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Chapitre 22 : Le reste n'est que silence (Manelet/ Acte V, scène 2)

Après le crime que j’avais commis dans cette ferme, j’étais totalement déboussolé. Je voulais me réfugier dans la capitale équestrienne, mais pour quelle raison ? Je me croyais à l’abri dans une cité surpeuplée, mais une pensée vint effacer cette sécurité illusoire : si j’avais dévoré l’amour et l’âme d’une famille de façon instinctive et naturelle, qu’est-ce qui allait m’empêcher de récidiver à Canterlot ? Je me souvenais de la quantité phénoménale d’amour lors du mariage princier, celle-là même qui nous avait expulsés, mon peuple et moi. Et il ne s’agissait que d’un couple ! Que dire alors de l’amour que se portaient les membres d’une famille entière ?!

 

Pourtant, malgré les risques encourus, je volais sous ma forme de pégase pourpre en direction de la ville bâtie sur le flanc d’une falaise. Il fallait que je trouve un moyen d’expier ma faute, sans pour autant y laisser la vie. J’avais l’intention de rencontrer la jument la plus à même de m’aider, au vu de ses connaissances : Celestia elle-même. Mais la réalité était cruelle, car non seulement je n’avais pris la forme que d’un étalon basique, mais j’étais de surcroît un ennemi de la nation équestrienne. Il n’y avait aucune chance que l’alicorne solaire m’épargne en comprenant la gravité de mes actes ! En tout cas, pas sans aide…

 

L’image d’un noble étalon élégant à la robe blanche et à la soigneuse moustache bleutée se forma dans mon esprit. Fancypants ! Lui me connaissait et m’avait déjà aidé par le passé ! Par une certaine forme de confiance que je n’aurais su expliquer, je savais qu’il serait capable de comprendre le tourment que j’endurais et peut-être même d’intercéder en ma faveur auprès de la princesse Celestia. Si je parvenais à retrouver le noble moustachu, je serais peut-être en mesure de régler l’affaire de la ferme sans trop de problèmes. Sans doute l’alicorne diurne saurait éliminer ma faim changeline. Au désespoir succédait l’espoir et l’idée de me réfugier à Canterlot ne m’apparut plus absurde.

 

La journée était déjà bien avancée quand je pus fouler de mes propres sabots les allées et les avenues de Canterlot. Une bouffée de nostalgie m’avait envahi en commençant à arpenter les rues que j’avais déjà empruntées lors de l’invasion de Chrysalis. Mon objectif était clair : trouver la demeure de mon sauveur. Il ne faisait aucun doute pour moi qu’il habitait ici. C’était un noble de première catégorie, il ne pouvait en être autrement. Les allées pavées se succédaient les unes aux autres, comme si elles n’étaient que des créations éphémères attendant le claquement de mes sabots pour s’évanouir. Je changeais de quartiers et de zones résidentielles comme l’on changeait de chemise.

 

Cependant, il me fallut deux bonnes heures pour dénicher ce qui sembla être pour moi le manoir de Sir Fancypants. Son domaine était vaste, mais conservait néanmoins une certaine forme d’humilité que je trouvais typique de l’étalon. Il était entouré toutefois de grillages épais. Le soleil commençait à se coucher lorsque je parvins devant l’entrée. Un serviteur du noble semblait monter la garde. Je m’en approchai et lui demandai s’il était possible d’avoir une entrevue avec mon bienfaiteur. A cela il répondit non seulement par la négative d’une façon très stricte, mais en plus il ajouta que le maître ne reviendrait de ses vacances que dans deux semaines.

 

Autant dire que j’étais complètement déçu de la réponse de mon interlocuteur. J’étais donc coincé ici pour au minimum une quinzaine de jours, avec ma faim changeline pour seule compagnie. Pourtant, il me paraissait inutile de quitter Canterlot pour d’autres villes. Ce serait uniquement une perte de temps et d’efforts. Bref, je devais rester ici, peu importait ce que j’y faisais.

 

Je regardais la bourse que m’avait offerte Fancypants dans sa bonté. Elle était désormais vide, à cause de mon voyage vers Ponyville que je maudissais à présent. La nuit faisait son apparition et l’astre lunaire baignait mon corps pourpre de sa mince clarté. Je n’avais plus un Bits, donc je n’aurais pas les moyens de payer la chambre d’hôtel. Du moins pour ce soir. Car il me paraissait entendu que je chercherais dès le lendemain un travail qui me permettrait de survivre en attendant mon bienfaiteur, objet de mes plus fous espoirs.

 

Aussi je cherchai un coin tranquille pour me laisser tomber de sommeil. Les poneys rentraient chez eux au fur et à mesure que la lune s’élevait. Je finis à force d’errances par tomber sur une impasse ténébreuse. J’allai jusqu’au fond et trouvai une étoffe en toile sale traînant à même le sol dur. Je m’en servis comme couverture avant de m’effondrer de fatigue sur les pavés. Je grelottais de froid mais étrangement, je m’endormis au bout d’un quart d’heure à peine. Les événements avaient dû m’épuiser mentalement parlant. Mais quant à dire que j’avais passé une bonne nuit…

 

Mon sommeil ne cessait d’être assailli par des visions directement issues de mon festin de la matinée. Je me revoyais agresser ces fermiers, les uns après les autres. Et le pire, c’est que l’acte que je regrettais le plus fut celui que je revis en boucle, des dizaines et des dizaines de fois. C’était quand j’avais plaqué la plus jeune au sol, et qu’elle se débattait vainement. Et ça allait encore plus loin, car sa grande sœur, celle que j’avais vue sur la photo, elle était juste à côté de nous, regardant dans une expression figée où se mêlait haine et crainte. Même si elle n’esquissait aucun geste et ne disait rien, j’étais terrifié. Si elle m’avait hurlé dessus ou même frappé, j’aurais entièrement compris. Juste cette posture de dégoût. C’est le seul mot qui convenait. J’étais dégoûté de l’être que j’incarnais.

 

Lorsqu’enfin mon esprit considéra que j’avais assez payé, je me levai dans un bond dans l’impasse, désormais éclairée par quelques rayons de lumière. Je me servis de l’étoffe pour essuyer les gouttes de sueur qui coulaient le long de mon corps. Puis je la laissai là où je l’avais trouvé, avant de repartir. Il me semblait important de remiser mes terreurs nocturnes dans un recoin de ma tête pour me focaliser sur un moyen de trouver de l’argent. J’essayai encore de me baser sur ce que j’arborais en Cutie Mark. Quelque chose qui entretiendrait un lien avec la papeterie… Tandis que j’arpentais en baissant la tête les rues, une personne criait de vive voix à qui voulait l’entendre :

 

“Demandez le journal ! Les infos les plus fraîches à portée de sabot !”

 

Je poursuivais toujours ma route, l’air hagard, tandis que le jeune vendeur continuait d’attirer l’attention des passants, certains s’arrêtant pour lui en prendre un exemplaire, moyennant quelques piécettes. A force de l’écouter faire son travail avec tant d’entrain, une idée finit par traverser mon crâne d’insecte. Si j’avais décidé que ma Cutie Mark serait en rapport avec le papier, ce genre de choses… pourquoi ne livrerais-je pas les journaux, comme le faisait le poney que je venais de dépasser ?

 

Je répondis à cette question rhétorique presque aussitôt et entreprit de trouver les locaux du quotidien dont le vendeur vantait les mérites. Une fois là-bas, je n’aurais qu’à demander une entrevue avec le rédacteur en chef. Toutefois, une dernière précaution s’imposait : m’assurer que je paraisse propre. J’avais passé la nuit en plein air, dans une impasse insalubre, il me semblait évident par conséquent que j’étais sale. Un petit passage devant la vitrine d’un restaurant me permit de m’en assurer. Je pus constater pourtant que j’étais en meilleur état que je ne l’escomptais. J’aurais juste à me passer quelques légers coups de sabot pour me débarrasser de la poussière qui s’était accumulée sur mon corps. Je m’en occupai même immédiatement. Un instant après, j’étais présentable. Il ne me restait plus qu’à localiser la presse en question.

