les choses s'allongent et s'étirent de plus en plus jusqu'à s'évanouir dans leur propre image. À terre, c'est la levée des spectres qui l'emportent sur les choses. Le jour fait place à l'ombre. Ensuite, la nuit tombe : elle se voile par degré, très lentement.

À Canterlot, c'est l'heure où les ailes de chauve-souris se déploient pour encercler le palais. D'un côté Celestia, qui n'avait plus la force de veiller à son bureau comme avant, se voyait cérémonieusement escortée jusqu'à sa chambre. De l'autre Nubilus, fidèle aux enseignements de l'autre sœur, se préparait à passer la nuit. Car ainsi avait-il voulu vivre : il se levait au coucher du soleil et se couchait avec son lever ; cet après-midi ayant constitué une sorte d'exception.

Il fallait voir là une habitude que Luna lui avait donnée lorsqu'il était à ses côtés. Chaque jour jusqu'à la nuit fatidique de sa transformation en Jument Séléniaque, elle le faisait s'endormir avec elle à l'abri derrière d'épais rideaux, puis le soir venu elle le réveillait pour l'emmener sur les balcons. Il ne sortait jamais beaucoup plus. Ainsi, il restait tout entier tourné vers l'observation du ciel, des astres, et de la nuit. Bien sûr, ce ne fut pas chose aisée à assumer pour un enfant. C'est tout le quotidien qui se complique, la lumière du soleil constitue une sorte de principe vital, on ne s'en prive pas sans qu'il n'y ait des conséquences, et une solitude dense compense bien les heures de calme et les bonheurs de l'observation astrale.

Mais Nubilus avait fait tout son possible pour conserver ce rythme de vie. Pendant les quelques années qu'il passa encore enfant après que Luna fût bannie sur la lune lointaine, à des millions de rêves de lui, il avait été obligé par la force des choses de retrouver une vie plus conforme aux attentes qui pesaient dorénavant sur lui. Debout le jour, couché la nuit. Malgré tout, pendant des années, il dormit peu et mal. Son corps ne parvenait pas à se débarrasser de cette horloge nocturne qui avait été introduite en lui ; il restait éveillée, luttant pendant des heures, jusqu'à finalement soupirer de fatigue. Il n'arrivait pas à se dire que c'était vraiment fini. Maintenant, il fallait réapprendre à tout faire comme avant. Qu'allait-il advenir de lui ? Que lui réservait l'avenir ? Pourquoi les choses étaient comme cela et pas autrement ? Pourquoi Luna l'avait amené dans cet endroit ? Pourquoi avait-il fallu que Luna disparaisse ? Il voulait la voir, il voulait observer la nuit. Plus rien ne pouvait être fait contre cela. Alors quand il fut suffisamment vieux, il demanda à pouvoir reprendre une vie nocturne. Les nobles avaient heureusement accepté ; mais il allait sans dire que celle-ci devait cependant soutenir certaines conditions, exigée par le Conseil.
Ainsi, il put se rapprocher un peu plus de Luna. Combler un petit peu la distance qui la séparait du monde : c'était là son désir, il en fit son ambition. Pour entretenir son image dans les esprits qui l'entouraient, pour que son existence continuât de se rappeler à eux à chaque fois qu'ils le voyaient, il vivrait au milieu de tous de la façon qu'elle lui avait apprise. Ainsi tant qu'il serait au château, peu importait leur propagande ; personne ne pourrait oublier ce qui était arrivé.

Et à quoi pouvait-il bien s'occuper la nuit ?

Il travaillait. Sa vocation était de mener à bien une œuvre éternelle. Il sortait. Il explorait la face du monde qui restait dans l'ombre, et que personne ne voyait encore, pour apprendre à en parler le langage. Il observait, il écoutait, il guettait en cherchant partout ce qu'elle avait à lui dire.

Chaque soir la perspective d'une nouvelle découverte l'habitait comme un flambeau. Le fait lui était connu qu'il ne pouvait pas venir à bout de son projet, comme il ne pouvait pas parvenir au bout de la nuit. Il y a de nos propres emportements qui nous échappent, il y a des douceurs de l'âme que l'on ne peut pas explorer entièrement, comme elles se réinventent chaque soir. Tout ne peut pas être dit. Et cet indicible aussi vaste que le ciel de la nuit bleue et mauve, cet infini qui hantait ses aspirations, bien qu'il suffisait à justifier son existence, lui était pour cette raison amer.

Il recréait ses souvenirs, en se rendant près des grands lacs transparents bordés par sa lumière onirique suivre les éphémères qui les caressaient et à proximité desquels tout son être retrouvait le calme d'un idéal unique. Il changeait en le faisant bouillir dans son âme le sombre murmure du vent dans les arbres en bruit de leurs retrouvailles, au rythme du battement d'ailes des éphémères qui servent d'exemple à toutes les animations de l'esprit auquel quelque chose manque et qui s'y tourne tout entier.

Nubilus n'aspirait qu'à une seule chose : son image dans le ciel nocturne. La nature qu'elle envahissait avec toutes les lumières de la nuit. S'étonner chaque soir, encore et encore, de l'angle changeant par lequel ses rayons frappaient les objets. Être ce témoin venant observer son œuvre dans ses détails les plus ésotériques ; cet œil qui apprivoisait les rêves, les inspirations obscures de la nuit comme à travers la lunette d'un télescope les amas stellaires ou l'éclaircissement des nuages sous la lune. Des ombres sur la terre jusqu'au scintillement des astres, tout lui était précieux. Il ne fallait pas laisser cela briller en vain, et se perdre.

Voilà tout ce à quoi Nubilus aspirait, voilà tout ce que Luna lui avait appris, voilà ce qui les reliait l'un à l'autre à travers les étoiles.

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