 

Ce ne fut pas très difficile, contrairement à hier soir, vu que le son des rouleaux d’imprimerie s’entendait sur plusieurs dizaines de mètres. Visiblement, ce n’était pas du goût des voisins proches. Tout du moins jusqu’à ce qu’ils aient le journal dans leurs sabots… Bizarrement, on ne les entendait plus ensuite… Arrivé devant la porte, j’attrapai le carillon et le fit tinter. J’ouvris la porte avant de m’avancer dans le petit couloir d’attente. Un regard sur la droite me permit de voir en action les fameux rouleaux évoqués plus tôt. Ces derniers ne semblaient jamais s’arrêter (hormis pour les graisser), comme si rien ne devait entraver la transmission de l’information. Avec un tel système, rien de surprenant à ce que les équestriens soient sur le qui-vive.

 

Des employés s’affairaient à ce que la mécanique routinière demeure bien huilée, exécutant des allers et venues entre la presse et les bureaux des rédacteurs. De mon côté, je montai les escaliers après avoir sollicité une entrevue auprès de la secrétaire juste à ma gauche. En haut se trouvait l’antre du rédacteur en chef. Je frappai à trois reprises du sabot avant qu’une voix forte me fasse signe d’entrer. J’obéis dans la seconde qui suivit.

 

Celui dirigeant le quotidien de la capitale était une licorne noire des sabots jusqu’à la corne, avec comme seule changement de couleur des rouleaux grisâtres sur le flanc, donc sa Cutie Mark. Il était doté d’une paire d’yeux brillants d’une lueur dorée et alerte, comme je pus le constater très rapidement en les voyant fureter de feuilles en feuilles disposés sur le bureau. Même s’il était très difficile d’en connaître le contenu, je présumais qu’il s’agissait d’autant d’articles de journalistes que de brèves qui attendaient d’être traitées. Devant cet amas de feuilles, une petite plaque plaquée or introduisait cette licorne : “Early News”. A croire que tout était destiné dans ce pays…

 

Tout en continuant ce qu’il faisait, il m’intima avec bienveillance de m’asseoir sur la chaise en bois devant lui. Je m’exécutais, puis il me demanda de résumer le plus succinctement possible la raison de ma présence ici, arguant qu’il avait une quantité effarante de tâches à boucler pour la fin de la journée, et qu’il était difficile de concilier les deux en même temps. Toutefois, il avait déclaré cela avec d’un ton léger qui me mit en confiance. Je lui dévoilai mes intentions en recourant autant que possible à la vérité, n’axant le mensonge qu’autour de mon amnésie et de mon identité de Nameless. Il s’arrêta un moment de trifouiller dans les papiers quand je lui révélai cette information. Ses yeux jaunes semblaient fouiller mes intentions et, l’espace d’une seconde, le fluide de mes veines se glaça. Pourtant, ce fut un sourire de compassion, et non une expression de méfiance, qui apparut sur les lèvres du cornu noir, qui reprit sa machinerie bien huilée.

 

Je continuai mon récit, expliquant cette fois que ma propre Cutie Mark me donnait le sentiment d’être taillé sur mesure pour ce genre de métier. Early News acquiesça rapidement de la tête avant de m’expliquer qu’on avait toujours besoin d’aide dans ce journal. Les ventes avaient beau être au beau fixe, tout ce qui pouvait améliorer le rendement était le bienvenu. Aussi accepta-t-il de me prendre à l’essai en tant que livreur, comme je l’avais espéré. Il me résuma brièvement mon nouvel emploi : chaque matin, je devrais me présenter à la presse avant même que la princesse Celestia ne fasse se lever le jour. On me donnerait un sac rempli d’exemplaires du quotidien sous cellophane à livrer aux abonnés. Grâce à mes ailes de pégase, il me serait aisé de fréquenter les hauteurs de Canterlot.

 

Il n’avait pas arrêté de trier les papiers tandis qu’il m’expliquait mes attributions. Néanmoins, il fit une pause, le temps de prendre une plume blanche par magie et de signer à l’aide d’encre un reçu qu’il me donna. Je le parcourus rapidement du regard : il s’agissait d’un bon de paye. Mon expression s’éclaircit devant cet inespéré présent de mon employeur qui se remit au travail, tel un automate, tout en me disant :

 

“Vous en aurez besoin pour passer la nuit, pas vrai ? Profitez-en pour nettoyer votre crinière : il y a une toile d’araignée qui s’y est logée. Vous serez payé à la journée, enfin plutôt la matinée dans votre cas. Vous verrez les détails avec ma secrétaire, en bas. C’est compris ?

- Oui, monsieur, répondis-je en tendant un sabot admiratif, vous n’aurez pas à le regretter.

- J’espère bien !” fit-il en s’emparant d’un sabot ferme du mien.

 

Je saluai une dernière fois Early News, avant de le laisser vaquer à ses obligations professionnelles. Une fois au rez-de-chaussée, je montrai le coupon à la secrétaire, qui faisait par conséquent également office de trésorière. Cette dernière me donna la somme convenue, puis m’expliqua sereinement ce que je devais faire. Ainsi, elle m’indiqua une autre entrée à l’arrière du bâtiment, qui débouchait directement sur la presse, là où était rangés les exemplaires des abonnés. Je n’avais ensuite qu’à les livrer avant de ramener le sac où je le prendrais. Mes journées se termineraient devant elle, pour recevoir le fruit de mes efforts.

 

Ces détails étant entendus, je sortis des locaux, ma bourse à nouveau légèrement remplie. Au moins, j’avais de quoi me permettre une chambre d’hôtel. J’optai pour un complexe à bas prix, car j’avais l’intention de mettre autant d’argent de côté que possible. Mieux valait être prudent de ce côté. L’auberge avait beau être économique, elle était au moins bien entretenue et j’avais l’opportunité de prendre des douches dans la seule salle de bains de l’endroit. Je ne me refusais bien évidemment pas ce privilège.

 

Cette fois, je pus passer la nuit dans un lit confortable, et je n’eus aucun souci à me laisser gagner par le sommeil. Toutefois, je fus toujours confronté à des séries de cauchemars. En me réveillant, totalement recroquevillé sur moi-même, je me rappelais toujours douloureusement ce que j’avais fait. Il m’était impossible de l’effacer de ma mémoire, à l’instar de ma présence à Canterlot. En me levant, je jetai un coup d’œil à la fenêtre, suivi d’un autre sur la petite horloge sur le mur me faisant face. Il serait bientôt l’heure d’y aller. En allant dans la salle principale, je réalisai de façon anodine que, depuis que j’avais attaqué ces fermiers, je n’avais plus eu cette sensation de faim propre à mon espèce. C’était comme si je pouvais à présent m’en passer. Un frisson m’envahit alors en songeant à cela. Vu leur état, il était possible que ce soit ce que je leur avais dérobé en plus de leur amour qui étanchait de manière définitive cette faim changeline.

 

Je ne pris pas de petit-déjeuner, l’aubergiste n’étant pas encore levée, et sortit à l’extérieur, dans les rues encore silencieuses de la capitale. Lorsque j’eus l’opportunité d’entendre les presses, je sus que je me rapprochais et contournai alors le bâtiment. Visiblement on m’attendait, car je fus reçu par un employé des presses qui me tendit ma sacoche ainsi qu’un plan de la cité et m’encouragea vivement à me mettre aussitôt au travail.

 

Je repartis moins d’une minute après mon arrivée et commençai à lire les adresses gravées sur le cellophane. Heureusement qu’on m’avait confié cette carte, car j’aurais pu tourner en rond longtemps dans les allées parfois labyrinthiques de la capitale équestrienne. Néanmoins, passées les premières livraisons laborieuses, je me mis à acquérir petit à petit le réflexe. Lorsque je parvins sur mes derniers exemplaires, je me plus à penser que j’étais moi aussi devenu en quelque sorte un automate, comme mon employeur Early News.

 

Ce travail terminé, je rendis la sacoche et constatai au regard enthousiaste de celui qui me l’avait tendue quelques heures auparavant que je m’en étais mieux sorti qu’escompté. Je partis ensuite récupérer ma paye, ce qui me laissait le champ libre pour le restant de la journée. J’essayais donc de meubler le temps en visitant les environs, glanant çà et là des informations, des rumeurs, des ouï-dire. Ce n’était guère compliqué, vu le nombre de commères dans la capitale, surtout dans les beaux quartiers !

 

A partir de ce jour, je pris la décision de ne pas me coucher trop tard et de me faire livrer le petit-déjeuner avant de me coucher par la tenancière de mon lieu temporaire de résidence. Il fallait que je m’adapte autant que possible à mon nouveau train de vie. Néanmoins, mes nuits étaient toujours mouvementées en raison de ma culpabilité. Peu à peu, j’arrivai à réduire leurs fréquences en me persuadant que j’allais arranger les choses. Je pus alors récupérer un peu d’énergie que je mettais à profit dans mon travail quotidien. Je devenais de plus en plus efficace dans mes livraisons, ce qui me permit de prouver à Early News qu’il avait eu raison de m’embaucher.

 

Jour après jour, la même routine. Parfois, l’après-midi, je me rendais au manoir de Sir Fancypants, espérant de tout cœur qu’il soit rentré. Mais chaque fois, la même déception. C’en était désespérant. J’en étais même réduit à lire le quotidien que je livrais chaque matin, pensant avoir des nouvelles dedans. Plusieurs semaines s’écoulèrent de la sorte, jusqu’à ce qu’un beau matin, en parcourant les lignes noires du journal, j’apprenne l’existence d’un gala de charité organisé ici, à Canterlot, par nul autre que Sir Fancypants ! Ce gala devait se tenir dans deux jours…

 

Ainsi, il était de retour… L’idée de me rendre à cette soirée me tracassait péniblement. D’un côté, il était dans la capitale, mais de l’autre, il y aurait un monde pas possible. Or, il fallait que je parle seul à seul avec l’étalon cornu. S’il y avait quelqu’un capable de me comprendre, c’était bel et bien lui. Du coup, je me disais qu’il serait idiot d’y aller le soir même, quand bien même l’accès était libre. Je pensais y aller une, non, deux journées plus tard. Le temps qu’il se repose. J’osais à peine imaginer le coup que ça lui ferait lorsque je lui révélerais ma véritable identité. Autant qu’il soit en forme pour cela…

 

Je pris par conséquent mon mal en patience… Sauf que deux jours plus tard, un gigantesque scandale ébranla Equestria. Même sans avoir à lire le journal, j’aurais été fatalement au courant. Ce gala masqué n’avait pas été le fait de mon bienfaiteur : il avait été mis en place par le prince Blueblood, qui aurait contracté des dettes de jeu, avec la complicité de domestiques malhonnêtes du noble, qui espéraient détourner les recettes pour s’enrichir.

 

En lisant cela, mes sabots commencèrent à déchirer méticuleusement le journal. Mes espoirs avaient subi le même sort. Toutefois, je me disais qu’au vu du remue-ménage, Fancypants allait sans doute rappliquer. Cependant, ce ne fut pas le cas, car Celestia elle-même s’était chargée des conspirateurs. Je commençais à être las de tout ça, mais plus que ça encore, j’étais inquiet. J’étais sans nouvelles de mon crime depuis mon arrivée, comme si quelqu’un s’évertuait à le dissimuler. Certes, ça me laissait le champ libre, mais c’était vraiment étrange. Il serait sans doute plus facile de tout dévoiler au public, afin de faciliter les recherches… De toute façon, c’était toute cette histoire qui était bizarre pour commencer…

 

Je repris par conséquent le travail, en me disant qu’il finirait bien par revenir. Pourtant, quelques jours plus tard, une nouvelle bouleversa mes projets. Comme de coutume, je m’étais installé à la terrasse d’un café pour lire le quotidien que je livrais et, en guise de une, j’appris la création d’un opéra basé sur la tragédie Manelet de Shakeshooves. En parcourant l’article plus en détails, il fut porté à mon regard que c’était la première fois qu’elle était portée de la sorte. Il n’en fallut pas davantage pour relier les événements entre eux : une version totalement inédite de l’une des plus grandes pièce d’Equestria. L’une des coqueluches de la Haute-Société équestrienne. L’un n’irait pas sans l’autre. Fancypants serait forcément présent à l’endroit mentionné pour la première représentation, le Carmanegie Hall de Manehattan. Il fallait que j’y aille absolument. Mon regard s’attarda sur le prix du billet.

 

En comptant sur le fait que je devais également prendre le train, puis sans doute me payer une chambre d’hôtel vu l’heure à laquelle l’opéra se terminerait, j’examinai ma bourse d’économie. La représentation aurait lieu dans un mois. Ça me laissait amplement le temps d’accumuler la somme nécessaire. Et puis, je n’aurais pas besoin d’acheter de costume, je le possédais déjà…

 

Je me mis donc à la besogne comme je ne l’avais jamais fait, même au cours de ces deux dernières semaines. Je voulais prouver que je méritais mon salaire. A force de parcourir inlassablement les mêmes avenues, les mêmes rues, je finis par obtenir une connaissance systématique de Canterlot, ce qui m’aida à boucler le plus efficacement possible les livraisons. Les jours s’égrenaient inlassablement, ma bourse se remplissait lentement, mais sûrement… et finalement, deux jours avant la représentation, elle était pleine. Je pris donc la décision de faire mes adieux au journal. Early News fut un peu peiné de me voir partir, cela se voyait même s’il s’affairait toujours à ce que son quotidien tourne à la perfection. Néanmoins, il me comprit et ne chercha pas à demander les raisons derrière mon départ.

 

Je pris par conséquent le train (ça m’avait manqué, tiens) en direction d’une destination que j’avais déjà eu l’opportunité de fouler, Manehattan. Le trajet fut long, mais sans anecdotes dignes d’intérêt à raconter. Je frémissais seulement d’excitation mêlée d’appréhension. Je me voyais déjà dans l’enceinte du Carmanegie Hall à interpeller Fancypants. De plus, contrairement au gala, il aurait le même statut qu’un spectateur lambda. Je mis également mon costume de soirée en allant dans les toilettes.

 

Le train arriva quelques heures avant l’ouverture des guichets. La file d’attente n’était pas encore très longue, aussi m’y installai-je rapidement histoire de ne pas attendre trop longtemps avant l’ouverture de la salle. La princesse Luna ne tarda pas à faire se lever la lune dans le ciel qui commençait à se parsemer d’étoiles. Les lumières dans la rue s’allumèrent, de même que les lueurs de l’opéra.

 

Je patientai jusqu’à ce que mon tour arrive, puis je payai ma place. Par précaution, j’avais opté pour l’une des places les plus chères, donc une loge. Je devrais donc aller au dernier étage. En montant les escaliers, je pris la décision de prendre une nouvelle fois l’apparence de Fancypants. La raison ? J’espérais que le véritable noble me remarque et vienne à moi, quitte à ce que ce dernier s’emporte contre moi, étant donné qu’il était forcément au courant de l’imposture de Blueblood. Il ne pouvait en être autrement. Je m’assurai que personne ne me vît avant d’aller dans un coin obscur. Une lueur verdâtre plus tard, j’avais son apparence et je me rendis sereinement à ma loge.

 

Je devais avouer que j’avais le souffle coupé devant la beauté de cet endroit. Entre les lustres et les chandelles dorées, les rampes sculptées dans un bois ciré, les rideaux en feutre rouges comme les tapis. C’était une véritable démonstration de luxe comme je n’en avais jamais vu auparavant, étant donné que je n’avais pu entrer dans le palais de Canterlot lors de l’invasion. Je me lovai confortablement dans l’un des trois sièges rembourrés de la loge et patientai en attendant la représentation en fouillant méticuleusement la salle du regard à la recherche du véritable Fancypants. C’était relativement pénible en considérant que la scène était vaste, même si une bonne moitié était réservée à l’orchestre et l’estrade où chanteraient les interprètes. Pourtant, il me semblait logique qu’il soit dans l’une des loges similaires à celle où j’étais actuellement.

 

Les lumières faiblirent tandis que le rideau central s’ouvrait. Comprenant qu’il serait inutile de poursuivre mes investigations pendant que se jouerait l’opéra de Manelet, je décidai de me focaliser sur la scène où commençaient à débarquer les ténors et cantatrices. Surtout des cantatrices, en fait. Je reprendrais mes affaires plus tard, j’avais cru comprendre dans la file d’attente qu’il y aurait des entractes, des sortes de pauses à ce qu’il m’avait semblé.

 

Je n’eus guère de mal à m’intéresser à l’opéra, étant donné la qualité de l’orchestre et des interprètes. L’histoire elle-même était très intéressante : le spectre d’un roi assassiné par son propre frère demande à son fils de le venger. Toutefois, j’avais vite décelé une sorte de malaise chez ce prince (enfin, là, c’était davantage une princesse), comme s’il rechignait à vouloir accomplir cet acte qui était pourtant son devoir filial. Comme je ne connaissais pas la tragédie originelle, j’ignorais si cela était voulu ou non.

 

Le rideau tomba comme prévu à l’issue du premier acte. Pendant la pause, je repris mon observation des loges, quand j’entendis tout à coup la porte derrière moi s’ouvrir sur la silhouette d’une licorne masculine. Mais ce n’était pas Fancypants. Certes, sa crinière ainsi que sa queue étaient d’une couleur similaire à celles de mon sauveur, mais sa robe était azur, bien qu’un peu masquée par son costume noir complet. De plus, il n’avait pas du tout la même expression de bienveillance sur le visage. Sa mine avec un sourire en coin trahissait l’intérêt qu’il me portait. Ou qu’il croyait me porter puisqu’il pensait que j’étais Fancypants.

 

Il se présenta sous le patronyme de Greedy Jewel, jeune courtisan de la Haute-Société. Le ton de sa voix sonnait faux dans mes tympans. Il expliqua sa présence en me révélant qu’il souhaitait faire la connaissance de l’étalon cornu le plus en vue parmi les nobles. A présent, j’en étais sûr : ce Greedy Jewel n’était qu’un arriviste qui souhaitait parvenir à une place très confortable en se liant d’amitié avec Fancypants. J’eus un léger rire qu’il interpréta comme un signe favorable de ma personne. En vérité, ça m’amusait beaucoup de voir un étalon comme lui essayer d’emporter mes faveurs alors qu’il se trompait complètement de poney !

 

Néanmoins, avoir cette sangsue agglutinée à mes sabots en quête d’une réputation s’avérait des plus agaçants. Mais je ne voyais pas comment je pourrais m’en débarrasser. Aussi, je fis contre mauvaise fortune bon cœur et le laissai déblatérer ce qu’il voulait. Toutefois, c’était particulièrement gênant lorsque l’on essayait de s’intéresser à l’opéra. Je dus supporter deux actes de la sorte, avant que Greedy Jewel ne daigne s’absenter, prétextant une soif soudaine. Tant mieux ! J’allais à nouveau pouvoir localiser ma cible tranquillement !

 

Excepté que cet étalon revint au commencement du quatrième acte… en charmante compagnie. Une jeune terrestre orange à la crinière paille nouée en un chignon en forme de rose, au visage constellé de taches de rousseur, des yeux verts comme l’émeraude et portant une élégante robe noire fendue. Greedy Jewel me la présenta comme étant sa nièce de façon maladroite. Il mentait. J’en étais sûr et certain. Et pour cause ! Il s’agissait de la dernière jument de cette famille de fermiers, celle de la photo ! Elle avait beau être coiffée et vêtue d’une façon très différente, son apparence était imprimée sur ma rétine, et surtout dans mon esprit ! Combien de fois l’avais-je vu m’asséner un regard accusateur dans mes cauchemars ? J’eus un tressaillement lorsque j’embrassai le sabot qu’elle me tendit, qu’elle ne perçut heureusement pas. Je retournai m’asseoir, et réprimai un soupir de soulagement en constatant qu’elle s’asseyait à côté de Greedy Jewel.

 

La représentation se poursuivit, tandis que je croisais les sabots. Que faisait cette fermière dans cette salle ? Savait-elle qui j’étais vraiment ? Non, impossible, il était inconcevable de remonter ma piste, car personne hormis Fancypants, Fleur de Lys et Early News ne connaissait Nameless. A moins qu’elle n’ait fait le rapprochement avec Fancypants ? Ou alors, je me trompais de jument ? Ou encore, elle n’était là que pour passer une agréable soirée ? Une agréable soirée ? Ridicule ! Elle devait forcément tenir à sa famille, ce que j’avais dévoré me le prouvait ! Qu’importe le raisonnement qui l’avait conduite entre ces murs, les informations qu’elle détenait étaient la vérité.

 

Bravo Greedy Jewel, tu viens de me faire un coup parmi les plus bas, pensai-je très fortement. Comme si ce n’était pas déjà assez dur comme ça de voir le vrai Fancypants et de lui avouer ce que j’étais ! Il fallait en plus que tu me mettes dans les sabots l’une des causes de mon malheur ! Pour la première fois, j’éprouvai un sentiment de haine à l’égard d’un poney.

 

Le quatrième acte était à peine entamé que j’entendis la jument orange murmurer à son prétendu oncle quelque chose qui ressemblait à un “laissez-nous seuls à l’entracte”. Je fis semblant de n’avoir rien entendu, car je me doutais qu’elle devait observer avec la plus grande attention le moindre de mes gestes. L’entracte arriva fatalement et, comme je le craignais, Greedy Jewel s’absenta. Dire que je pensais quelques heures plus tôt que je ne voulais guère de lui, alors qu’en réalité il me protégeait de la tempête qui se préparait. Car comme je l’avais escompté, sitôt le cornu hors de la loge, la terrestre vint s’asseoir à mes côtés. Je n’osai pas la regarder, craignant de lire en ses yeux le même regard que je voyais lors de mes cauchemars. Un long silence passa, avant qu’une question franche ne se forme sur les lèvres de la ponette, qui me fit légèrement sursauter :

 

“Assistez-vous souvent à des opéras ?”

 

Je remis mon monocle en place, avant de lui répondre par un mensonge. Cela servit de fondation à une assez courte conversation. J’eus l’impression en réalité que nous combattions en duel, un duel où les mensonges avaient remplacé le fer. Néanmoins, je pus constater qu’elle était dotée d’une intelligence très vive. Je me demandai alors si elle serait capable d’accepter la vérité que je serais en mesure de lui offrir. Si elle comprenait, tout le monde le pourrait. Nous pourrions chercher ensemble un remède à mon crime tout en me permettant de vivre la vie paisible à laquelle j’aspirais. C’était peut-être naïf comme souhait, mais j’avais envie d’y croire. Aussi décidai-je de l’inviter dans les couloirs de l’opéra, prétextant un dénouement décidé d’avance. Elle accepta, et je glissai en guise de conclusion une petite boutade à l’attention de son “oncle”.

 

La lune était belle, si belle que je choisis de poursuivre notre discussion autour de l’astre dont la princesse Luna avait la responsabilité. Elle était d’accord à ce sujet et commença à évoquer sa famille. Ses parents en l’occurrence, décédés depuis longtemps. A force de mentir, j’avais appris à discerner le vrai du faux, et là elle ne mentait pas. J’en étais persuadé. Par contre, elle racontait des histoires sur son oncle, ça je l’avais établi. Mais ensuite, elle évoqua ceux qui vivaient avec elle : sa sœur, son frère et sa grand-mère. Je commençai alors à perdre mes moyens. Les derniers doutes qui subsistaient en moi avaient fondu comme neige au soleil : c’était bien elle. Et elle savait. Et elle voulait me mettre dans le fait accompli en m’ordonnant la chose suivante, toute simple pour n’importe qui, hormis moi :

 

“Embrassez-moi.”

 

En entendant ces mots, je fus paralysé par la peur. Si je lui obéissais, il y avait des chances que j’absorbe son amour, voire que je lui fasse connaître le même sort que sa famille. Il en était hors de question dans un premier temps, comme j’essayai de l’en persuader en lui rappelant d’abord l’existence de Fleur, puis en prétendant n’avoir aucun sentiment amoureux pour elle. Mais elle ne faisait que m’acculer davantage, au point que je finis par changer d’avis : il fallait à tout prix qu’elle subisse le même sort que sa famille, sinon mon identité serait dévoilée et, avec elle, tout espoir de vie heureuse. Ce n’était pas si grave, il me suffirait de la guérir elle aussi quand j’aurais trouvé la solution avec Fancypants et la princesse Celestia !

 

Aussi approchai-je finalement mes lèvres des siennes, et commençai-je à sucer l’amour qu’elle éprouvait pour sa famille. L’intensité de ses émotions me fit comprendre qu’en effet elle les aimait tellement qu’elle désirait les venger, avant même de les secourir. A cet instant, j’aurais voulu faire machine arrière, mais ma bouche restait malgré tous mes efforts collée à la sienne. Jusqu’à ce qu’une douleur aiguë m’arrachât de la jument.

 

J’hésitais à choisir qu’elle était la douleur la plus forte : les spasmes ressentis lors de la faim changeline ? Ou au contraire ces morceaux de verre plantés dans tout le corps ? C’était une licorne blanche qui me les avait infligés. Sans doute une amie de la fermière. Profitant de leur étreinte de réconfort, j’extirpai les débris de ma chair blessée où collait un fluide verdâtre (j’avais donc repris mon apparence de changelin), avant d’essayer de m’enfuir.

 

Mais déjà, la dénommée Applejack avait tourné ses yeux verts où brillaient une lueur de haine telle que je n’en avais jamais vue auparavant, même chez Chrysalis. J’avais aussitôt arrêté de m’arracher les morceaux de verre tandis qu’elle me jetait toute sa colère, sa rage, sa hargne à la figure. Oui, je sais que je t’ai fait du tort, à toi et à ta famille ! Mais je veux vivre ! Est-ce trop demander ?! Si je le pouvais, je te rendrais les tiens dès maintenant ! Mais c’est impossible ! Alors… LAISSE-MOI VIVRE !

 

Ces pensées tourbillonnaient dans ma tête tandis que je reculais devant la bête sauvage qui me faisait face. Puis l’instinct de survie me commanda de fuir. Ce que je fis immédiatement. Certes, son frère était plus fort, et je l’avais terrassé. Mais là, elle semblait tirer sa force directement de ce que les poneys appelaient le Tartare. Je pris par conséquent la fuite, mais elle me rattrapait à chaque fois. J’étais fichu si je ne faisais rien. Aussi la projetai-je avec toute ma force, mais cette dernière tenant un chandelier alluma involontairement un incendie.

 

J’essayai alors de monter en direction du toit, il me suffirait de prendre mon envol pour échapper à la fois à Applejack et à l’incendie. Cependant, la jument était déterminée et m’intercepta d’un coup sec de mâchoire avant de me lancer contre l’une des loges du troisième étage. Il y avait tant de sauvagerie dans ce coup que mon corps enfonça la porte avant de rencontrer une rambarde déjà rongée par les flammes. J’hurlai de douleur, mais de façon instinctive, je vis les spectateurs s’enfuir à vive allure. C’était ma chance ! Je me concentrai pour reprendre dans ma chute mon apparence de Nameless. Applejack ne la connaissait pas, et il serait impossible de me distinguer moi parmi la masse grouillante.

 

Même si mon corps était terriblement meurtri, je parvins sans encombre à l’extérieur. Juste à temps pour admirer le magnifique Carmanegie Hall tomber en cendres. L’image me fit un choc. Même si c’était elle la cause de cet incendie, elle l’avait provoqué par ma faute ! Si je ne m’en étais jamais pris à sa famille, rien de tout ça ne serait arrivé. En parlant d’elle, elle était parvenue à s’échapper également, entourée par cinq de ses amies. Leurs retrouvailles furent de courte durée, car la police, sur le témoignage de ce serpent de Greedy Jewel, l'arrêta.

 

J’en étais donc arrivé à penser que, si je n’avais pas existé, toute ces catastrophes ne seraient pas arrivées, même si elles n’étaient au nombre que de deux. En fait, il était bien illusoire de croire que je pouvais être compris de quiconque. Un changelin restait un changelin peu importait ses efforts. Il n’y avait aucune solution pour libérer mes victimes sans avoir à me tuer, j’en prenais conscience. Même Celestia serait incapable de trouver un remède. Elle préférerait sans doute me tuer.

 

La dernière fois que j’avais pensé à des choses comme cela, j’avais décidé d’aller vers la ville ponette la plus peuplée. A présent, je fis le raisonnement inverse : j’irais vers l’endroit le plus vivant que je trouverais, mais aussi le plus vide de poneys. Tandis qu’un gigantesque procès était en train de s’établir, mes errances me conduisirent au terme de deux semaines dans un endroit montagneux, bordé par les forêts. Winsome Falls était le nom que lui donnaient les poneys.

Ma vie là-bas consista d’abord à me construire une petite cabane à l’aide de feuillages, juste de quoi m’abriter de la pluie et un lieu où dormir, rien de plus. De toute façon, je n’avais plus besoin de me nourrir, et les animaux me laissaient tranquille, grâce à ma nature. J’étais seul et j’eus tout le temps pour réfléchir à mon parcours et à mes choix. Et j’en vins à en regretter certains, comme à en louer d’autres. Au fond, j’avais découvert ce qu’était le bonheur des poneys. J’avais même pu en goûter un peu. Mais ce que je regrettais amèrement, c’était mon exil à Winsome Falls. Si j’avais été moins lâche, je me serais laissé tuer par cette Applejack. Au lieu de ça, je l’avais envoyée croupir en prison.

 

Toutefois, si elle s’en sortait et si elle parvenait à me retrouver… Seulement à elle je laisserais le droit de mettre un terme à l’existence de Nameless le changelin. Elle seule en avait le pouvoir à présent…

 

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Acte V, scène 1

(Applejack, Ombre d’Applejack)

 

Scène du Carmanegie Hall, plongée dans la pénombre, si ce n’est un rayon de lumière éclairant l’ombre d’Applejack, fissurant son apparence de changelin pour reprendre la robe de la véritable cow-pony. Les rideaux s’ouvrent, laissant apparaître une Applejack épuisée. Cette dernière se couche aux côtés de son ombre.

 

Ombre d’Applejack (L’Ombre) : Je te l’avais dit. Et tu ne m’avais pas écoutée. Tu n’avais déjà plus le choix. Ou plutôt, tu ne l’as jamais eu depuis le départ.

 

Applejack, épuisée : J’suis fatiguée de tout ça. J’veux juste que cela cesse. Pouvoir me r’poser un peu.

 

L’Ombre : N’est-ce pas ce que tu es en train de faire à l’instant ?

 

Applejack : C’est chaud de dormir quand vot’ ombre cause.

 

L’ombre d’Applejack se lève, désignant l’assistance, désormais vierge de tout poney.

 

L’Ombre : Regarde devant nous ! Tes amies ne sont plus là ! Plus personne ne peut te juger à présent !

 

Applejack, jetant un coup d’œil aux sièges vides : C’est d’ma faute si c’est le cas. J’ai trahi leur confiance. Pire même, j’les ai laissées entre les pattes trouées de Chrysalis. Tout ça pour quoi ? Une vengeance illusoire.

 

L’Ombre : Mais depuis quand est-elle une illusion ? Depuis que tu sais que ce changelin ne voulait te faire aucun mal ?

 

Applejack, secouant la tête avec force : Non, depuis le début. Tout c’que j’ai fait, c’est convertir mon chagrin et ma douleur en une haine injustifiée.

 

L’Ombre : Voilà ! Nous y sommes. Tu n’as jamais vraiment désiré te venger. Après tout, qu’as-tu fait ? Tu as brutalisé un peu Flam, tu as involontairement déclenché un incendie, tu as frappé presque bestialement ce changelin… tu as laissé tes amies. C’est bien peu pour quelqu’un qui prétendait dans la forêt Everfree qu’elle ferait tout pour accomplir sa vengeance.

 

Applejack : Après Las Pegasus, je m’étais promis d’être plus prudente sur c’point. J’ai craqué au Carmanegie Hall. Quant à mes amies, j’avais pas le choix. Elles m’auraient empêché de faire ce pacte avec Chrysalis. Elles auraient préféré trouver une autre solution. Ça aurait pris trop de temps.

 

L’Ombre, s’emportant : Des excuses ! Toujours des excuses ! A croire que t’as rien compris à Manelet ! Ce lâche ne fait que trouver des excuses tout le long de la pièce parce qu’il a peur d’exercer sa vengeance ! Et tu sais quoi, Applejack ? C’est parce qu’il s’est comporté comme un couard que cette histoire se termine en carnage ! S’il s’était contenté de tuer Pridehoof sans attendre, sa dulcinée ne deviendrait pas folle, sa mère ne s’empoisonnerait pas, Quicksilver ne le défierait pas en duel et Stronghorn ne prendrait pas le pouvoir ! C’est sa répugnance à se salir les sabots qui provoque tous ces aléas de la fatalité ! Et tu vois, AJ, c’est ton manque de résolution qui fait que ton histoire s’achemine de plus en plus sûrement vers une tragédie !

 

Applejack : Tu t’trompes. J’suis déterminée. Après avoir appris que les habitants de Ponyville s’occupaient de Sweet Apple Acres à la place de ma famille, j’étais résolue à ce que cette affaire se termine au plus vite. C’est pour ça qu’j’ai accepté l’offre de Chrysalis. Du moment que Big Mac, Granny Smith et AB vivent à nouveau dans le bonheur, peu m’importe ma punition. S’ils ne doivent plus éprouver la moindre affection pour moi, ça m’convient.

 

L’Ombre : Excepté qu’au final, tu vas tout perdre. Non seulement tu vas devenir une meurtrière, et n’essaye pas de me contredire en disant qu’un changelin n’est pas un poney, tu ne ferais que t’enfoncer davantage. Tu vas perdre l’estime que Twilight, Rarity, Rainbow Dash, Pinkie Pie et Fluttershy ont pour toi. Tu n’auras plus l’amour de ceux qui te sont les plus chers. Que te reste-il au final ? Un fruit pourri et gâté. Mieux vaut pour toi et moi de te pendre…

 

Applejack, se relevant : Tout ça, je le sais déjà, puisque je suis toi. Mais j’ai pas eu le choix. Le destin se joue de moi, de ce changelin, de tous ceux liés à cette tragédie.

 

L’Ombre, vociférant : Va te pendre, Applejack ! Va te pendre, avant de tout perdre ! VA TE PENDRE !!!

 

Applejack sort de la scène, son ombre reste, essoufflée…

 

L’Ombre, reprenant sa respiration : Le reste ne sera que silence.

 

La lumière s’éteint, le rideau tombe.

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Applejack ouvrit lentement les yeux. Ces derniers eurent un peu de mal à s’habituer à la pénombre de l’endroit où leur propriétaire avait dormi, une grotte en l’occurrence. Elle avait déjà parcouru le plus gros du chemin menant au cœur de Winsome Falls : ses cascades arc-en-ciel. La nuit était tombée, contraignant la cow-pony à s’abriter dans le renfoncement ténébreux. Saisie de fatigue, elle s’était endormie aussitôt après avoir installé son sac de couchage. Elle n’avait même pas pris la peine de manger un peu. Puis elle s’était une fois encore retrouvée dans son rêve habituel. Mais cette fois, c’était juste elle et son double. Il n’y avait ni la princesse Luna, ni ses amies.

 

La cow-pony s’extirpa de son duvet avant de le replier, l’air pensive. Elle repensait au chemin qu’elle avait parcouru ces derniers mois, et plus encore ces derniers jours, depuis qu’elle avait laissé les autres aux “bons” soins de Chrysalis. Elle s’en voulait terriblement d’avoir eu recourt à ce stratagème, même si, comme elle ne cessait de se le répéter depuis quelques temps, elle voulait simplement en finir, peu importe son sort ultime.

 

La traversée du désert avait été beaucoup plus difficile qu’à l’aller. Le petit sortilège de protection de Twilight était une aide considérable dont elle avait dû se passer. Le trajet était encore plus ardu en sachant que sa jambe arrière n’était pas encore rétablie de l’accident dans les tunnels du palais de la reine changeline. Tandis qu’elle franchissait les hautes dunes de sable, elle songeait que ce changelin avait dû rencontrer les mêmes épreuves pour atteindre Equestria. Tout ceci dans l’espoir d’une vie meilleure, qu’Applejack n’aurait d’autre choix que d’arracher. Finalement, elle se disait que ce voyage chez les changelins était une très mauvaise idée, étant donné que ça avait totalement ébranlé ses maigres convictions.

 

Elle s’était reposée à l’oasis à mi-parcours avant de repartir le lendemain matin. En faisant un rapide calcul, elle savait que les autres seraient libérées d’ici quelques heures, à moins que ce ne fusse déjà le cas. La deuxième partie du désert fut plus clémente, puisqu’il n’y avait pas de vent. Applejack avait fini par arriver à Las Pegasus en début de soirée, avant de prendre un billet de train en direction de Fillydelphia, la cité la plus proche de Winsome Falls si l’on excluait Ponyville.

 

Elle y parvint le lendemain midi et, en bondissant sur le quai, elle put constater que sa jambe était finalement guérie. Ça l’arrangeait, car la randonnée vers Winsome Falls était éprouvante par bien des aspects. La route devenait cahoteuse, serpentait entre les arbres, les falaises et les chutes d’eau. Et elle avait finalement trouvé cette grotte, qu’elle exploitait souvent lorsqu’elle s’y rendait. Voilà pour le récit de son voyage solitaire.

 

Avant de partir, elle examina ses affaires en se demandant ce qu’elle pourrait bien emporter. Bien évidemment, elle prenait le petit globe verdâtre de Chrysalis, seul radar pouvant lui permettre de cerner sa cible, mais elle emporta aussi sa corde. Elle ne prit rien d’autre. S’il y avait besoin, elle se salirait les sabots. Par conséquent, elle laissa ses bagages dans la grotte. Elle irait les récupérer quand tout serait fini. Mais serait-ce vraiment une fin ?

 

En sortant, la fermière leva la tête en direction du ciel. Celui-ci, bien que masqué par la cime des arbres, semblait nuageux. Visiblement, les pégases météorologues avaient prévu de la pluie pour Winsome Falls aujourd’hui. Raison de plus pour en terminer rapidement, songea la terrestre en se mettant en marche. Même si elle souhaitait que ça aille vite, la jument orange marchait quand même à pas lents. Elle ne désirait pas que le changelin puisse la repérer et souhaitait avoir l’avantage de la surprise. C’était même indispensable si elle ne désirait pas le faire souffrir.

 

Elle traversa un pont formé d’un tronc d’arbre, une cascade s’écoulant sur sa gauche. Ensuite, le sentier de terre commença à serpenter entre plusieurs falaises, certaines creusées par l’eau, d’autres non. Ses sabots agiles furent ensuite mis à contribution lorsqu’il s’agit d’escalader un petit mur de roches. Elle bondit d’appui en appui jusqu’à arriver en haut. Là, une lueur verdâtre illumina sa sacoche. Elle récupéra le globe et le mit dans sa bouche. Il n’était plus très loin.

 

Applejack fouilla la zone à la recherche de la créature, se servant de la lueur de l'artefact de la reine pour délimiter un périmètre. Ses pas étaient légers, presque trop calmes pour ce qu’elle s’apprêtait à faire. La lueur semblait s’intensifier à sa gauche, en direction d’un petit bosquet de sapins. Elle rangea le globe dans sa sacoche en prenant bien soin de la refermer le plus possible pour éviter que la lumière ne trahisse sa présence. Cette précaution prise, la jument à la crinière paille s’approcha des troncs d’arbre. Les épines des sapins jonchaient la terre, obligeant Applejack à avancer pas après pas.

 

Elle mit ainsi près de cinq minutes à arriver en vue d’une petite clairière où trônait en son centre une petite construction élaborée avec des branchages provenant d’arbres plus lointains. A côté reposait le foyer d’un petit feu de camp et derrière dormait profondément en apparence un pégase pourpre avec une crinière cendrée très longue. Il ne fit aucun doute aux yeux émeraude de la fille Apple qu’il s’agissait du changelin, et un coup d’œil à sa sacoche qui brillait de plus en plus fort lui permit de s’en assurer.

 

Tous les acteurs étaient à présent assemblés pour jouer la scène finale de la tragédie. Les conditions étaient des plus favorables à la jument qui espérait de toutes ses forces assassiner l’insecte devenu pégase dans son sommeil. Elle s’approcha doucement… tout doucement, en prenant dans son autre sacoche la corde. La cow-pony noua l’une des extrémités en un nœud coulant avant de le faire passer avec adresse au niveau du cou de la créature. Ce dernier remua un peu, stoppant immédiatement toute action d’Applejack. La fille Apple ne reprit ses préparatifs que lorsqu’elle fut certaine que le changelin dormait à sabots fermés.

 

Elle se déplaça ensuite avec l’autre extrémité de la corde en avançant à reculons, ses yeux ne lâcheraient pas la silhouette pourpre de l’Alpha. Elle se retourna en voyant la branche d’un des sapins, suffisamment forte pour supporter le poids du changelin. Elle lança la corde par-dessus avant de la rattraper en se servant de ses réflexes. Tous ces mouvements furent suffisamment subtils pour ne pas éveiller la victime.

 

Applejack contempla ses préparatifs avec appréhension. Tout semblait parfaitement en place. Où était l’arnaque ? Elle resta un bon quart d’heure dans cette position, semblant hésiter à passer à la suite de son plan. Tout ce qu’elle avait à faire était de tirer la corde qu’elle tenait en cet instant même dans la bouche. Ni plus ni moins.

 

Va te pendre !”

 

Les derniers mots qu’avaient psalmodié sa réplique dans le rêve refaisaient surface. Sauf que ce n’était pas elle qui allait se pendre, mais son adversaire qui serait pendu. Son ombre avait tort sur ce point. A moins qu’elle aussi en était parvenu à la conclusion que l’Alpha était comme la fermière. Dans tous les cas, cela ne changeait plus grand-chose désormais. Applejack, héritière des Apple et de Sweet Apple Acres, allait couvrir ses sabots du sang d’un être vivant. Juste pour sauver sa famille. Si elle n’était pas devenue un monstre après ces derniers mois, elle allait assurément l’être après ce geste.

 

Applejack inspira un grand coup, rassemblant à la fois sa force et son courage pour commettre ce meurtre de sang-froid. Elle était prête. Elle s’avança vers l’endroit d’où elle venait, tirant sur la corde par la même occasion. Le corps du changelin-pégase glissa sur la terre jonchée d’épines, mais il ne se réveilla pas pour le moment. Puis après quelques mètres, son corps inconscient s’éleva doucement dans les airs, tandis que le nœud coulant affirmait son étreinte sur la gorge de la créature.

 

Cette fois, la douleur engendrée par cet assaut surprise réveilla en sursaut Nameless qui commençait déjà à suffoquer. Ses yeux turquoise regardaient partout aux alentours pendant qu’il se débattait, cherchant absolument à savoir qui l’attaquait. Il finit par faire effectuer un tour complet à son corps et vit de la sorte celle dont il avait spolié le bonheur en train de le pendre de façon froide et méthodique. Non, elle n’avait quand même pas le cran de le tuer d’une façon aussi fourbe ?! Même s’il avait déjà décidé de son sort il y a un moment déjà, il refusait d’être vaincu sans combattre. Il rassembla toutes les forces qui lui restaient dans un crachat verdâtre qui alla en direction de la fille Apple.

 

Cette dernière ne put l’éviter et fut obligée de lâcher la corde sous la force du jet. Toutefois, étant donné que le changelin avait déjà perdu beaucoup d’endurance, la salive avait perdu de sa consistance. Ainsi, elle ne fut pas engluée au sol. Étourdie, néanmoins. Suffisamment longtemps pour que Nameless puisse couper la corde nouée autour de son cou et pour reprendre son souffle.

 

La pluie commença alors à tomber, les gouttes rencontrant les épines de sapin dans un rythme irrégulier. Nameless et Applejack se relevèrent en même temps. Leurs yeux se déchiffrèrent mutuellement lorsqu’ils se rencontrèrent. Turquoise contre émeraude. Le changelin fut très attristé de voir qu’elle avait tenté de le tuer d’une façon aussi lâche. Mais lui-même ne l’avait-il pas été au Carmanegie Hall ? Ils étaient quittes à présent. Applejack de son côté était vraiment déçue de ne pas être parvenue à l’éliminer dans son repos.

 

A présent, tout allait se jouer dans un combat. Les tragédies sont d’une ironie implacable : les histoires les plus simples ne les intéressent guères. Ce qu’elles demandent avec empressement sont les intrigues les plus complexes, enserrant davantage des relations déjà très proches. Cette tragédie-ci réclame absolument un ultime affrontement entre Nameless le changelin Alpha maudit, et Applejack, la terrestre ayant sacrifié délibérément l’amour de sa famille pour elle afin de les sauver.

 

Ces derniers se tournaient à présent autour en chiens de faïence. Ils décrivirent de la sorte plusieurs cercles, chacun des deux adversaires semblant louer autant que honnir la pluie qui se déversait de plus en plus. Puis finalement, comme s’ils avaient conclu un accord commun, jaugeant l’autre comme leur seul rival valable, Applejack et Nameless se jetèrent l’un sur l’autre dans un hurlement similaire.

 

Alors qu’il frappait le corps de la jument de toutes ses forces, le changelin Alpha se rappelait qu’il n’accepterait d’être tué que par cette jeune terrestre. Mais il ne se laisserait pas faire pour autant. Sa victoire, elle devrait la mériter. Applejack encaissait rudement les chocs des premiers assauts, comprenant enfin comment un étalon tel que Big Mac avait pu être défait par un sbire de Chrysalis. Non ! Ce n’était pas un sous-fifre, mais bel et bien un être du niveau de la reine changeline, elle ne devait pas l’oublier ! Elle répliqua férocement, mordant dans la chair de Nameless.

 

Mais ce dernier n’eut pas la même sensation de douleur tandis que les combattants s’éloignaient de plus en plus de son campement. Applejack était moins féroce, moins sauvage, moins bestiale que dans les couloirs de l’opéra. Peut-être avait-elle eu le temps d’intérioriser ses émotions depuis l’incendie, il n’en savait rien. Ou alors… non, c’était impossible… Elle n’était pas capable de le comprendre. Il en avait eu la preuve formelle à l’opéra. Pourtant dans les attaques, les bottes, les échanges de ces deux êtres en apparence si différents, semblait couler une sorte de compréhension mutuelle.

 

L’un connaissait la destinée de l’autre et réciproquement. Par un caprice de la fatalité, leurs vies étaient désormais inextricablement liées, et aucun des deux ne serait en mesure d’atteindre le bonheur auquel il aspirait tant que l’autre le lui disputerait. C’était pour cette raison que le duel atteignait des sommets de férocité tandis que leur folle échappée les emmenait petit à petit au cœur de Winsome Falls, les chutes arc-en-ciel. Même si là, elles étaient taries en raison de l’averse qui se faisait de plus en plus violente, comme pour refléter l’affrontement sauvage opposant Nameless à Applejack. On aurait dit deux Timberwolves en train de se disputer : l’un mordait jusqu’au sang l’autre, tandis que ce dernier assénait un violent coup de sabot dans la mâchoire de son adversaire. En tout cas, l’un comme l’autre était déjà couvert de sang. Mais il était important de signaler que le liquide qui s’écoulait de ces deux êtres n’étaient pas de la même couleur. Vert contre Rouge. La pluie les diluait ensemble sans prendre de favori et chacune des deux couleurs tentait de prendre l’ascendant sur l’autre, tout en étant liées.

 

Un quart d’heure déjà s’était écoulé depuis le début de la confrontation. Nameless comme Applejack montraient des signes évidents de fatigue. Après leur échange précédent, ils s’étaient séparés et placés chacun d’un côté de la plus grande cascade arc-en-ciel. Ils savaient tous deux qu’ils ne pourraient pas poursuivre l’affrontement plus longtemps. Il fallait en terminer maintenant. Le changelin et la jument se cabrèrent en poussant un hurlement de rage avant de foncer l’un contre l’autre tandis que le tonnerre grondait. Parvenus au bord de la cascade, ils s’élancèrent sur la roche centrale et se rencontrèrent dans un fracas assourdissant. L’orage poursuivait son bonhomme de chemin ailleurs, permettant enfin à des observateurs extérieurs de voir qui avait remporté l’assaut ultime.

 

Un sabot orange se leva dans les airs. La cow-pony avait Nameless à sa merci. Elle avait du mal à respirer, au point que son sabot tremblait. Le changelin, quant à lui, avait fermé les paupières d’un air résigné. Un long moment passa où la créature attendit le coup de grâce. Mais celui-ci ne vint jamais. Alors, il ouvrit à nouveau les yeux et constata que la jument, dont la crinière paille était totalement décoiffée par la pluie, attendait toujours, son sabot paré mais secoué de spasmes.

 

“Tu ne m’achèves pas ?” demanda Nameless.

 

A sa grande surprise, il vit des larmes se former sur le visage ensanglanté d’Applejack, à moins que ce ne fussent que des gouttes de pluie. La terrestre n’avait pas baissé le sabot, et l’éleva même davantage avant de le laisser tomber lourdement en détournant la tête :

 

“J’peux pas. J’ai pas la force de tuer quelqu’un, même si c’est un changelin.”

 

Nameless fut totalement pris au dépourvu. Après tout ce qu’il s’était passé entre elle et lui, il aurait cru qu’elle le tuerait sans la moindre arrière-pensée. Mais d’un autre côté, cela expliquait d’une autre manière sa tentative de pendaison. Pourtant, il allait bien falloir qu’elle se décide à passer à l’acte. Elle avait gagné le combat. Sa destinée avait été plus forte que celle du changelin. Aussi se mit-il à dire avec un sourire en coin :

 

“Ça me rappelle quand j’ai dévoré l’âme de ta sœur. Elle poussait des hurlements déchirants, t’appelant même à l’aide. Si tu savais le plaisir que j’ai pris à prendre avantage d’une si petite pouliche… C’était l’extase pour un changelin.

- Ça prend pas avec moi, rétorqua aussitôt Applejack sans même regarder Nameless. Je reste persuadé que le caractère que tu avais montré à l’opéra était le vrai. Ce qui s’est passé chez moi… c’était un accident… un banal… accident.”

 

Un banal accident. C’était là tout le ridicule de l’affaire. On s’était évertué depuis le début à chercher des raisons qui aurait pu pousser quelqu’un à faire subir cela aux Apple, mais tout ceci n’était qu’un accident. Pas même un incident. Un accident. Et à partir de là, un drame avait été créé. Nameless en avait pleinement conscience et c’était pour cela qu’il essayait de faire amende honorable en la poussant à le tuer. Elle aurait au moins un responsable dont elle pourrait se venger. Mais ça ne marchait pas avec la fermière. Aussi tenta-t-il de jouer sur la franchise :

 

“Si tu m’as trouvé, c’est que tu as rencontré Chrysalis. Tu dois donc fatalement te douter qu’il n’y a qu’une seule solution pour récupérer ta famille. Si tu me tues ici, tout ce qui est détraqué dans ton monde ne le sera plus. Tu le remettras en ordre par ton propre sabot.

- Le moment est très mal choisi pour citer Manelet, non ?” s’interrogea la fille Apple en osant à nouveau regarder le pégase-changelin.

 

Nameless eut un petit rire franc, en songeant que beaucoup de règles régissant l’existence avaient un écho dans la pièce de Shakeshooves. Lorsqu’il s’arrêta, il regarda la jument avec une expression sévère :

 

“La comédie a assez duré. Mets fin à ma vie. Tout sera fini ainsi.

- Si seulement c’était aussi facile”, rétorqua Applejack tout en pensant à son pacte.

 

L’Alpha regarda longuement Applejack, celle-ci toujours en plein dilemme. Elle semblait vraiment incapable de le tuer. Toutefois, Nameless refuserait de mourir du sabot de quelqu’un d’autre. Néanmoins, il restait une dernière possibilité. Sans doute la meilleure, mais il l’avait toujours rejetée jusqu’à présent, persuadé qu’il ferait mieux de donner sa vengeance à la fermière.

 

Il rassembla par conséquent ses forces dans ses jambes arrière avant de les lever avec force. Applejack fut alors projetée en arrière jusqu’au bord, tandis que Nameless se remettait sur ses jambes. La jument se releva aussitôt, prête à neutraliser à nouveau le changelin, mais ce dernier n’avait aucune aura d’agressivité. Il recula sur la roche centrale puis regarda avec un grand sourire la jument orange de ses yeux turquoise, désormais sereins.

 

“Je m’appelle… Nameless”, fit-il simplement.

 

Et il se jeta ensuite dans la cascade asséchée.

 

“NON !” hurla de toutes ses forces Applejack.

 

Le reste ne fut que silence. Puis elle se renversa sur le dos, épuisée. Les gouttes de pluie lui martelèrent le visage, l’empêchant d’avoir la réaction la plus logique : pleurer. En désespoir de cause, elle se mit à rire. Le changelin lui avait encore une fois échappé. Et cette fois, elle aurait encore plus de mal à le rattraper. Ça n’en finirait jamais. Au moment où elle parvenait à cette conclusion, elle vit le ciel gris zébré de couleurs qu’elle attribua au premier abord à l’arc-en-ciel. Elle se rendit compte alors qu’il s’agissait d’une brume formée de trois teintes différentes : rouge, verte, jaune. Elle se sépara en deux : l’une fila en direction de Ponyville, tandis que l’autre allait en direction de la sacoche d’Applejack, restée au camp de Nameless. Aussi, elle ne vit pas le globe absorber cette brume avant de se transformer en un brouillard vert qui serpenta dans les airs en direction des terres de Chrysalis.

 

En voyant cette brume, Applejack avait su d’instinct que c’était les âmes des membres de sa famille. Ce qui ne pouvait signifier qu’une chose : Nameless était mort. Il s’était suicidé pour permettre à Applejack de tirer un trait sur tout ça. La pluie cessa, et enfin la jument se laissa aller aux larmes. Elle avait pris sur elle pendant tout ce temps, préférant conserver ses pleurs pour d’autres occasions. Et maintenant que c’était fini, elle pleura comme elle n’avait presque jamais pleuré. Les arcs-en-ciel reprenaient leur place, offrant un contraste saisissant avec la jument.

 

Elle resta comme ça, sur le dos, pendant une heure, ressassant en boucle tous les souvenirs de ces derniers mois, qu’elle préférerait oublier. Mais comment oublier l’inoubliable ? Et surtout, comment pouvait-on oublier quelqu’un que l’on ne devait pas oublier ? En posant cette question, Applejack se redressa et chercha une route conduisant au bas de la cascade. C’était risqué, mais elle put se frayer un chemin tout en bas en passant par les rochers. Une fois à destination, elle vit la dépouille de celui qui s’était donné le nom de “Nameless”.

 

Curieusement, il n’avait pas repris sa forme de changelin en exhalant son dernier soupir. Il était resté un pégase jusqu’au bout. Un pégase souriant dont la robe avait pris la teinte de l’arc-en-ciel à cause de l’activité des chutes. Cela donnait à la fermière l’impression qu’il était en vie… et aussi un clown. Elle prit le corps inerte du changelin avant de l’emmener dans la petite clairière où était son campement. Juste à côté, elle creusa un trou profond de ses sabots. La tâche fut laborieuse sans outils, aussi mit-elle plus de trois heures à cela. Quand ce fut fait, elle jeta le corps de Nameless dedans avant de le reboucher.

 

Elle alla ensuite récupérer deux branchages qu’elle attacha avec les restes de la corde qu’elle destinait au meurtre du changelin, puis prit une pierre à proximité avant de s’en servir comme crayon. Elle grava d’une écriture maladroite les mots suivants :

 

Ici repose Nameless, né changelin, mort poney.

 

Ainsi elle honora son devoir de mémoire. La journée continuait de s’écouler, aussi décida-t-elle de séjourner une nouvelle fois dans la grotte. Et demain… après toutes ces péripéties, elle reverrait enfin sa famille…

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